« 1 500 à 2 000 élèves analphabètes sont issus du système chaque année. Même des jeunes qui quittent l’école après le Grade 8, Grade 9, n’arrivent pas à écrire ». Tel est le constat de Josian Labonté, responsable du projet d’alphabétisation fonctionnelle à Caritas. À l’occasion de la Journée mondiale de l’Alphabétisation, le 8 septembre, il fait le point sur la situation à Maurice. Si le progrès est là, selon lui, « il est très minime ». 15% de la population serait analphabète. Il pointe du doigt l’apprentissage direct des langues avant de passer par la phase d’alphabétisation. Il estime qu’« il faut mettre l’enfant ou l’adulte qui souhaite lire et écrire au centre de nos préoccupations et non le programme ».

Le 8 septembre, sera célébrée la Journée mondiale de l’Alphabétisation. Comment évaluez-vous le progrès à Maurice? 

Le progrès est là mais il est très minime. Ce que nous rencontrons, nous, sur le terrain, ce sont des analphabètes de retour, soit des jeunes qui ont passé le cap du primaire avec le strict minimum mais qui se retrouvent à ne savoir pratiquement ni lire ni écrire à l’âge de 25/30 ans après ne pas avoir eu contact avec la lecture et l’écriture pendant longtemps. Souvent, par manque de confiance, ces personnes disent ne pas savoir ni lire ni écrire.

Comment s’explique-t-il que ces jeunes soient à l’école mais ne savent pas lire ni écrire?

Ce que je découvre sur le terrain, c’est qu’on ne fait pas trop la différence entre l’alphabétisation et l’apprentissage d’une langue. L’alphabétisation, c’est savoir lire et écrire. L’apprentissage d’une langue se fait par la connaissance linguistique de la langue en question. Il y a un décalage dès que l’enfant entre en primaire où il passe à l’apprentissage du français, de l’anglais ou du kreol morisien. Pour ceux qui ont besoin de plus de temps pour lire et écrire, il n’y a pas cette phase d’alphabétisation qui est incluse dans le cursus scolaire. De fait, ceux qui ont du retard au niveau de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture se retrouvent pratiquement en arrière car les autres passent directement à l’apprentissage d’une langue. On se retrouve plus ou moins avec 1 500 à 2 000 élèves qui échouent complètement, dans toutes les matières chaque année. Après dix ans, ce sont au moins 20 000 personnes qui ne savent pas lire et qui ont moins de 30 ans. Donc, si d’un côté, il y a du progrès, avec diverses associations accompagnant ces jeunes de l’autre côté, il y a toujours 1 500-2 000 élèves analphabètes qui sont issus du système chaque année.

La faute à notre système éducatif… 

Dans le système, on ne rejoint pas chaque personne là où elle est. Ceux qui ont besoin de plus de temps n’arrivent pas à s’intégrer aux autres. La base, c’est d’apprendre à lire et à écrire, à acquérir les compétences de décoder et d’encoder les lettres qui font les sons dans les syllabes et les mots. L’autre compétence, c’est la connaissance de la langue. C’est pour cela que dans un sens, le manuel ‘Rémi et Marie’ était meilleur car c’était un manuel d’alphabétisation. Caritas arrive à accompagner 500 personnes par an. Et, le système ne fait que produire de nouveaux analphabètes. C’est pourquoi il n’y a pas de progrès au niveau des statistiques.

Caritas vient en aide à quel type d’analphabètes? 

Majoritairement, nous accompagnons les adultes mais cela fait quelque cinq ans que nous essayons d’aller dans des écoles pour prévenir l’analphabétisme. Depuis l’an dernier, par exemple, nous avons réalisé deux projets dans les classes. Actuellement, nous travaillons dans un collège d’État.

Quel type d’alphabétisation Caritas effectue-t-elle?

Avec les adultes, nous faisons surtout l’alphabétisation fonctionnelle avec l’objectif primaire d’aider ces personnes à se débrouiller dans leur vie de tous les jours. Une personne qui ne sait ni lire ni écrire rencontre beaucoup de difficultés dans sa vie de tous les jours, ne serait-ce que pour remplir un formulaire bancaire par exemple, ou de voyager par l’autobus, lire le dosage d’un médicament. Il y a pas mal de choses simples. Notre objectif, c’est de les aider, de leur redonner confiance et de les mettre à l’aise dans la société. Cela n’empêche que nous évoluions pour lire des mémos, des petits articles dans les journaux.

À ce jour, combien de personnes Caritas a-t-elle pu toucher au niveau de l’alphabétisation? 

Caritas a débuté depuis la fin des années 80. On a plus de trente ans. Vu qu’on touche entre 400-500 personnes chaque année, on peut dire qu’on a accompagné entre 15000 à 20000 personnes.

Avez-vous des statistiques concernant les analphabètes à Maurice? 

Non, mais en termes de pourcentage, 15% de la population sont concernés. Ce chiffre me semble réaliste car pour l’Unesco, une personne lettrée peut écrire au moins une centaine de mots pour se présenter, décrire sa vie etc. Or, même des jeunes qui quittent l’école après le Grade 8, Grade 9, n’arrivent pas à écrire.

Quelles ont été les conséquences de la COVID-19 sur vos cours d’alphabétisation? 

Sur le plan des formations, on arrive difficilement à se reconnecter pour le moment. Comme on travaille beaucoup avec les bénévoles, il y a une formation qui devait se faire depuis avril mais ce n’est que maintenant qu’on le fait, dans le cadre de la Journée internationale. De l’autre côté, la COVID-19 aura certainement un impact sur les personnes qui se retrouveront sans emploi, surtout les ‘skilled workers’ qui devront se former pour changer de filière. Ne pas savoir lire et écrire posera problème pour suivre une formation.

Y a-t-il des demandes de ces personnes pour des cours d’alphabétisation pour pouvoir suivre une formation professionnelle? 

Pas pour le moment.

Quels sont les défis à relever dans le secteur? 

Il faut mettre l’enfant ou l’adulte qui souhaite lire et écrire au centre de nos préoccupations. Souvent, c’est le programme qui est au centre et il y a certains qui restent sur la touche. Il faut apprendre à écouter les personnes, que ce soit des jeunes ou des adultes et trouver d’autres façons de faire. La méthode que nous avons développée par exemple est complètement différente de celle pratiquée à l’école. Il faut pouvoir répondre aux besoins des personnes. Il faut avoir beaucoup plus de programmes pour les adultes et en même temps rejoindre les adultes dans leur réalité. On ne peut par exemple commencer un programme à 15h pour un jeune adulte. Il faut des cours dans la soirée. Le gouvernement peut lancer un programme après 16h.

Est-ce que le sujet peut parfois être tabou et freiner certains dans leur volonté de suivre ces cours d’alphabétisation? 

Effectivement. Parfois, par exemple, quand je suggère à une personne d’aller suivre ce cours dans un centre de sa localité, elle me dit qu’elle ne peut aller dans un lieu où les gens la connaissent et préfère aller dans un autre endroit. Je pense qu’il faut respecter ce choix si on veut qu’il y ait du progrès.

Comment éviter que le système produise chaque année des analphabètes? 

Il faut être à l’écoute de la réalité de l’endroit. Un de nos principes, justement, est de respecter la dimension affective d’une personne. Par exemple, un enfant de 10 ans, d’un milieu de pêcheurs, n’étant pas en contact avec des personnes qui voyagent, éprouvera des difficultés, en Maths, de faire la conversion de dollars en roupies. Cela tranche avec son environnement. Je pense qu’il faut travailler à partir de la réalité des quartiers pour intéresser les apprenants.

À Caritas, j’ai eu l’occasion d’être formé par un psychopédagogue belge pendant au moins six ans à Maurice. Je pense qu’il y a une lacune dans notre système: savoir parler. L’aspect oral dans l’apprentissage des langues fait défaut. On se focalise sur la lecture et l’écriture.