DR VIKASH TATAYAH

Plus de 95% de notre flore endémique est menacée. Quelles sont les causes de cette situation ?

Nous avons perdu nos forêts. Et en perdant nos forêts, l’habitat des plantes s’est réduit. Nous avons dans le même temps introduit des espèces envahissantes, qui dégradent les plantes, à l’instar de singes, d’oiseaux comme le Condé ou le Martin, de rats… La connectivité des forêts est aussi perdue, or les plantes ont besoin d’être connectées. Nous constatons aussi un appauvrissement génétique, surtout au niveau des plantes. Ce problème de connectivité devient compliqué si un arbre se trouve par exemple sur le Corps de Garde et un autre de la même espèce à Mahébourg. Aussi, peu à peu, ces plantes voient leur population diminuer. Sans compter qu’elles ont aussi été exploitées dans le passé.
Le problème, c’est qu’aujourd’hui, la destruction des forêts se poursuit au nom du développement, et cela affecte la biodiversité. Nous observons aussi la perte de pollinisateurs, tels des oiseaux et certains reptiles. De fait, les plantes ne peuvent plus se reproduire correctement. Idem pour les disperseurs, qui diminuent aussi. Le dodo, par exemple, était un disperseur. Mais nous avons aussi perdu deux espèces de chauve-souris, qui étaient des “long distance pollinators and dispersers”. Beaucoup ne le savent pas, mais ces mammifères volants peuvent voyager sur plusieurs kilomètres et, à travers leurs fientes, permettre à de nouvelles plantes de pousser. Si nous analysons nos figuiers, par exemple, nous devrions retrouver des “fig wasps”, qui permettent à l’espèce de polliniser, mais ils ont disparu.

Certains oiseaux disperseurs ont également disparu, comme le Câteau Vert, qui disperse les fruits. Alors oui, nous avons restauré la population de cet oiseau, mais le nombre de leurs individus n’est malgré tout plus le même. Nous avons aussi de vieilles plantes, qui ne peuvent se reproduire naturellement, et qui nécessitent donc l’intervention de l’homme pour être protégées dans leur milieu, mais aussi pour les propager de manière artificielle. Pour certaines espèces de plantes, il n’en reste même qu’une seule.
Toutefois, tout n’est pas tout à fait perdu. Par exemple, nous avions un seul “café marron”, mais nous avons pu réintroduire l’espèce. Nous avons pu aussi restaurer un hibiscus. Bref, c’est techniquement possible de réintroduire des plantes, mais pour cela, il nous faut des moyens, des protocoles, et bien sûr la technologie.

Pourquoi ne reste-t-il aujourd’hui que 1,3% de forêts de qualité, alors que la situation était déjà dramatique en 1997 ?

Nous avons moins de 1,3% de forêts de qualité principalement dans les Gorges de la Rivière-Noire. C’est très grave. En 1997, le taux était de 2%. Ce n’est donc pas quelque chose de nouveau. On le savait. De même que l’on connaissait l’importance de restaurer ces forêts. Et c’est ce que nous avons fait sur des centaines d’hectares avec certains partenaires du privé qui jouent le jeu. Sauf qu’ils sont peu nombreux, alors que l’on compte des centaines de propriétaires privés. Or, que constate-t-on ? Des développements sur ces terrains privés comme les IRS, la construction de chalets, etc. Et naturellement, il faut alors défricher des plantes endémiques.

L’expansion de l’élevage de cerfs pose également problème, car cela se fait au détriment de notre biodiversité. Les gains financiers qu’on récolte de ces actions finiront en peu de temps. En voulant encore plus d’argent, nous détruirons encore plus de forêts. Ce n’est pas soutenable ! Il faut savoir que nous sommes la troisième île la plus dégradée du monde. Bien sûr, nous avons pu sauver pas mal d’espèces, mais le travail est colossal, et ce n’est pas uniquement le rôle de la Mauritian Wildlife Foundation de le faire, mais d’un ensemble de partenaires, à commencer par l’État, mais aussi le secteur privé, les Ong et, bien sûr, la coopération internationale.

Comment concilier le développement et la protection de l’environnement dans une petite île comme la nôtre ?

Ce n’est pas impossible. L’État doit aider. Les solutions existent. Nous pouvons faire par exemple du “Land Swapping”. Ainsi, si quelqu’un possède 5 hectares de forêt en montagne, et si demain l’État lui offre 25 arpents de canne à sucre, ils peuvent échanger ces terres. Nous avons aussi le conservatoire du littoral, en France, qui protège les “Wetlands”.

Justement, concernant la construction de maisons et d’hôtels sur les “Wetlands”, sommes-nous vraiment conscients de ce que l’on inflige à notre environnement, déjà si fragile ?
Beaucoup sont conscients qu’il ne faut pas construire sur les “Wetlands”, mais le font quand même, en connaissance de cause. Il y a aussi ceux qui n’ont pas de terrains et y ont construit leur maison. Selon moi, il faut mettre en place un mécanisme pour analyser tout cela. Le modèle du conservatoire du littoral est à ce titre très bon.

L’échouage du Wakashio a affecté le riche milieu naturel du sud-est. Combien de temps cela prendra-t-il selon vous pour un retour à la normale ?

Tous nos écosystèmes sont sous pression, comme les mangliers. Cela ne fait qu’aggraver les choses. Selon des études étrangères, les effets peuvent perdurer plusieurs décennies. Nous pouvons bien sûr nettoyer, mais le nettoyage intensif fragilise l’environnement, qui devient plus stérile. Il faut donc trouver le juste équilibre, ce qui est loin d’être évident. C’est pourquoi je demande à mes collègues qu’au lieu d’abattre un arbuste, on nettoie toute l’huile déversée tout en laissant quelques branches pour sauver l’arbre.
De même, nous pouvons nettoyer les coraux, mais la surface deviendra stérile et les algues ne viendront pas coloniser. Probablement faudra-t-il y laisser un peu d’huile qui, malheureusement, restera encore de très longues années. C’est difficile de trouver ce juste milieu. Certains nous disent que la nature « fera les choses », mais nous connaissons, dans d’autres contextes, des cas où, après 40 ans, la nature n’a pas fait les choses, car ce processus est lent.