DR JIMMY HARMON

Dans l’interview qu’il a accordée au Mauricien dans le cadre du pèlerinage du Père Laval, le Dr Jimmy Harmon, chercheur et membre du Comité 1er Février, donne une nouvelle dimension à l’action du missionnaire spiritain. Pour lui, il est trop simple de dire que le Père Laval est l’apôtre de l’unité nationale, comme si on voulait lui apposer une étiquette. « Il est bien plus que cela, insiste-t-il, car il nous rejoint dans ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes. Kan nou dan bez, ki nou indou, ki nou kreol, ki nou mizilman, ki nou riss ou pov, nou tou loze ala mem anseyn. La COVID-19 nous l’a montré. » Il nous parle également de la création du musée international de l’esclavage, qui contribuera, selon lui, à une meilleure connaissance de l’histoire de Maurice, et grâce auquel les Mauriciens comprendront qu’ils « ont une histoire commune, un héritage commun ».

La célébration de l’anniversaire de la mort de Jacques Désiré Laval nous renvoie souvent à la lutte pour la libération des esclaves. Quelle lecture faites-vous aujourd’hui de sa présence à Maurice ?
Tout à fait. On ne peut pas dissocier le Père Laval de l’esclavage. Historiquement, il est arrivé à Maurice après l’abolition de l’esclavage. Lorsqu’il arrive en 1841, l’abolition de l’esclavage vient d’avoir lieu en 1835 et les esclaves devaient travailler encore cinq ans avec le maître pour poursuivre leur apprentissage. Afin d’avoir la pleine liberté, quelques milliers d’esclaves ont préféré dédommager leurs maîtres sous forme de travail pour obtenir cette liberté avec la fin de la période d’apprentissage.

Lorsque le Père Laval arrive, il y a environ 46 000 affranchis dans le pays et c’est avec ce groupe en particulier qu’il poursuivra sa mission. Aujourd’hui, si on doit faire une vraie lecture de cette période, on peut dire que le Père Laval reste toujours d’actualité en ce sens où il est la figure qui représente l’engagement auprès des exclus et des pauvres qui, à cette époque, étaient principalement les Noirs.

La situation des descendants de ces Noirs dont s’occupait le Père Laval n’a pas vraiment changé drastiquement, malgré l’évolution et le progrès. Le recensement de la population mauricienne en 1871 montre qu’au moment de sa mort en septembre 1864, la population mauricienne tournait autour de 316 000 habitants. Le nombre de catholiques s’élevait à 81 789. On peut lire dans les récits de l’époque, notamment dans les journaux, que 40 000 personnes étaient présentes aux funérailles du père, donc presque la moitié des catholiques. On considère que ce sont essentiellement les affranchis qui étaient présents.
Ma lecture est que le Père Laval est devenu incontestablement une figure nationale. Toutefois, on voit bien le profil sociologique de ceux qui se rendent en masse à Sainte-Croix dans la nuit du 8 septembre et qui sont des descendants d’affranchis. En tant que chercheur, j’insiste sur le fait qu’il était venu pour les Noirs et qu’il y a encore les descendants de ces Noirs qui sont avec le Père Laval.

Revoyons le contexte dans lequel il arrive à Maurice…
Il faut voir son arrivée à Maurice dans le contexte de la situation qui prévalait dans les colonies. L’esclavage est aboli à cette époque dans plusieurs colonies britanniques, et même françaises. De plus, depuis bien longtemps, soit au 17e siècle, l’Église parlait de la mission des Noirs. À cette époque, on pensait plus à l’esclavage pratiqué dans les pays d’Amérique latine.

C’est là que nous voyons la figure de Pierre Claver, que l’Église universelle célèbre ce 9 septembre. C’est un Espagnol qui a beaucoup œuvré auprès des esclaves en Colombie. Avec d’autres frères jésuites, il faisait un travail auprès des esclaves noirs. Arrivés à l’époque du Père Laval, beaucoup de séminaristes s’inspirant de Pierre Claver veulent aller dans les îles. Le Père Laval fait partie de ce groupe dans lequel on retrouve un Réunionnais, Frédéric Levasseur, autre prêtre missionnaire spiritain, qui va entreprendre la même mission à l’île de La Réunion. Il y a, à la même époque, mère Marie Augustine, l’abbé Xavier Masuy, la mère Marie Madeleine de la Croix.

Le Père Laval se voit donc confier une mission auprès des Noirs. Ces derniers sont livrés à eux-mêmes après l’abolition de l’esclavage. L’idée est de les accompagner spirituellement, et dans certains cas cela débordait sur l’aspect social.

Le Père Laval avait donc une mission religieuse…
Le Père Laval avait pour champ d’action des activités religieuses dont la catéchèse, la morale, entre autres. En faisant du catéchisme, il remettait les gens debout pour qu’ils s’organisent. Il réunissait des laïcs autour de lui et avait des collaborateurs qui prenaient des initiatives sociales.

Ainsi, verra-t-on les premières missions de bienfaisance, des sociétés mutuelles, la société Saint Vincent de Paul, des sociétés de pompes funèbres qu’il y a de moins en moins. C’est une manière d’autonomiser économiquement son entourage. L’impact de son travail était limité à l’Église mais les retombées vont beaucoup plus loin qui la conversion des gens.

Quel accueil avait-il reçu à l’intérieur de l’Église catholique et dans le pays ?
Il est évident que lorsqu’il arrive au pays, les préjugés anti-noirs, anti-africains sont très forts. Ce sont des préjugés de race et de classe. Lorsqu’on apprend l’arrivée du Père Laval, beaucoup sont sceptiques, voire se moquent de lui. Il n’est pas accueilli par une haie d’honneur. Il débarque dans l’indifférence. Il n’y a même pas de haine.

Toutefois, il n’y a pas de levée de boucliers contre son arrivée et pas de manifestation comme celle réservée par les colons contre l’abolitionniste John Jeremie. On considère ce qu’il va faire comme insignifiant. Pour eux, c’est une perte de temps. C’est grâce à son engagement, sa persévérance et capacité d’organiser les gens avec la force de la foi qu’il a eu l’impact qu’on connaît aujourd’hui. Lorsqu’il donne de la dignité aux affranchis et les respecte en tant qu’êtres humains, il entretient une relation d’adulte avec eux. C’est cela qui a constitué sa force et sa popularité à son époque.

On raconte qu’à cette époque les affranchis n’étaient pas accueillis à l’église…
Je ne suis pas certain. Laissez-moi saluer un des prédécesseurs du Père Laval. Il y avait à l’époque de la colonisation française un prêtre mauricien nommé Déroulède. Il est important pour nous, Mauriciens, de rendre hommage à cet homme. Il est né à Port Louis en 1788 et est décédé à Poste-de-Flacq en 1838. Il a été le premier à s’occuper des apprentis entre 1835 et 1838.

D’ailleurs, à un certain moment, l’historien Amédée Nagapen cite l’abbé Déroulède comme l’apôtre des esclaves. Le travail que le Père Laval va insuffler dans la mission des Noirs est incomparable avec ce que les autres ont fait.

Le Père Laval a choisi le sacerdoce un peu tard dans sa carrière. N’est-ce pas ?
Le Père Laval était médecin et gagnait bien sa vie. Il était avant un être humain et avait un bon statut social. Puis il a embrassé la vie religieuse. Il y a eu une conversion. Quelque chose qui a déclenché chez lui un désir de se consacrer aux plus pauvres au lieu de gagner de l’argent et de jouir du statut social. C’était tout à son honneur.

Dans l’histoire de l’humanité, il y a eu beaucoup de conversions de ce genre. Je vais vous surprendre en vous disant par exemple qu’Amazing Grace, qui a été reprise plus de 10 000 000 de fois et qui est connue comme un gospel noir, a été écrit par un Blanc. Cela montre que dans la vie, il y a souvent des renversements de situation. Les chrétiens l’attribuent à l’Esprit Saint et souvent ce n’est pas celui qui est le plus fort qui est appelé. Souvent, c’est le plus faible. Ce n’est pas forcément quelqu’un qui a une bonne position qui est appelé à présider aux destinés d’un pays. C’est parfois quelqu’un de très simple.
Dans le cas d’Amazing Grace, ce qui est intéressant d’apprendre, c’est que cette chanson a été composée par John Newton qui était un négrier, un trafiquant d’esclaves. Alors qu’il transportait des esclaves de la transatlantique à Liverpool, un port d’esclaves, il fait naufrage. Il échoue sur les rives d’Irlande. Cela va le secouer. Il a eu un choc dont il n’allait pas s’en remettre.

Dix ans plus tard, il deviendra prêtre anglican. Il compose le chant vers 1879 qui sera repris par les Noirs jusqu’aujourd’hui. Le chant porte sur la rémission des péchés. C’est touché par la grâce de Dieu que John Newton renonce à l’esclavage et il va militer auprès de William Wilberforce, fameux abolitionniste britannique. Il rédigera un tract contre l’esclavage et jouera un rôle crucial pour influencer les Britanniques. J’ai ouvert cette parenthèse pour montrer comment les choses peuvent prendre une tournure inattendue.

Pensez-vous que le Père Laval aurait adopté la même position que le cardinal Piat par rapport au problème du logement, par exemple ?
Lorsqu’on parle de la situation des descendants des enfants du Père Laval, on songe à la commission Justice et Vérité. Le rapport a été publié en 2011. Aujourd’hui, on est en 2020, et à ce jour, c’est le rapport qui est le plus cité par rapport aux descendants d’esclaves.
À l’époque de la commission, on parlait ainsi de descendants d’esclaves, mais dans le monde universitaire, ce terme a changé, et on parle aujourd’hui des descendants des “enslaved” ou des “esclavagisés”. Ce terme a émergé parce que certains chercheurs considèrent offensant le fait de les traiter comme descendants d’esclaves.

On doit reconnaître qu’il y a eu beaucoup de progrès économiques, politiques et sociaux. Puis il y a quand même eu l’indépendance, ce qui n’est pas une mince affaire. Toutefois, le rapport de la commission considère qu’un groupe de descendants des “esclavagisés”, qui représente 28% de la population, est exclu. Il y a eu aussi l’initiative d’Affirmative Action, qui a déposé un contre-rapport aux Nations Unies parce que l’État mauricien semblait dire que tout allait bien. Mais Affirmative Action a démontré qu’il y a un problème de discrimination à Maurice.

Il y a eu également l’Africa Peer Review Mechanism. Dans ce cas-ci, le Père Laval reste toujours un symbole de persévérance et de foi pour ceux qui sont perdus, ou qui cherchent une maison, comme cela a été dit à la messe par le cardinal Piat. Le cas de la situation des “san-lakaz” – je récuse le terme de squatteurs, qui remonte à la colonisation – montre qu’il y a une injustice systémique dans le système.

Le Père Laval n’est-il pas également un symbole d’unité nationale ?
Définitivement. La preuve, c’est qu’au caveau du Père Laval, nous avons des milliers de Mauriciens de toutes confessions religieuses et de toutes classes sociales qui viennent se recueillir auprès du Père Laval. Dans l’inconscient collectif mauricien, le Père Laval reste celui vers qui on se tourne lorsqu’on a des soucis, des problèmes. On va vers lui pour être exaucé. Il construit l’unité nationale non pas dans le sens politique, mais dans le sens de quelqu’un qui nous amène à prendre conscience que, dans la souffrance, il n’y a pas de distinction de races, de couleurs, de classes sociales et de statut social. C’est à ce titre qu’il réunit tous les Mauriciens au-delà de nos appartenances sociales, de nos identités ethniques, et ceux qui souffrent cherchent à sortir des affres de la misère en se tournant vers lui. Il est un grand consolateur pour tous les Mauriciens. Il est un apôtre de l’unité de la race humaine à Maurice.

Je dis cela parce que je refuse de galvauder le terme unité nationale, que les politiciens, entre autres, utilisent à tort et à travers. C’est trop simple de dire que le Père Laval est l’apôtre de l’unité nationale, comme si on voulait lui apposer une étiquette. Car il est bien plus que cela : il nous rejoint dans ce que nous sommes au plus profond: notre souffrance. Kan nou dan bez, ki nou indou, ki nou kreol, ki nou musilman, ki nou riss ou pov, nou tou loze ala mem anseyn. La COVID-19 nous l’a montré. C’est aussi le cas pour tous les cancéreux à l’hôpital Candos. La majorité de ceux qui se rendent au tombeau du Père Laval le fait parce qu’ils ont un problème ou par reconnaissance, parce que leur prière a été exaucée.

Faudrait-il le canoniser ?
J’en serais très heureux, mais hélas, il y a des procédures à suivre.

N’est-ce pas trop sévère tenant en compte les miracles intangibles qu’il accomplit chaque jour à Maurice ?
Il semble que ce n’est pas suffisant pour les canons de l’Église. Cela a été clairement dit par le père Bernard Hym, qui explique bien les procédures à suivre. Il manque un miracle pour que le Père Laval soit canonisé.
Tout monde croyait que le pape annoncerait sa canonisation l’année dernière, mais nous sommes restés sur notre faim. En fait, tous les Mauriciens sont suspendus au moment où le pape déclarera le Père Laval Saint.

Vous êtes désormais directeur du musée international de l’esclavage, poste que vous convoitiez. Où en sommes-nous ?
Je fais partie du comité de direction. Le projet du musée a été confié à une entreprise, l’International Museum Company Ltd. C’est un “fast track” pour que les choses avancent vite. Une des tâches de la compagnie est de voir ce qu’on doit mettre dans le musée et qui consulter. Il y a toute une dimension de consultation du public.

L’ouverture est prévue pour bientôt. Nous sommes prêts pour le “soft launching”. Le public aura l’occasion de voir le concept du musée, qui sera exposé sur le site où le musée sera créé. Il y aura donc une exposition pour expliquer comment sera le musée qui sera opérationnel, et qui prendra quelques années. Il faut souligner que le concept du musée a été travaillé bien avant que le board soit mis sur pied. Il y a eu tout un travail fait en amont autour de Vijaya Teelock. Je fais partie de l’équipe. Il y a même un film qui a été réalisé sur ce sujet. Ma contribution au musée sera de m’assurer qu’il y ait un lien entre le musée et le public. Parfois, ce sera le public qui viendra vers le musée, mais le plus souvent, ce sera le musée qui ira vers le public.

Alors que le pays a de nombreuses priorités, sentez-vous que le musée en fait partie ?
Oui. L’histoire, c’est l’âme d’un pays. Le progrès économique est important, et je sais que certaines personnes ne comprennent pas qu’on investisse dans des pierres et des monuments. Mais il faut faire bien attention. Lorsqu’il y a des développements dans un pays, forcément, il y a des gens qui sont laissés sur les bords de la route. Si on ne connaît pas bien son histoire, c’est là qu’il y a des risques de dérives. Il est très important dans le développement d’un pays qu’on ait de bonnes assises et de bonnes connaissances de son histoire.

À la fin, on comprend alors qu’on a une histoire commune, un héritage commun. C’est lorsqu’on aura compris cela qu’on pourra avancer. Sinon, il y a aura des bagarres d’héritages, des disputes autour d’héritages. Il y aura le musée des esclaves, il y a aussi le bagne français, où les marrons étaient emprisonnés. Nous avons aussi l’Aapravasi Ghat. Donc, il y aura un parcours culturel fort qu’on peut lier avec Le Morne.

Nous sommes déjà en septembre. Est-ce que cette “soft opening” dont vous parlez aura lieu avant le 1er février ?
Bien sûr que ce sera avant le 1er février. Sinon, on retournerait à la case départ.