Larges épaules, bras et jambes musclés, tatouée, féminine, qu’elle soit maquillée, en sueur, pimpante, sérieuse, sexy, derrière un tablier, en talons aiguilles ou en baskets, Joe-Ann Chavry assume pleinement ses différentes facettes. Développeur d’affaires, cake artist, pratiquant le cross training, l’ancienne lauréate reste en quête d’authenticité et défie les stéréotypes. Tout un personnage que cette jeune femme de 32 ans qui évolue entre la fonte et les douceurs tout en sachant faire preuve d’une grande créativité exprimée dans les photos d’elle et à travers les pâtisseries réalisées au sein de sa boîte A Cup of Joe.

Ce matin-là, elle avait dû se “forcer” pour se rendre au travail à Port-Louis. Chef de projet dans une compagnie de publicité, il y avait ce petit quelque chose qui ne tournait plus rond. Pourtant elle se donnait à fond. Peut-être même un peu trop : “Je n’avais pas d’heure pour rentrer chez moi, j’étais on-call en permanence.” Les études entreprises en Media & Communications à l’Université de Melbourne l’avaient conduite là où elle voulait dans la communication et l’art. D’autres auraient été heureux de voir leurs projets publicitaires se succéder. Elle avait connu ses moments de fierté. Mais, ce matin-là, tout s’estompait. “Je me tuais dans le boulot. Mon âme mourrait. Quel était le but de ce travail finalement ? Au fil du temps, l’engouement avait diminué drastiquement. Il y avait trop de choses administratives. C’était loin d’être très créatif, et cela devenait tellement pesant que je ne m’y plaisais plus.” Une remise en question s’imposait.

N’aurait-il pas fallu choisir les Beaux-Arts et miser sur sa passion pour le dessin et la peinture se demanda-t-elle ? Surtout qu’en 2006, Joe-Ann Chavry avait obtenu une bourse en tant que lauréate dans la filière arts. “Mon père m’avait dit que la principale option était de devenir enseignante. Il n’y a rien de mal à cela, sauf que j’avais tenté l’expérience pendant un moment. Je n’avais pas accroché. Je m’étais orientée vers quelque chose de plus pragmatique tout en restant dans un univers artistique. J’avais opté pour la communication avec le désir de m’orienter vers la publicité.” Désireuse de retrouver du plaisir dans ses efforts elle envisagea, dès ce moment, de lancer ce business de pâtisserie tel qu’elle l’avait imaginé. A Cup of Joe était lancée.

A Cup of Joe et ses créations « déconstruites »

Cette boîte qu’elle a créé en 2017 est avant tout un concept où l’art, la créativité et la pâtisserie se rejoignent. “Je me suis lancée sans savoir si cela durerait ou si ce serait temporaire ; uniquement pou kas enn yen.” Cela coïncidait aussi avec la période où elle prit de l’emploi comme développeur d’affaires dans une compagnie danoise installée à Cascavelle. L’originalité des créations de A Cup of Joe et la qualité de ses produits séduisent son entourage alors que sa réputation commence à grandir. De la pression, certes, mais aussi un plaisir constamment renouvelé lui donne raison dans ce nouveau choix. L’avantage étant sans doute qu’elle a appris la pâtisserie d’elle-même sur le tas et en se documentant sur internet. Ce qui ne l’obligeait pas à suivre les règles : “Je me refuse de me laisser influencer par des idées préconçues sur comment doit être un gâteau. J’ai les capacités de faire les choses autrement et je les fais à ma manière.”

La cake-artist s’oriente davantage vers la déconstruction. Pour se faire, elle s’inspire de ses expériences en cours d’art et en mix media. “Tout est dans ma tête et dans ma créativité. Je ne veux pas faire du massepain, de la pâte d’amande ou de la pâte de mariée. Il y a d’autres personnes qui les font très bien. Je suis davantage attirée par le design et les saveurs. Je travaille à partir d’un croquis que j’élabore suivant les demandes de mes clients et le tout prend forme peu à peu. Je ne le fais pas pour le business. Même si je n’étais pas payée pour le faire je l’aurais fait pour mon plaisir.” Pour ses créations, Joe-Ann Chavry imagine des pâtes mélangeant pâtisserie et desserts tels que le lemon blueberry cake ou le matcha cake. Elle y incorpore des fruits frais ou secs, du caramel, du crumble chocolat ou même du pop-corn. Pour l’extérieur aussi, la cake-artiste privilégie une variance de texture qu’elle travaille avec du butter cream, du papier ou de la peinture comestibles, des fleurs naturelles, du colorant alimentaire, et de la gélatine.  Les gâteaux qui sortent de la cuisine de Joe-Ann doivent être moelleux, crémeux et croquants. Effectivement quand Joe-Ann Chavry se passionne pour quelque chose, elle se donne à fond.

Assumer et sculpter ses formes

Presque à l’opposée de la pâtisserie, il y a la fonte, les exercices physiques, la douleur, les efforts, la sueur. Un autre univers où elle évolue avec la même aisance en quête de la même notion de plaisir. Elle y a été happée après avoir visionné le documentaire Fittest on Earth : A Decade of Fitness qui mettait de l’avant des athlètes pratiquant le cross training. Ces derniers d’adonnent à plusieurs disciplines selon un programme. “Ces athlètes m’ont impressionnée. Ils ne sont pas excellents dans tout, mais ils sont efficaces dans toutes les disciplines.”

Il y avait du beau dans ces êtres affichant la grande forme et des corps travaillés, de larges épaules. C’est précisément ce qu’elle a fait des siennes depuis qu’elle s’adonne au cross training. Pour y arriver elle ça lui demande deux à trois heures d’exercice par jour, cinq à six fois la semaine. D’où ce beau corps tout en muscles qu’elle affiche sans pour autant perdre sa féminité ni cette sexy attitude qu’elle affiche dans son quotidien et aussi à travers ses photos visibles sur les réseaux.

Le changement a été radical dans sa vie et dans sa tête alors qu’elle avait longtemps couru après un corps mince. « Au final, je n’y arrivais pas. Je suis née avec des formes, j’ai du cul, et c’était impossible d’être skinny. Fallait surtout être honnête envers moi-même. Je pouvais être très bien dans ma peau tout en ayant des formes. Et c’était plus approprié.” Joe-Ann Chavry pousse la réflexion encore plus loin : “Je réalise que la société nous fait croire que nous avons besoin d’être minces pour être bien. Définitivement, je ne pense pas que ce soit sain.” Raison pour laquelle elle se refuse à suivre cette manière de penser : “Ce ne sont pas mes règles à moi.”

Dans la lumière.

Si pendant des années elle avoue avoir souvent été dans l’ombre aujourd’hui, la jeune femme veut être dans la lumière : “Que ce soit avec mes muscles, ma voix, mon talent, mes activités. Peu importe où je vais, je veux qu’on me voit. Je veux être vue comme une femme capable d’avoir de l’autorité. Ma philosophie c’est d’être authentique.” La jeune femme avoue avoir enfin accepté d’être différente tout en s’engageant dans ce qui lui donne du plaisir. “Aujourd’hui, je vais dormir en me disant pourquoi une journée ne dure pas plus de 24 heures parce que j’ai beaucoup de choses que je veux faire ou dire ?

Joe-Ann Chavry est consciente que les remises en question qu’elle opèrent peuvent déranger certains. Mais, le monde nouveau est en construction, et elle est l’un de ses bâtisseurs : “À 32 ans, je suis à un stage de ma vie où je voudrais une décolonisation des pensées. Nous vivons dans un monde où les idées et modèles de succès ont été prédéterminés. It’s enough. Il faut briser tout ça. Je me sens très interpellée par des discussions autour des relations entre les races humaines. Il y a ceux qui sont privilégiés et qui croient appartenir à la suprématie. Comment venir à bout de tout ça ? ”

Dragon dans l’astrologie chinoise elle compte foncer et “cracher du feu si besoin est” pour imposer ses idées. Même si elle est bien consciente qu’elle n’aura pas toutes les réponses, Joe-Ann Chavry veut essayer. “Ma démarche est profonde. C’est loin d’être un caprice. Il s’agit de savoir ce que je léguerai à la prochaine génération à venir. Car être authentique c’est d’être heureux tout en partageant le bonheur autour de soi.” Joe Ann Chavry se laisse guider par sa passion et ses envies. Ce n’est pas un hasard si elle s’est faite tatouer le portrait de Frida Kahlo. Elle conclut en citant l’artiste mexicaine : « Je suis le genre de femme que si je veux la lune, je la descends toute seule.«