Commentant l’annonce budgétaire de 20 000 arpents de terres qui seront converties en terres agricoles en vue de l’autosuffisance alimentaire, Eric Mangar, agronome et directeur du Mouvement autosuffisance alimentaire (MAA), estime que « ces terres doivent aller à des personnes qui ont vraiment à coeur de produire ». Avec la menace de la crise alimentaire dans le sillage de la Covid-19, il souligne l’importance d’exploiter davantage notre zone économique exclusive pour approvisionner l’île en poissons. Il ajoute que « le cerf est une viande rouge qu’il faudrait dévorer à outrance ». S’agissant de la production du lait, il regrette « le manque de volonté politique ».

Avant que le monde ne soit touché par la Covid-19, vous faisiez ressortir que la sécurité alimentaire de Maurice était menacée du fait que nous dépendons des importations. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Dans le passé, j’ai toujours dit qu’il faudra produire en fonction de la sécurité nutritionnelle de la population. Même aujourd’hui, il faut qu’on produise en fonction de notre sécurité nutritionnelle. Il y a une raison fondamentale à cela. Si on considère le marché du riz, on verra que le Mauricien consomme environ 57 kilos de riz par an. Mais le riz lui-même n’est pas une denrée très sécuritaire, parce qu’il n’y a pas une régulation mondiale sur son approvisionnement. C’est toujours entre gouvernement et gouvernement. Pendant la crise de 2007-2008, on n’a pas eu de riz à Maurice, car des pays comme la Thaïlande et les Philippines stockaient leur riz et attendaient que les prix augmentent. Or, il n’y avait pas de pénurie de riz. L’Inde avait un problème de blé et voulait exporter du riz avec des pays qui l’approvisionneraient en blé. L’Inde ne pouvait exporter avec Maurice, mais après deux mois de négociations, on a pu avoir du riz. Le riz, donc, est une denrée qui n’est pas contrôlée par les instances internationales. On peut se trouver dans les années à venir avec un problème de riz. Or, le riz et la farine constituent les sources principales d’énergie pour les Mauriciens. Le problème, c’est que si on n’a pas de riz, que consommera le Mauricien ? La pomme de terre ? On en produit environ 15 000 tonnes et on en consomme 25 000. Il faudrait accroître la production de pommes de terre. Mais le problème, avec la pomme de terre, c’est qu’on importe les semences. C’est pourquoi la recherche est si importante en vue de pouvoir produire les semences de pommes de terre à Maurice pour la résilience sur le long terme.

Quelles sont les alternatives au riz ?

Les alternatives seraient la production de manioc à outrance, la farine de manioc, et la garder dans des “stores” spéciaux pour pouvoir approvisionner les Mauriciens. Le fruit à pain peut aussi être cultivé dans des espaces agroforestiers, parmi les arbres de forêts. Je crois que le gouvernement doit commencer à cultiver des fruits à pain dans toutes les forêts de Maurice. Ce sont des alternatives aux aliments qui sont sources d’énergie. Sur le plan nutritif pour la population, le poulet de table couvre à 45% nos besoins en protéines. Le problème avec le poulet, c’est que le maïs représente 70% de la nourriture qu’on donne aux poulets de table, et qu’il est importé d’Argentine. Ce sont en passant des maïs OGM. Le transport par bateau coûtait à l’époque environ USD 150 la tonne. Avec la montée du dollar, cela coûte aujourd’hui beaucoup plus. Le Mauricien est habitué au poulet de table. C’est la viande à laquelle il est le plus habitué. Mais si l’accès au poulet devenait plus difficile à cause du maïs, quelle alternative a-t-on ? On a une zone économique exclusive très importante qu’on n’exploite pas suffisamment. Il suffit d’investir dans des bateaux semi-industriels ou industriels. Le gouvernement avait cru en cela à un moment et on a trois bateaux semi-industriels, le Serenity, le Yéyé et le Mandrin, qui pêchent dans les eaux mauriciennes à travers des coopératives et qui apportent des poissons. Si un bateau semi-industriel apporte six tonnes de poissons tous les 15 jours, avec une vingtaine de bateaux, toutes les quinzaines, on aurait 120 tonnes de poissons qui pourraient profiter à la population. Bien-sûr, il faudrait établir un système de marketing très approprié pour que le poisson ne se vende pas à Rs 145 la livre dans les supermarchés. On peut le vendre à Rs 80-Rs 90 la livre. Je pense que les fournisseurs peuvent écouler leurs produits jusqu’à Rs 75 la livre.

Outre ces alternatives, comment tendre davantage vers l’autosuffisance alimentaire ?

Par exemple avec la viande rouge, comme le cerf de Java, un habitué de notre île. Il est très habitué aux conditions sèches. Il n’est pas en compétition avec les bœufs pour le fourrage. Le cerf de Java a été épargné de la fièvre aphteuse. Le mouton, le cabri et les animaux à sabots ont été affectés alors que le cerf, lui, a été épargné. Je pense que le cerf est une viande rouge qu’il faudrait dévorer à outrance, d’autant qu’on peut l’avoir comme produit frais. On a 25 000 hectares de terres occupées par des cerfs, dont 15 000 hectares sont aux propriétés sucrières et 10 000 au gouvernement. Il y a en sus huit fermes à élevage intensif. Mais le cerf n’est pas si accessible à toute la population. Il faudrait que le cerf soit vendu à un prix correct. On pourrait avoir de la viande fraîche à Rs 125-150 la livre et accessible toute l’année. Ensuite, les grains secs sont d’un apport très important en matière de protéines. Il faut donc se focaliser sur ces légumes secs. On peut les produire à Maurice, mais il faut des recherches. Les institutions gouvernementales devraient être consolidées à cet effet. Beaucoup de “personnes-ressources” ne sont plus là pour faire des recherches. Il y a aussi toute la question de production des semences. La station de Barkly produit des semences, mais la quasi-totalité d’entre elles sont importées. En matière de sécurité alimentaire, il y a, si on peut dire, deux parties. Il y a les producteurs commerciaux et les consommateurs. Il y a des consommateurs qui commencent à produire des légumes chez eux. Ils doivent trouver des semences à la station de Barkly. Malheureusement, la station de Barkly est limitée et ne peut produire au-delà d’une certaine quantité. Il faut consolider cette structure et amener davantage de personnes à y produire des semences.

Le budget a prévu la reconversion de 20 000 arpents de terres en terres agricoles. Une mesure prometteuse ?

Le budget a parlé d’autosuffisance alimentaire. C’est une bonne chose, mais en même temps je crois que les terres doivent aller à des personnes qui ont vraiment à coeur de produire, car, souvent, des politiciens soutiennent des agents en leur accordant des terres. Et le plus souvent, ces derniers ne produisent rien. Il faut établir des critères de sélection et vérifier si ces bénéficiaires, peu importe s’ils ont de l’expérience ou pas, ont un “commitment” pour aller au bout de leur projet. Il y a beaucoup de personnes qui souhaitent avoir des terres, mais il faut bien choisir. Il faut aller vite aussi, et ne pas avoir trop de bureaucratie. Il faut aussi que les consommateurs mauriciens commencent à produire des légumes.

Ce qui fait que les Mauriciens soient davantage tournés vers les produits importés, c’est leurs prix, en comparaison avec les produits locaux. Comment inverser la donne ? 

Je crois qu’il faudrait, à travers les coopératives agricoles, introduire des “mixed farming projects” où on produit des oeufs, du poulet, des légumes organiques, etc. Les consommateurs apprennent ainsi à acheter directement dans les jardins. Le système alimentaire mondial nous impose une certaine façon de manger. À travers les supermarchés, on a véhiculé toute la façon de manger des Européens. C’est pourquoi il est important de faciliter la consommation locale, le patrimoine alimentaire de la région. La régionalisation de la production des denrées alimentaires est capitale. Les gouvernements doivent se rencontrer pour dégager une stratégie de sécurité alimentaire pour la région. Madagascar peut nous approvisionner en riz. On peut exploiter la Grande île pour la production de maïs. Il faut aussi voir si on peut importer le maïs d’Afrique du Sud, qui est moins loin que beaucoup d’autres pays, et donc moins cher. Dans le passé, j’avais fait venir cinq producteurs de lait d’Afrique du Sud. L’Association des producteurs de lait d’Afrique du Sud avait proposé l’idée d’aider Maurice dans l’approvisionnement en bétail, etc. J’avais envoyé une lettre au ministre, mais on n’a pas donné suite à cette proposition. L’association aurait pu aider Maurice à structurer sa production de lait. Mais il y a un manque de volonté politique pour aller de l’avant. Aujourd’hui, il y a quelques éleveurs seulement dans la production de lait. C’est grave, car on importe pour environ Rs 4 à 5 milliards de lait par an. On ne peut faire de l’élevage commercial sans un système vétérinaire qui s’occupe de la santé des animaux. Combien de fois n’avons-nous pas demandé de changer le système, mais tout est resté pareil.

L’autosuffisance alimentaire à 100% à Maurice, est-ce une utopie ?

C’est une utopie. On ne peut atteindre l’autosuffisance, soit produire totalement localement. On a certains degrés d’autosuffisance. Il faut des variétés parce qu’avec le changement climatique, la production est affectée à divers niveaux.

De part et d’autre, on voit de plus en plus de familles et d’Ong se mettre à l’aménagement d’un potager…

C’est une démarche très importante. Quand on produit chez soi, on consomme aussi chez soi. Le système alimentaire mondial nous encourage à manger à l’extérieur. Quand on produit chez soi, on doit cuire. On consomme ainsi régulièrement de la nourriture saine et on diminue les risques de maladies comme le diabète et l’hypertension, engendrées par des aliments venant de l’extérieur. Cela nous ramène à long terme à un autre type de société. Le nombre de conteneurs vendus au MAA depuis la Covid-19 est une bonne indication de la prise de conscience de l’importance de planter chez soi. La commission diocésaine du tourisme nous a contactés pour voir comment aider des personnes à produire chez elles. D’autres nous demandent de l’aide au niveau de leur Business Plan. Mais il faut les facilités et les services vétérinaires pour aider ces personnes. Certains se lancent pour la première fois. Il faut une formation de base sur la santé animale, la biosécurité, la production du compost à la maison… Et bien sûr encourager les jeunes à se lancer dans l’agriculture.

Ces formations sont-elles disponibles au niveau des Ong et du gouvernement ? 

Nous, au MAA, nous assurons des formations dans la production d’oeufs, de poulets de table, de légumes dans des conteneurs… Mais il faut que de telles formations soient dispensées au niveau national pour motiver davantage les Mauriciens.