Des tons obscurs, des regards perdus, des visages défigurés, des êtres dénudés, démolis, qui se cherchent. C’est un tableau sombre, presque chaotique, que Milena Sattoovera raconte à travers l’art. A 25 ans, cette jeune artiste a longtemps porté sur ses frêles épaules de très lourds fardeaux. Comme l’art a été son exutoire et sa planche de salut, elle n’a pas sombré mais s’est battue pour voir des jours meilleurs et exister de nouveau.

A Roches-Noires, une fois passée la porte d’entrée, nous sommes propulsés dans l’univers hors du commun de Milena Sattoovera. Des travaux très personnels à mi-chemin entre abstrait et réalisme. Des tableaux aux couleurs sombres, habités par des personnages torturés, des êtres vidés de toute vie qui gravitent autour de cordes à pendre et d’installations de pierres indiquant votre destination finale. Ces peintures sont loin d’être uniquement le fruit des travaux de fin de cycle de cette ancienne étudiante en beaux art. Ils ont été une bouée de sauvetage qui lui ont permis d’extérioriser ses démons.

Famille brisée

Trahison, dépression et autres violences verbales, physiques et psychologiques ont longtemps rythmé le quotidien de Milena Sattoovera. “Quand toute votre enfance vous avez été heureuse, protégée et épanouie mais que du jour au lendemain, votre famille se brise vous forçant à grandir subitement, c’est dur”. Le pire, c’est quand cette soudaine instabilité bascule vers des extrêmes insoutenables. “J’ai vu ma famille se déchirer  devant mes yeux. Mon quotidien, comme celui de mes deux frères cadets, tournait autour d’insultes, de violences physique, d’alcoolisme et autres choses indescriptibles qui ont culminé sur un divorce.”

Après quoi, l’insouciante jeune fille a été contrainte de grandir très vite. Elle se devait d’être forte pour ses frères qui avaient besoin d’elle, tout en étant un soutien pour son père. “La mort dans l’âme, j’ai donné l’image d’être forte. J’affichai un sourire devant mes proches et mes amis alors que tout ce que je souhaitai au fond, c’était de ne plus ressentir ces souffrances.  Mais je ne pouvais pas me permettre de flancher car tout reposait sur moi”. Comme toutes les jeunes filles de son âge, Milena avait de beaux rêves pour le futur. Mais ils n’avaient plus de sens. Elle se souvient d’interminables nuits à sangloter, des journées à errer le regard vide dans la maison, et tous ces autres épisodes qu’elle préfère ne pas raconter.

Extérioriser ses démons

“Puis un beau jour, j’ai commencé à m’exprimer à travers la peinture. J’y mettais toute mon émotion. C’était un univers très noir qui interpellait souvent les gens. Mais ça m’aidait à extérioriser tout ce qui était en moi, toute la peine et la souffrance qui m’habitaient”. Partager sa triste histoire n’est pas facile. Aujourd’hui pourtant, la jeune femme est en mesure de se raconter avec beaucoup plus de facilité, car même si les plaies ne se sont pas refermées, elles sont moins douloureuses.“Si certains choisissent des voies obscures pour fuir la tristesse et la douleur, je suis chanceuse de m’être jetée dans l’art. Je  me mets en scène et je donne de ma personne sans réfléchir car c’est ma façon d’exister”. Elle ajoute : “La peinture me calme, me stabilise et me montre le chemin”.

Milena Sattoovera souhaite surtout se positionner comme un exemple pour tous autres jeunes qui vivent des situations plus ou moins similaires et qui souffrent en silence. “Quand nous ne sommes pas dans leur peau, nous ne pouvons pas comprendre certains de leurs choix. C’est un combat atroce qu’ils mènent contre eux-mêmes. Pour l’avoir vécu, j’en sais quelque chose. Mais contrairement à eux, j’ai eu la chance de trouver un exutoire qui m’a permis de ne pas basculer du côté obscur”. Dans ses travaux pourtant, elle utilise la technique Chiaroscuro (clair-obscur) où l’on retrouve de forts contrastes entre la lumière et l’obscurité.“A travers cette technique, je rentre complètement dans ma composition. C’est mon monde”, souligne-t-elle. Si les visages des personnages sont couverts par des voiles, des grillages, des toiles d’araignée et autres, c’est la façon qu’a trouvé Milena de se mettre à nue par rapport à ses émotions. “Les personnages sont souvent dénudés car c’est ma manière d’alléger leurs fardeaux”.

Des travaux qui émerveillent très souvent et les commandes affluent. Elle a tourné dans quelques expositions ici et là. L’artiste a été invitée à se joindre à des événements artistiques organisés par l’Aapravasi Ghat, la National Art Gallery, le ministère des Arts et de la Culture et autres organismes. Cependant, elle ne souhaite pas encore s’aventurer sur ce terrain par manque de temps. Avec son degré en beaux arts en poche depuis quelques mois, en attendant de faire ses premiers pas dans le professorat, elle se charge du volet administratif dans le business familial. Elle a nombre de projets en tête, comme organiser une exposition collective début 2021.

Désormais, elle sait qu’elle est en mesure de rêver de nouveau et souhaite que les autres jeunes dans la même situation soient conscients, que peu importe la difficulté à laquelle ils sont confrontés, ils peuvent s’en sortir et devenir qui ils veulent.