Ses atouts historiques sont en ruine. Ses jolies mais rares maisons créoles dans ses rues quadrillées ne sont pas mises en valeur. Mahébourg n’a pas eu à attendre le naufrage du MV Wakashio ou les retombées de la Covid-19 pour perdre son authenticité et son charme. Mais rien n’est perdu. A un moment où le village touristique est privé de ses principales activités, l’occasion de procéder à un lifting pour le redynamiser est là. Mahébourg, qui a “la vague à l’âme”, en a bien besoin.

Mahébourg perd l’authenticité qui le caractérisait. La restauration de ses monuments historiques est primordiale si le village veut rebondir pour retrouver son cachet touristique

« Il n’y a pas grand monde dans les rues à cette heure de la journée », fait-on observer à Aboobakar Mamoojee. Assis confortablement sur un fauteuil pliant, l’horloger d’un certain âge, un livre à la main, acquiesce et nous sourit. Dans son magasin où il est protégé de la chaleur qui a entre-temps grimpé à l’extérieur et où son neveu derrière le comptoir s’affaire à réparer une montre, Aboobakar Mamoojee nous fait remarquer que la vie actuellement à Mahébourg tourne au ralenti. Et comme le temps est une chose qu’il connaît bien, Aboobakar Mamoojee ne veut pas perdre le sien Il s’est mis à l’apprentissage de l’arabe. « Il n’y a pas d’âge pour apprendre, n’est-ce pas ? » dit cet horloger qui répare de moins en moins d’horloges. La dernière fois que la route Royale, là où il tient son enseigne, était animée, c’était le 12 septembre. « Moi aussi, à ma façon, j’ai participé à la manifestation. J’étais debout devant le magasin  » dit le commerçant en lançant le débat sur la gestion du pays et du naufrage du MV Wakashio. Le plus grand village du Sud-Est portera pour longtemps les stigmates de la pollution et de ses conséquences. Une halte à Mahébourg en pensant que personne n’évoquera les conséquences dramatiques de la pollution du lagon sur l’économie du village déjà affectée par les retombées de la Covid-19, est une erreur.

« Avez-vous vu l’état des monuments historiques »

Du musée naval, où l’unique boutique des lieux affiche grise mine, au marchand de sorbet à l’entrée du front de mer, en passant par les restaurants et les petits commerces, tous ont le vague à l’âme. Il y a comme une flamme qui s’est éteinte. Les quelques attractions naturelles, comme les plages, la mer, sont en convalescence. Le tourisme est en mode pause, les rues quadrillées que l’on doit aux Français ne sont plus aussi vivantes et, du coup, les scènes folkloriques avec, entre autres, les marchands de poissons dans chaque coin de rue, n’animent plus le village.

Shameen Cassim garde le sourire : les affaires marchent encore

« Il est quelle heure ? Ah ! La sortie des classes n’est pas pour maintenant. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il y a un peu de mouvement », dit Georges Compassy, 63 ans. Dans l’atelier d’un service de pompes funèbres, Georges Compassy est en train de fabriquer un cercueil sous le regard de son ami Eddy qui lui tient compagnie. Pour Georges Compassy, Mahébourg a non seulement perdu le dynamisme qui le caractérisait à cause du maudit MV Wakashio, mais aussi son authenticité et sa fraîcheur d’autrefois. Et ça — laisse-t-il entendre tout en faisant valser sa scie sur la planche du cercueil — ce n’est pas la faute au vraquier. « Avez-vous vu une poubelle dans les rues ? Avez-vous vu l’état des monuments historiques, de l’ancien bureau de la gare des trains ou du musée ? Nous avons un autre trésor qui est la biscuiterie. Mais qui la valorise ? C’est décevant tout cela  » lâche Georges Compassy. « Et comme pour corser le tout », dit-il sur une note humoristique, « ma femme m’a menacé de me mettre à la porte si je lui ramène encore du poisson du Morne. » Il raconte avoir voulu faire plaisir à sa tendre épouse en achetant du poisson frais dans l’autre village. « Mais le goût n’était pas le mêmeque celui qui vient de notre lagon », se désole Georges Compassy. C’est connu, si « le poisson de Mahébourg » est prisé c’est parce que son lagon est un garde-manger unique. Un tour au marché et l’on se dit qu’il doit être plus animé le lundi, jour de foire. « Ayo, mem kan ena lafwar aster li ne pli kouma avan. Ena plis lanbians kan ena touris », dit une commerçante.

Pourtant, Mahébourg regorge d’atouts

« Le gouvernement doit faire quelque chose pour nous aider à relancer l’économie de Mahébourg. Pourquoi ne pas organiser des activités nocturnes et autres événements culturels pour encourager les Mauriciens à acheter et consommer dans les commerces d’ici », lance Marina Monière, restauratrice. Depuis la réouverture de son restaurant, le réputé Coin Casse Croûte, sa clientèle a chuté de moitié. Mais, comme disait Georges Compassy plus tôt, l’occasion est à saisir pour repenser Mahébourg à travers un lifting mérité ! A commencer par le musée naval dont les travaux de rénovation avaient été annoncés. Et que dire de l’ancien wagon du gouverneur, un vestige de notre histoire ferroviaire qui est en train de pourrir dans l’arrière-cour du musée ? Quant à la boutique de souvenirs et les ateliers artisanaux dans l’enceinte du musée, la première est loin d’être attrayante et les autres, fermés, ressemblent à des cases abandonnées ! Le front de mer ? N’en parlons pas ! D’ailleurs, il n’avait jamais été bien entretenu. Et c’est dans la mer et aux abords que des détritus en tout genre flottaient dans une eau considérée comme une poubelle par les hommes. Pourtant, Mahébourg regorge d’atouts, comme ces maisons créoles, encore habitées, et qui ailleurs, ont disparu. Le village dispose d’autres pans du passé qui auraient pu être revalorisés pour devenir des cartes sûres d’une région qui se dit à vocation touristique.

« Les consommateurs locaux n’ont plus de travail »

Dans quelques semaines, le gérant d’une boutique qui a traversé le temps pliera bagage. C’est sans regret, dit ce dernier. Car même dans les boutiques à l’ancienne la fréquence des passages des clients a baissé. « Proprieter pou kraz batiman-la pour mont enn sant komersial », dit-il. Mais pendant que le propriétaire du vieux bâtiment qui donne sur la route Royale rêve grand, les autres croisent les doigts en attendant des jours meilleurs. « Qui va acheter ? Les consommateurs locaux sont en majorité des personnes qui n’ont plus de travail », lance une autre commerçante dépitée.

Au Labourdonnais Store, la vente des produits artisanaux a chuté. Le petit Lucas en quête d’un djembé y a trouvé son bonheur

« Depuis ce matin, nous avons fait des recettes de Rs 500 seulement ! » confie Moussa Bachooa, propriétaire du Labourdonnais Store, une enseigne spécialisée en produits artisanaux. « Les touristes ont disparu. Les Mauriciens achètent rarement les souvenirs », dit-il. Au même moment, un père accompagné de son jeune fils, Lucas, entre dans le magasin à la recherche d’un djembé. Le petit garçon a trouvé son bonheur, il pourra suivre les traces de son grand-père, percussionniste. Et de son côté, Moussa Bachooa a gagné un client.

Le seul sourire croisé lors de notre rencontre avec les commerçants de Mahébourg est celui de Shameen Cassim. La jeune femme de 28 ans est la gérante de Jaabir Briyani. Les affaires marchent plutôt bien. Les pains tika et kebab de la vitrine ne restent pas longtemps exposés et le briyani du deg connaît toujours le même succès. D’accord, il y a moins de passants laisse comprendre Shameen Cassim. Mais comme son enseigne ne dépend pas du tourisme, elle ne connaît pas vraiment la crise …