La célébration de la Journée internationale des personnes âgées sera un des moments forts de la semaine prochaine, avec l’organisation d’un rassemblement officiel prévu par le ministère de la Sécurité sociale aux SVIC jeudi prochain. De son côté, la Fédération internationale des associations des personnes âgées (FIAPA) organisera, elle, une série d’activités le 2 octobre prochain à l’Institut français de Maurice. Pour l’occasion, Le Mauricien a rencontré la présidente de la FIAPA , Pascale Dinan, qui aborde la question des personnes du troisième âge essentiellement à travers le prisme médical et social. Elle plaide ainsi pour une professionnalisation des métiers de la gériatrie et de la gérontologie, avant de revenir sur les conditions dans lesquelles les personnes âgées ont vécu le confinement dans le cadre de la pandémie.

La Journée internationale des personnes âgées est célébrée cette année dans des conditions marquées par la COVID-19 qui a rendu difficile la situation de cette partie de la population. Qu’en pensez-vous ?

Dans les conditions sanitaires liées à la COVID-19, il y a eu au début beaucoup d’inconnus, que ce soit du côté de ceux qui nous dirigent, des soignants, de la population. Tout le monde était dans un grand inconnu par rapport au nouveau coronavirus. Il y avait une équation à résoudre et il fallait que tout le monde soit partie prenante. Effectivement, les groupes vulnérables comme les enfants qui sont potentiellement transmetteurs et les seniors qui sont potentiellement fragiles et vulnérables, en raison du processus de vieillissement physiologique, se sont retrouvés dans des conditions difficiles.
En plus des problèmes découlant du vieillissement, les personnes âgées sont confrontées à des problèmes chroniques, il y a également d’autres facteurs comme un virus, une infection, une chute, un traumatisme qui, ajoutés à la COVID-19, vont diminuer l’autonomie et la capacité fonctionnelle de la personne. On connaît déjà le virus de la grippe saisonnière contre lequel il y a des moyens de prévention. On a une vaccination annuelle qui se fait pour les seniors en fonction du facteur épidémiologique. Il y a une bonne campagne de prévention dans ce pays. Dans quelques années, ce sera pareil pour la COVID. On pourrait la prévenir. Faudrait-il d’abord trouver le vaccin?
Face à cet inconnu, on a dû appliquer des mesures sanitaires strictes comme la distanciation, le masque, l’isolement. Cet isolement, que ce soit à la maison ou en maison de retraite, peut avoir des conséquences évidentes, que ce soit sur les plans familial, social, psychologique ou médical.

Cette pandémie a aussi mis en exergue la fragilité des personnes âgées ?
Dans la gériatrie, on parle du syndrome de fragilité de la personne âgée. C’est un syndrome bien défini. La chute, le trouble de la marche sont des syndromes gériatriques. Tout cela est bien défini sur des bases spécifiques de fatigue, de vitesse de marche réduite, de forces musculaires décroissantes et de perte de poids. C’est quelque chose de connu et de mesurable. Le nouvel élément est que cet isolement était assez fort à Maurice. Pour nos seniors, cela a été quelque chose d’important qui mettait en lumière la solidarité du voisinage, la solidarité familiale. Il y a aussi ceux qui n’avaient pas forcément les moyens de s’offrir un repas chaud, et qui devaient compter sur la solidarité nationale ou des ONG sur le terrain ou sur des clubs service.
Il y a eu, par la suite, des phénomènes en cascade en post-confinement. J’ai moi-même fait un plaidoyer pour que le déconfinement des seniors ait lieu au même moment que celui des autres afin qu’il n’y ait pas de discrimination liée à l’âge pour ce groupe de personnes vulnérables. Heureusement ils ont repris la vie comme tout le monde, dans le service de transport ou autres. Nous, on a vécu de façon rapprochée par rapport à notre ONG, la FIAPA. On a eu l’occasion de réfléchir aux conditions de reprise, sous quelle forme, quelle mesure sanitaire, à quel moment…
On a une année de projets et d’activités qui sont en cours. Ce qu’on propose au niveau de la FIAPA, c’est la rupture de l’isolement qui peut donner lieu à la dépression, la mortalité cardio-vasculaire, l’isolement. On rompt l’isolement par la socialisation avec des animations régulières. Ce qui compte c’est la régularité dans le temps. Après dix ans, on regarde le travail qu’on a fait et on se dit qu’on a pu aider à ce niveau.
On s’est posé beaucoup de questions par rapport à nos activités. On a essayé de voir ce qui se faisait dans d’autres pays. Heureusement que le déconfinement s’est passé de façon progressive, graduelle et correcte, on a pu reprendre nos activités sur le plan administratif au mois de juin et sur le plan des activités au mois de juillet. On les a vus revenir avec intérêt.

Peut-on dire que la majorité des personnes âgées ont bien vécu le confinement ?
Non. Pas forcément. Dans mon prisme concernant le secteur social, j’ai vu une reprise progressive et on a essayé de garder le contact avec eux. Cependant, dans mon prisme médical, j’ai vu beaucoup de décompensations. On a accompagné les décès pendant le “lockdown”. Ce n’était pas nécessairement lié à la COVID mais aux maladies inhérentes à la vieillesse. Il y a eu également tout le côté de l’accompagnement sans funérailles dans les différentes communautés mauriciennes.
Ensuite, des décompensations à la suite de ce qui s’est passé. Il y a des personnes qui sont venues me voir pour me dire qu’elles ont vécu deux mois quasiment isolées, sauf pour une solidarité de voisinage pour les courses, pour se tenir informé sur les dates et les lettres alphabétiques pour pouvoir faire les courses, chercher les médicaments, récupérer la vaccination antigrippe à domicile par le truchement du médecin ou de la caravane de santé. On a vu des décompensations de santé.
Il y a eu pas mal de cas de diabète et d’hypertension causés par l’anxiété. Concernant les personnes qui vivent avec la maladie d’Alzheimer ou toutes autres maladies cognitives associées, on a eu des ruptures au niveau des médicaments. Il a fallu voir comment compenser les choses. Pour certains qui présentaient un trouble du comportement, il a fallu faire un suivi. Les prismes social et médical sont complémentaires et font en tout

Heureusement qu’il y avait la technologie numérique…
Effectivement, il y a eu le support des réseaux sociaux pour pouvoir s’informer, assister à certains offices. Il y a aussi le rapprochement avec l’élément spirituel dans différentes communautés mauriciennes. WhatsApp a permis d’avoir accès à la famille, que ce soit à Maurice ou à l’étranger. Le Mauricien est un oiseau migrateur et beaucoup de familles sont éparpillées à travers le monde. Il fallait se rassurer par rapport aux enfants. J’ai eu aussi des compensations pour des cas de bronchite ou autre. Les responsables des maisons de retraite ont mis en place des formes de quarantaine de deux semaines avec une rotation pour les soignants. Un gros travail a été fait pour assurer la sécurité sanitaire des résidents.

Au-delà de la COVID, quelle est la situation des personnes âgées à Maurice ?
Pas plus tard que cette semaine, j’ai pris connaissance d’un vol avec agression d’un couple septuagénaire. Ce serait un leurre de dire que tout va très bien. En 2015, une étude avait été faite par Global Age Watch et qui situe Maurice comme un pays où les personnes âgées vivent pas trop mal avec une espérance de vie qui tourne dans les 70, 75 ans pour un couple. C’est important qu’il y ait une espérance de vie en bonne santé. Il y a une “pension coverage” de 100%. Il y a des facilités de transport, des visites à domicile à partir d’un certain âge et en fonction de l’état de santé.
Le facteur environnemental est important. La dimension familiale est importante. Il y a le facteur architectural également. Est-ce que les cités sont adaptées aux besoins ? On n’a qu’à voir les trottoirs qui ne sont pas forcément adaptés. Il y a la question de l’accessibilité aux transports ainsi que l’accessibilité à l’administration pour les démarches, l’aide qu’on pourrait proposer à ceux qui sont en incapacité motrice ou cognitive pour faire les choses. Très souvent, derrière une personne âgée, on espère avoir un membre de la famille pour l’accompagner, une tierce personne ou un aide-soignant.
Mon cheval de bataille est la professionnalisation des métiers de gérontologie et de gériatrie pour que ces personnes qui sont aux côtés de nos seniors aient des connaissances requises. C’est bien d’avoir de la bonne volonté. Mais mieux encore d’avoir de la gentillesse et la patience. Il faut également de la connaissance, c’est-à-dire la connaissance acquise en théorie et en pratique. Ensuite, il y a la valorisation de ces connaissances.

Est-ce que cette connaissance existe à Maurice ?
Je peux vous parler de ce que nous avons fait depuis six ans au sein du groupement FIAPA qui touchait les responsables des maisons de retraite, les soignants, les personnes du corps paramédical qui sont venues suivre. Les individus qui s’occupaient des personnes âgées sont venus suivre cette formation et on a pu accompagner leurs proches dans des cas de maladies chroniques. On me demande souvent pourquoi ce n’est plus le cas. Je sais qu’il y a d’autres initiatives qui ont été prises à droite et à gauche. Il y a la formation qui avait été proposée au sein de la Elders Unit. Où en est-on avec tout cela ? Je ne sais pas.
Je me situe en tant que professionnel de soins et de santé. Il est certain qu’il y a de la place pour cette formation. On voit émerger beaucoup de types de maisons de retraite. Il y a un besoin sociétal auquel il faut répondre. Les maisons de retraite, c’est du relationnel, la sécurité sanitaire. Il y a le côté hôtellerie, il y a aussi le côté soins et hébergement. C’est là où les métiers de la gériatrie ont leur place. Des équipes polyvalentes ont leur place.

Faudrait-il un hôpital spécialisé pour les personnes âgées ?
Qui suis-je pour en parler ? Moi, je me situe en tant que professionnel du terrain. C’est au niveau des décideurs et de la politique nationale. Il y a un plan national pour les personnes âgées. Il est clair qu’il y a de la place pour la formation, les structures gériatriques adaptées. Un hôpital est un lieu de soins avec des unités pour prendre en charge les urgences, la rééducation, des unités pour évaluer une personne âgée dans sa globalité avant une intervention chirurgicale.
Une fois qu’on sort de l’hôpital, il faudrait songer à l’orientation. Est-ce qu’on rentre à la maison ? Si c’est le cas avec quel matériel médical, quel soignant à domicile ? Est-ce qu’on a de l’hospitalisation à domicile ? Est-ce qu’on a des unités de soins palliatifs ? Est-ce qu’on va aller vers une maison de retraite adaptée aux besoins spécifiques des personnes âgées ? Est-ce qu’on a des lieux spécialisés pour des plaies cutanées ? Est-ce qu’on a des lieux spécialisés pour les malades avec des troubles cognitifs ? Y a-t-il des lieux spécialisés pour des personnes avec des troubles orthopédiques ? Tout cela mérite une prise en charge.

Quid de l’accompagnement en fin de vie ?
Absolument. L’accompagnement peut se faire à la maison avec une hospitalisation à domicile, des soins palliatifs ou en secteur hospitalier. La connaissance est importante. À la FIAPA, on a fait une formation aux soins palliatifs pendant six ans. Je sais que des groupes ont reçu la formation chez nous. Il y a maintenant des formations qui se font. Des choses sont en train d’émerger allant dans le sens d’une formation et d’une structure adaptée.

La sécurité des personnes âgées contre des agresseurs, voire même leurs enfants, qui essaient d’abuser d’elles au niveau de la succession, est-elle suffisamment assurée ?
Une structure est là, avec des numéros de téléphone verts. Cependant, il y a une étape à franchir de la part du senior qui se sent vulnérable et maltraité pour aller dénoncer les coupables, y compris les membres de sa famille qui lui veulent du mal.

Comment la Fédération internationale des associations des personnes âgées (FIAPA) prépare-t-elle la Journée internationale des personnes âgées ?
Cette Journée internationale aura pour thème cette année “Repenser le vieillissement après la pandémie”. Elle sera aussi marquée par le lancement de la Décennie du vieillissement en bonne santé (2020-2030). Au niveau de la FIAPA, on a eu envie de travailler avec et pour nos membres. Nous organiserons une série d’activités le 2 octobre à l’Institut français de Maurice, qui sera ouvert au public. Nous avons fait un travail en commun et avons préparé une animation en groupe. Il y aura aussi une démonstration de taï-chi et de yoga. Ainsi qu’une partie conférence sur un sujet en lien avec l’aide à la socialisation pour rompre avec l’isolement.
Nous sommes en train de promouvoir les interventions en gérontologie et en gériatrie par le biais de la socialisation. Je donnerai à cette occasion une conférence que la question de l’isolement et la socialisation en lien avec notre pays, et ce que le pays offre dans ce domaine. L’accent sera mis sur la FIAPA et d’autres ONG travaillant dans ce domaine. Nous ferons une projection vers l’avenir à travers la constitution d’un groupe qui s’intéresse à la personne âgée dans toutes ses dimensions, notamment médicale, médico-sociale, psychologique, et toutes les mesures en lien avec la personne âgée.

Pouvez-vous nous parler de la FIAPA ?
Comme vous pouvez le lire sur notre site, la FIAPA est une association fondée par et pour le bien-être des personnes âgées le 26 septembre 1980 à Paris. Deux ans plus tard, Denyse Vaulbert de Chantilly, à l’époque présidente du Senior Citizen Council et membre du Lions Club de Port-Louis, devenait membre de la Fédération internationale avant d’être nommée en 1987 chargée de mission de la FIAPA.
En 1995, elle a été invitée en compagnie de représentants du ministère de la Sécurité sociale à assister à l’assemblée générale de la FIAPA à Nice, en France. La décision a été prise d’ouvrir une branche dans l’océan Indien. Pour renforcer les liens, Denyse Vaulbert de Chantilly et ses amis ont organisé un rassemblement des associations de l’océan Indien du 2 au 5 juin 1999 au Centre de conférences de Grand-Baie. Après cette rencontre, Denyse Vaulbert de Chantilly, qui présidait aussi la Commission de gérontologie du Lions Club de Port-Louis, a réuni des représentants d’associations du troisième âge pour la mise sur pied à Maurice de la FIAPA océan Indien élargie. Un comité a travaillé sur la rédaction des statuts avec l’aide d’une copie des statuts de la FIAPA de France et d’un fonctionnaire du bureau du Registrar des associations. À partir de mai 2000, un groupe de travailleurs sociaux, de membres du Lions Club, d’associations de personnes âgées et de responsables de maisons de retraite s’est réuni chez Denyse Vaulbert de Chantilly et a établi un plan de travail pour le reste de l’année.
À l’heure actuelle, le comité exécutif du groupement FIAPA et celui de l’Association Alzheimer comptent chacun sept membres, dont quatre siègent sur les deux comités. Ils travaillent en étroite collaboration au Centre Jean Vaulbert de Chantilly, au couvent du Bon Secours, à Belle-Rose, au sein de deux ONG distinctes mais complémentaires : le groupement FIAPA et l’Association Alzheimer.
Le groupement FIAPA est constitué de plus de 50 membres individuels et de sept maisons de retraite. L’organisation tient deux activités par mois et avec chaque membre individuel où les résidents de nos maisons associées peuvent profiter des activités offertes gratuitement. De plus, beaucoup de volontaires collaborent avec l’organisation pour mener à bien les animations et nos rencontres…
On a un mode de fonctionnement d’animation toutes les semaines. Tous les ans, on marque certains événements par des conférences médicales tout public, mais qui sont surtout orientées vers la formation médicale continue avec des groupes de médecins, mais aussi vers nos partenaires que sont les soignants, les éducateurs… Nous sommes actuellement dans le mois de la maladie d’Alzheimer, et cette semaine, j’ai participé à un groupe de thérapeutes pour écouter et pour accompagner. On aura un témoignage ce 2 octobre. Nous aurons un retour de ce groupe de professionnels, qui ont travaillé sur la mise en place de groupes de parole, qui ont eu lieu et qui ont réussi un accompagnement dans la durée des familles avec des besoins spéciaux.
En février, nous avons aussi reçu la visite de la Pr Sylvie Bonin-Guillaume, qui est vraiment une partenaire dans tout ce que nous avons mis en œuvre durant ces six dernières années à Maurice. Elle était venue une première fois en 2013 lorsqu’on avait reçu, dans le cadre de la francophonie, des outils qui nous ont permis de mettre en place la Mobilisation pour l’amélioration de la qualité des pratiques professionnelles (MobiQual), programme porté par la Société française de gériatrie et de gérontologie. Elle est revenue en 2014 lorsque la FIAPA a organisé la première rencontre internationale sur les droits et la bientraitance aux personnes âgées.
J’ai aussi eu l’occasion d’organiser avec elle sous le label de la FIAPA les rencontres annuelles tout public dont je vous ai parlé. On a traité le syndrome gériatrique de fragilité, des chutes des personnes âgées, du trouble de comportement, etc. Et cette année, on a parlé de la douleur lors d’un atelier de travail pendant toute une journée.

Quel est votre souhait à l’occasion de la Journée internationale de personnes âgées ?
Je crois que l’élément le plus important est d’être partenaire dans les différents groupes tournant autour des personnes âgées. La compétition est bonne, mais il faut une compétition qui mette au centre le senior et qui gravite autour de la bienveillance et une diffusion des connaissances pour arriver à proposer une prise en charge qui soit de qualité, que soit sur le plan socio-économique, médical, familial, du droit et de la bientraitance. Au niveau des ONG, on avait travaillé en collaboration avec deux autres ONG pour une journée de sensibilisation. On voit qu’il y a des choses qui avancent. Je prends l’exemple de l’université de troisième âge, le “life long learning”, et qui permet aux gens de sortir de chez eux. L’ONG Dis Moi travaille, elle, sur le droit et la bientraitance. Il faut apprendre à travailler ensemble.

Les personnes âgées représentent une mine de connaissances souvent sous-exploitée. Comment l’utiliser davantage ?
C’est là où le “life long learning” peut être intéressant. On a des choses à apprendre, à communiquer et à travailler sur l’intergénérationnel. On peut créer un pont entre les générations à travers des rencontres, des échanges, la sensibilisation dans les écoles, la transmission des valeurs et la compréhension que les seniors peuvent développer par rapport au rythme de vie actuelle, qui est différent.

Le mot de la fin…
Nous invitons le public à la rencontre du 2 octobre à l’IFM afin qu’on puisse garder cet élément de partage et d’interconnexion entre les groupes tournant autour de nos seniors. Le nombre de centenaires va croissant. Il faut leur rendre visite. Leur plus grande force est d’être pris en charge par leur famille. Malheureusement, parfois, ces personnes sont dans une situation complexe sur le plan familial et socio-économique. The way forward is the way together.