Kevin Ramkaloan, Chief Executive de Business Mauritius, qui est cette semaine l’invité de Le-Mauricien, fait le point sur la situation économique, à la veille de la réouverture des frontières, prévue le 1er octobre. « Il nous faudra apprendre à vivre avec le virus et qu’on comprenne que la relance économique doit se faire pour que nous puissions réaliser les ambitions que nous avons pour le pays et pour que nos jeunes puissent trouver de l’emploi », souligne-t-il. Il constate que les frontières s’ouvriront aux personnes vaccinées et qui ont effectué des tests préalables. « Ce n’est pas une ouverture tous azimuts », fait-il remarquer.

Dans quel esprit le secteur privé se prépare-t-il à l’ouverture des frontières prévue le 1er octobre ?
Nous abordons cette étape cruciale dans un esprit positif et avec beaucoup d’enthousiasme. Il nous faut comprendre ce qui se passe avec le Covid-19 dans le monde. Nous disposons désormais de vaccins que les scientifiques considèrent comme efficaces contre les variants que l’on connaît. Au niveau de la population, nous savons que nous avons à respecter les protocoles mis en place, à maintenir les gestes barrières et surtout nous faire vacciner. À Maurice, tout est fait actuellement en vue de vacciner la majorité de la population dans la perspective de l’ouverture de l’économie.
Le plus important pour nous, ce n’est pas le nombre de cas positifs enregistrés dans le pays mais le nombre de cas graves admis dans les hôpitaux. Autant que nous sachions, nous disposons des infrastructures nécessaires pour soigner ceux qui sont infectés. La question qui se pose est de savoir si l’on dispose des moyens nécessaires pour soigner les cas graves. Si nous ne les avons pas, il faut prendre les dispositions pour qu’on puisse les avoir.
Nous savons que les cliniques privées, qui sont membres de Business Mauritius, se préparent à accueillir les malades. Il y a des cliniques qui ont les dispositifs nécessaires et qui attendent les permis appropriés. La question de l’ouverture ou de la fermeture des frontières ne se pose pas. D’ailleurs, le virus est déjà dans le pays. On ne peut prétendre s’enfermer dans une bulle de protection. Même les rares pays qui sont dans des bulles se rendent compte aujourd’hui qu’ils doivent ouvrir leurs frontières afin de ne pas s’isoler du reste du monde. On doit apprendre à vivre avec le virus.
Nous sommes tous d’accord que la santé des Mauriciens passe avant toute chose et que les cas graves doivent pouvoir être traités localement. Toutefois sans le développement économique, le pays sera paralysé et nous reculerons dangereusement.

Quelle est l’importance de cette ouverture pour l’économie en général ?
L’ouverture est incontournable. Elle a fait l’objet d’un travail commun gouvernement-secteur privé. Chacun a donné son avis et a contribué à l’élaboration de protocoles. Nous avons travaillé avec les compagnies aériennes afin qu’elles puissent revenir dans le pays. Nous travaillons ensemble pour redémarrer l’économie. Il faut bien comprendre que cette ouverture ne bénéficiera pas uniquement aux touristes. Les frontières s’ouvriront aux personnes vaccinées et qui ont effectué des tests préalables. Elles arriveront dans un pays où la majorité de la population est vaccinée. Ce n’est pas une ouverture tous azimuts.
Cette réouverture est importante pour tous les secteurs de l’économie. À Business Mauritius, nous sommes bien placés pour le savoir. Le secteur financier a besoin de cette ouverture afin de reprendre l’interaction humaine avec les clients et compléter les contacts établis par zoom. Le secteur de l’éducation doit, de son côté, accueillir des étudiants étrangers. Au niveau du secteur de la santé, nous attendons un grand nombre de personnes pour continuer à le développer. L’ouverture est un élément clé pour le secteur de l’immobilier. Il y a aussi les techniciens que nous attendons afin de mettre en œuvre des projets en cours.
La réouverture n’est donc pas prématurée et se fait selon un plan bien établi. Les procédures nécessaires sont mises en place. Mais nous avons besoin de la collaboration de tout le monde. Les protocoles et les gestes barrières doivent être respectés. On doit, aussi, accepter de s’isoler volontairement lorsqu’il le faut

Business Mauritius a participé activement à l’organisation de la campagne de vaccination dans les entreprises privées. Comment se présente la situation à ce niveau actuellement ?
Dès le début, nous avons travaillé avec le gouvernement dans la campagne conjointe pour la vaccination. Nous avons commencé par les secteurs prioritaires et avons continué. Les objectifs étaient très clairs. Nous visons la vaccination d’un pourcentage suffisant de la population. Les derniers chiffres sont encourageants. Plus de 80% de la population adulte éligible ont reçu une première dose. Ceux qui sont complètement vaccinés ont dépassé le taux de 60% depuis un bon moment. Il est intéressant de noter que le gouvernement axe son action actuellement sur les personnes vulnérables qui ont une comorbidité ou des personnes qui ne peuvent se déplacer.

Quid de la situation dans le secteur privé ?
Dans le secteur privé, les protocoles sanitaires ont été mis en place depuis longtemps. Nous faisons des mises à jour régulièrement en fonction de l’évolution de la situation. Le dernier protocole en date remonte à mars 2021. Il définit les mesures à prendre dès qu’un cas positif est observé. Ce sont les protocoles bien clairs qui décrivent les mesures à prendre dans différentes situations. Il y a beaucoup de travail qui a été fait au niveau de Business Mauritius. Les protocoles ont été adoptés pour chaque entreprise et chaque groupe.
Généralement les employeurs ont à cœur la santé de leurs employés et ces protocoles sont respectés. Toutefois, nous considérons qu’il y a des mesures à prendre pour que nos protocoles soient calqués sur le modèle du secteur public où la découverte d’un cas positif n’entraîne pas obligatoirement la fermeture de l’entreprise concernée.

Avez-vous été surpris de voir Maurice être classée sur la liste rouge du CDC ?
Il est important de comprendre que le CDC tient en compte la matrice suivante : le nombre de cas positifs enregistrés par 100 000 personnes sur une période de 28 jours. Ce qui fait que le premier pays qui devrait se retrouver sur cette liste aurait dû être les États-Unis eux-mêmes, puisque ce pays enregistre un nombre important de cas quotidiennement. Si l’on regarde de près, on verra que presque tous les pays se trouvent au niveau 4 sur la base de la matrice du CDC. La France, la Grande-Bretagne et l’Espagne y figurent. En fait, il est plus important de regarder le nombre de cas symptomatiques graves. Maurice devrait sortir assez rapidement de cette liste.

Lorsqu’on dit qu’il faut vivre avec le Covid-19, comment est-ce que cela vous interpelle ?
Le Covid-19 a été un Wake Up Call en ce sens que trois défis importants doivent être pris en compte, à savoir le changement climatique, la biodiversité et l’inclusivité. Pour répondre à votre question, il faut savoir qu’il y a des choses qui ont été mises en valeur pendant la pandémie et qui sont entrées dans nos habitudes. Le Work-From-Home, par exemple, est entré dans nos mœurs. Il y aura également des compagnies qui maintiendront le Work-From-Home pendant encore plusieurs années. Les gestes barrières et l’utilisation de Sanitizers resteront pendant longtemps également. Dans les pays asiatiques, ils ont adopté depuis SARS des pratiques que le reste du monde a adoptées pendant l’actuelle pandémie de Covid. Ce n’est pas nécessairement mauvais, car nous ne croyons pas que ce soit la dernière pandémie qui secoue le monde.
Donc, nous adhérons à ces nouvelles pratiques. C’est très bien. Autre chose que nous avons découverte avec le Covid et qui est devenue le New Normal, ce sont les Leaner organisations”. Les entreprises réduisent de manière extraordinaire leurs coûts afin de survivre. Beaucoup ont travaillé avec zéro revenu ou 25% des revenus normaux. Ces entreprises ont éliminé tout ce qu’elles considèrent comme superflu. Le problème est que les “leaner Organisations sont celles qui consacrent moins de ressources à l’innovation et aux nouvelles formes de technologies de développement.
Or, un pays comme Maurice doit toujours rester à l’avant-garde de l’innovation technologique et assimiler toutes les technologies qui sont importantes pour nous et pour développer de nouveaux secteurs. Il y a encore beaucoup à faire. Aujourd’hui, les entreprises sont concentrées sur leur Business Continuity Plan. Mais il faudra, à l’avenir, voir comment apporter plus d’innovations dans les entreprises.

Beaucoup d’entreprises ont survécu à la pandémie grâce à l’aide gouvernementale. Pourront-elles survivre après l’expiration du WAS et du SEAS ?
Le gouvernement a accédé à notre demande concernant l’extension du Wage Assistance Scheme (WAS) et du Self-Employed Assitance Scheme (SEAS) jusqu’à décembre. Ce sera une bouffée d’air frais pour les opérateurs. Il faut dire qu’au niveau du secteur privé, nous avons mis beaucoup d’accent sur l’Investment Support Program. À travers cet instrument, beaucoup d’entreprises ont un soutien en termes de Factoring, Leasing et de Cash-Flow pour les entreprises.
La DBM a joué le jeu de même que le SME Equity Fund. Toutes ces organisations opèrent dans un cadre économique et les aides financières qu’elles accordent sont remboursables par la suite. Ce même modèle s’applique au niveau de la Mauritius Investment Corporation Limited (MICL) mais c’est plus compliqué parce que ce sont des accords qui restent confidentiels. La MICL a accordé une aide aux grandes entreprises dans le secteur touristique.
En contrepartie, il faut savoir qu’elles n’ont pas obtenu de Grants, mais des prêts qui sont liés aux capitaux et qui doivent être remboursés soit à travers le rachat des actions, soit comme paiement à la MICL. Toutes ces aides ont permis aux entreprises de survivre pendant la pire pandémie qu’on ait connue. Il y a eu malheureusement quelques fermetures qui ont été observées dans les industries reliées au tourisme. Ce sont de petites entreprises qui n’ont pu tenir le poids de la dette.
Le WAS a permis de soutenir une partie des salaires de moins de Rs 50 000 et a permis aux entreprises de maintenir pas mal d’emplois. Les entreprises ont dû toutefois payer un coût élevé parce que celles qui ont obtenu l’aide de l’Etat n’ont pas eu le droit de faire des restructurations. Tout dépend maintenant de la reprise économique. Le plus vite l’économie rebondit, le plus vite la situation retournera à la normale.

Il existe une crainte que certaines entreprises soient forcées à réduire le personnel lorsque le WAS et le SEAS n’existeront plus…
L’année dernière, Maurice avait connu la contraction économique la plus forte jamais enregistrée depuis 30 ans. Cette année-ci, la croissance économique sera positive. La question n’est pas de savoir si elle sera de 5% ou de 9%. L’important, c’est la tendance qu’elle prendra. Qui dit croissance, dit création d’emplois.
Nous espérons qu’il y aura des recrutements dans différents secteurs. Nous nous attendons à un Shift vers des secteurs plus porteurs. Nous l’avons vu pendant la pandémie. Le secteur des technologies de l’information et de communication ainsi que celui des services financiers ont tenu plus facilement le coup. Aujourd’hui un secteur comme l’agriculture, avec la modernisation, prendra de l’ampleur et a un avenir.

En ce qui concerne la relance, n’est-il pas trop ambitieux de s’attendre à recevoir 625 000 touristes jusqu’à juin de l’année prochaine ?
Il faut reconnaître que ces prévisions ont été faites par l’Etat en concertation avec les acteurs du secteur touristique. Ils ont tenu en considération les protocoles, les connectivités aériennes et le marketing. À ce jour, nous croyons pouvoir atteindre 625 000 jusqu’à juin de l’année prochaine. La vitesse de la reprise de l’industrie touristique ne sera pas aussi rapide que l’on pensait, mais nous sommes certains qu’elle bougera dans la bonne direction.

Les recettes touristiques tournent en temps normal autour de Rs 63 milliards. Dans combien de temps peut-on s’attendre à un retour à la normale ?
Entre le nombre de touristes et les revenus, il y a encore des choses à prendre en considération. Dans les autres destinations, nous avons constaté une hausse de revenus par touriste. Le fait que la roupie se soit dépréciée par rapport aux principales devises va aider. En ce qui concerne le nombre de touristes, il faudrait qu’il y ait un effort collectif.

L’avenir de la compagnie aérienne nationale Air Mauritius sera décidé dans les prochains jours. Qu’en pensez-vous ?
Il y a des idées de restructuration autour d’Air Mauritius qui sont étudiées en ce moment. Au niveau du secteur privé, nous estimons qu’Air Mauritius reste importante dans la connectivité aérienne du pays. L’apport des autres compagnies aériennes complétera l’offre en matière de transport aérien. Toutefois, Air Mauritius reste très importante lorsqu’on parle de développement de nouveaux marchés.

Comment se présente le Joint Public and Private Committee présidé par le ministre des Finances, Renganaden Padayachy ?
Nous sommes heureux que le gouvernement ait accepté une proposition que nous avions faite avant la présentation du budget national. Déjà, nous avions eu une première réunion sous la présidence du ministère des Finances. Les différents opérateurs du secteur économique du pays étaient présents.
Au niveau de Business Mauritius et de nos partenaires, nous nous engageons à utiliser cette plateforme afin de réfléchir aux grandes orientations de l’économie du pays à l’avenir et nous permettre de régler nos problèmes plus rapidement. Nous avons commencé à avoir des réunions de base afin de structurer nos discussions. Nous aurons rapidement une deuxième réunion afin d’établir un plan de travail pour régler toutes les questions qui ont été soulevées.

La Contribution sociale généralisée (CSG) apparaît comme un contentieux entre le gouvernement et le secteur privé. Où en êtes-vous à ce sujet ?
Notre contentieux sur la CSG concernait l’imposition d’une taxe sans consultation. De plus, il y a eu le démantèlement du National Pensions Scheme qui était un système de pension contributive et qui a été remplacé par une taxe qui n’est pas liée à la contribution. Il y avait beaucoup d’incertitudes, notamment concernant les types de contributions, etc.
C’est la raison pour laquelle nous avons demandé une Judicial Review et avons déposé une plainte constitutionnelle devant la Cour suprême. Avec l’adoption de la Social Contribution and Social Benefits Act, les autorités ont pris en compte tout ce qui concerne les Benefits. Certaines anomalies ont été corrigées. D’autres anomalies subsistent entre le public et le privé.
Nous n’avons toujours pas compris où est-ce que la CSG puisera ses fonds pour financer une augmentation de Rs 4 500 de la pension des personnes âgées à partir de 65 ans. La Banque Mondiale, dans son dernier Country Economic Memorandum, a fait certaines propositions. Il faudra trouver des solutions ensemble comme un pays. Business Mauritius est toujours là pour aider à trouver des solutions pérennes avec l’Etat. La réforme de la pension dépasse la CSG. Il y a beaucoup de choses à corriger dans l’écosystème de la pension afin qu’elle soit équitable et afin qu’elle reste soutenable.

L’affaire qui est devant la Cour suprême sera-t-elle maintenue ?
Elle est toujours là et nos conseils légaux travaillent sur différentes questions.

Le Finance Bill a été accueilli favorablement par le secteur privé. Pouvez-vous nous en parler ?
Nous avons retrouvé beaucoup de propositions que nous avions formulées dans le Finance Bill. Le National Biomass Framework est important aussi bien pour l’industrie agricole que pour les engagements dans le domaine énergétique. Nous avons aussi vu le Regulatory Impact Assessment qui permet de mesurer l’impact d’un projet de loi sur l’économie et sur l’aspect socio-économique du pays avant qu’il n’entre en vigueur, entre autres.

Business Mauritius a aussi été partie prenante avec le gouvernement dans le cadre des efforts en vue de la sortie de Maurice de la liste grise du GAFI. Pouvez-vous nous en parler ?
L’On-Site-Visit du GAFI récemment a été une étape très importante dans le cadre de des efforts en vue de permettre au pays de sortir de la liste grise de cette instance. Elle a été organisée après que les autorités mauriciennes ont montré que pays avait pris des actions nécessaires afin de mettre en œuvre toutes les recommandations du GAFI. Il faut maintenant être patient.
La délégation du GAFI doit faire ses recommandations à l’International Cooperation Review Group du GAFI avant que le dossier de Maurice ne soit porté devant l’assemblée plénière en octobre. Comme tous les Mauriciens, nous espérons avoir démontré que nous avons pris les mesures nécessaires pour nous conformer aux recommandations du GAFI afin de lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. La sortie de la liste grise et de la liste noire de l’UE est essentielle pour l’avenir du secteur des services financiers.

Vous venez de signer un accord important avec la MEDEF. De quoi s’agit-il ?
La MEDEF est l’équivalent de Business Mauritius. Nous avons signé deux accords à Paris ce mois-ci. Le premier concerne la déclaration de Paris sur le renforcement de la francophonie économique. Il y a beaucoup d’opportunités entre les pays francophones dans le domaine des affaires et du commerce. De plus, Business Mauritius a signé un accord de partenariat avec la MEDEF internationale, ce qui permettra aux entreprises mauriciennes d’avoir accès à de nouveaux marchés porteurs. Il y aura un vrai partage de connaissance entre les deux organisations. Nous avons beaucoup à apprendre concernant la structure de la MEDEF.

Sommes-nous prêts pour la relance ?
Il est bon de faire ressortir que le FMI a, dans ses deux derniers rapports, souligné que la croissance viendra en 2021. La question est de savoir d’où viendra la croissance. Alors qu’en avril on pensait qu’elle viendrait des pays émergents, en juillet il était devenu clair que ce sont les économies avancées qui allaient être le moteur de la relance de l’économie parce qu’elles ont mieux réussi leur campagne de vaccination que les autres. Ce qui est bien, c’est que nos marchés traditionnels connaîtront une croissance économique cette année. Même le marché sud-africain est en train de reprendre.
Pour le moment, il nous faudra apprendre à vivre avec le virus, il faut qu’on comprenne que la relance économique doit se faire pour que nous puissions réaliser les ambitions que nous avons pour le pays et pour que nos jeunes puissent trouver de l’emploi. Business Mauritius continuera à apporter sa collaboration pour tout ce qui concerne le développement économique, le développement du capital social, la formation et tout ce qui est lié au développement durable et inclusif.