PHILIPPE GOUPILLE Président du Conseil des Religions

Plusieurs importantes fêtes religieuses à Maurice, dont la Pâques, sont célébrées pour la deuxième année consécutive en plein état d’urgence sanitaire et en confinement. Dans une interview accordée cette semaine, le père Philippe Goupille, président du Conseil des Religions, explique que le fait de ne pas pouvoir se rendre à l’église pour les cérémonies religieuses nous donne l’occasion de célébrer en famille, en petites communautés. « C’est pour moi une grâce que nous ne devons pas occulter », affirme-t-il. Il soutient également que nous prenons aujourd’hui conscience de notre fragilité. « L’homme n’est pas tout puissant. C’est la leçon que nous retirons de l’histoire biblique de la Tour de Babel. Nous devons résister à la tentation de nous considérer comme des dieux ! »

Pour la deuxième année consécutive, plusieurs fêtes religieuses majeures, dont la Pâques, sont célébrées dans les conditions difficiles du confinement. Comment vivez-vous cette situation ?

Cela nous renvoie aux premiers temps du christianisme. Il ne faut pas oublier que les premières communautés chrétiennes avaient souvent à se cacher pour célébrer la résurrection du Christ. Le christianisme a été tout d’abord une religion des catacombes. Les nombreux témoignages que nous avons de cette époque nous relancent dans l’espérance.

Les premiers chrétiens ne pouvaient vivre ouvertement leur foi : c’est, sans doute, une des raisons qui leur permettra d’approfondir leurs relations personnelles avec le Christ. C’est dans le silence des catacombes que le christianisme trouve ses racines et se développe. Cela nous permet aussi d’actualiser l’enseignement de Jésus-Christ sur le grain de blé qui meurt pour porter du fruit ou sur la semence enfouie dans la terre qui devient un grand arbre.

Nous avons entendu certains hommes religieux souhaiter que certaines cérémonies religieuses, comme les messes, puissent être organisées devant un plus grand nombre de personnes dans le respect du protocole sanitaire strict. Qu’en pensez-vous ?

Je pense qu’il nous faut revenir à ce qu’expliquait le père de Saint-Pern dans un communiqué de l’évêché. Comment allons-nous faire pour admettre certaines personnes et en refuser d’autres ? Sur quels critères ? Allons-nous célébrer des messes en respectant l’ordre alphabétique ? Le fait de ne pas pouvoir se rendre à l’église pour les cérémonies religieuses nous donne l’occasion de célébrer en famille, en petites communautés. Cela est, pour moi, une grâce que nous ne devons pas occulter.

Je voudrais ajouter que c’est l’occasion pour chaque baptisé de prendre conscience de son rôle de témoin de l’Evangile, que nos partages sur la parole de Dieu en famille peuvent nourrir autant la foi parfois que les homélies ou les sermons. Nous avons l’exemple d’Agalega où la communauté chrétienne, même en l’absence de prêtre, s’organise pour que leur foi reste vivante. La petite communauté de fidèles catholiques agaléens est encadrée par deux religieuses de la congrégation des Filles de Marie et d’une équipe de laïcs reconnus par l’évêque de Port-Louis.

Par le biais de la page Facebook du diocèse de Port-Louis, en cette Semaine Sainte, ils ont eu une pensée spéciale pour les catholiques à Maurice. J’ai été touché par leur message  d’encouragement alors qu’ils ne sont pas, comme nous, en confinement. De plus, nous avons oublié l’importance de la « communion spirituelle » quand nous ne pouvons pas communier physiquement. Depuis le confinement, les baptisés ont redécouvert cette dimension importante de leur tradition.

Comment un chrétien ou n’importe quel croyant devrait réagir face à la Covid-19 ?

Nous avons eu les consignes des autorités religieuses à Maurice qui, dans une belle unanimité, ont invité les croyants à respecter les consignes sanitaires, à se protéger pour protéger leurs prochains. Il y a une redécouverte de l’Amour du prochain chez les croyants de toutes les religions. Grâce aux dons faits par les Mauriciens, indépendamment de leurs cultures ou leurs religions, aux Ong, aux organisations religieuses, prêtres, et à Caritas, les Mauriciens en difficulté ont eu de quoi manger pendant le confinement. Espérons que ces actes de solidarité nationale se poursuivent même après le confinement avant de venir en aide aux victimes de la crise économique qui nous attend tous.

Il faut reconnaître toutefois que c’est à l’Etat de légiférer pour assurer la sécurité et le bien commun de la nation. Dans la mesure où les règlements sont raisonnables, les religieux doivent encourager les citoyens à rester disciplinés, à respecter les gestes barrières, à porter leur masque en toutes circonstances, à suivre les instructions des autorités, à se faire vacciner s’ils ont l’occasion de le faire. C’est la meilleure façon de se protéger et ce faisant, de protéger les autres. Le bien commun reste le critère principal du vivre ensemble en ces temps de crise.

Beaucoup de personnes ont recours à la prière pour pouvoir traverser ces moments difficiles à plus d’un titre. Est-ce que la pandémie entraîne un regain de foi ?

Je me permets de répondre à votre question en reprenant un témoignage de Bashir Nuckchady, secrétaire du Conseil des religions. Son témoignage inspiré de l’islam rejoint aussi le message de la foi bahaïe, de l’hindouisme et de la foi chrétienne. Il insiste sur l’importance de ne pas séparer la religion et la science. Il faisait remarquer que la religion et la science sont comme les deux ailes d’un oiseau. L’humanité a besoin de ces deux ailes pour voler.

Une religion qui laisse de côté la science et la recherche devient bien vite une « tradition » stérile. Au contraire, la religion doit vivre la main dans la main avec la science, faciliter l’éducation et construire ainsi la civilisation de l’Amour. Il ne s’agit pas de choisir entre la prière et la science. Les progrès de la science sont en fait une réponse à nos prières. C’est grâce aux chercheurs et aux hommes de science que des vaccins ont été découverts rapidement. Ils permettront à la vie de reprendre leur cours normal dans plusieurs pays et à Maurice.

Quelle leçon de vie peut-on tirer de cette situation ?

A travers cette situation, nous redécouvrons que l’homme ne peut tout contrôler. Depuis que nous avons marché sur la Lune et que nous nous préparons à aller en visite sur la planète Mars, nous pensions tout régir dans l’univers. Aujourd’hui, nous prenons conscience de notre fragilité, l’homme n’est pas tout puissant. C’est la leçon que nous retirons de l’histoire biblique de la Tour de Babel. Nous devons résister à la tentation de nous considérer comme des dieux !

En tant qu’homme religieux, vous êtes probablement très sollicité. Comment ceux qui vous approchent vivent-ils cette pandémie ?

Avec la Commission diocésaine du Tourisme, nous avons beaucoup travaillé pour nous mettre à l’écoute des personnes qui nous sollicitent dans une industrie particulièrement affectée par la pandémie. Je m’appuie sur tous ces témoignages pour répondre à votre question. Voyons d’abord le côté positif. Nous entendons des personnes qui décident de vivre à fond ce temps de confinement pour écouter les jeunes et essayer de trouver avec eux des solutions pour l’avenir. C’est une attitude porteuse d’espérance car rarement nous n’avions pensé consulter autant nos jeunes, et surtout écouter leurs points de vue. Je note aussi qu’il y a une nouvelle atmosphère de solidarité dans des entreprises où les décideurs se battent pour garder et protéger leurs employés. Nous sommes en train de passer du conflit entre employeurs et employés à une forme de partenariat.

Dans les années difficiles que nous avons vécues après l’indépendance, le cardinal Margéot avait écrit une lettre pastorale de carême pour « Relancer l’Esprit d’Entreprise ». Aujourd’hui, cet appel à l’esprit d’entreprise trouve un terrain fécond dans la mesure où beaucoup de personnes se recyclent et lancent de nouveaux projets. D’autre part, en tant qu’homme religieux, j’entends aussi l’angoisse, le découragement de beaucoup. Que proposer ? Les encourager à se nourrir spirituellement et à garder contact les uns avec les autres. Pour cela les réseaux sociaux sont une bénédiction.

Dans le monde, la situation n’est pas plus facile. Même à Rome et au Vatican, les cérémonies religieuses ont été revues afin de respecter les mesures sanitaires ?

Effectivement, le pape François, qui est très à l’écoute des joies et des espoirs de notre monde, veut donner l’exemple de la discipline et du respect des autorités sanitaires. Il déclare la guerre à l’égoïsme et crie haut et fort que c’est notre priorité de penser aux autres. Il nous invite à un examen de conscience sur un appel évangélique souvent galvaudé : « Aimer son prochain comme on s’aime soi-même. »

Alors qu’on évoque l’importance de la solidarité dans le monde, on assiste à une guerre des vaccins. Et la fracture entre les pays riches et les pays pauvres n’a jamais été si apparente. Est-ce que cela vous choque ?

La crise sanitaire a le mérite de mettre à nu une vérité qui est souvent oblitérée. Nous avons encore beaucoup de chemins à faire pour que l’humanité devienne une vraie famille. Les inégalités sociales nous rebondissent aujourd’hui à la figure. La pandémie nous révèle un des maux de notre siècle : l’inégalité et le manque de solidarité. Le nationalisme vaccinal est un très grand danger. La solidarité est au cœur même de l’enseignement de la doctrine sociale de l’Eglise et que nous adoptons en tant que chrétien. Je m’associe pleinement à ceux qui s’engagent à faire du vaccin anti-Covid-19 un bien public mondial.

Le pape François nous enseigne que l’actuelle pandémie a mis en évidence notre interdépendance : nous sommes tous liés les uns aux autres, tant dans le mal que dans le bien. La sortie de la crise devrait donc se dérouler « ensemble dans la solidarité ». Il nous enseigne aussi que cette solidarité entre êtres humains est inséparable de Dieu : « En tant que famille humaine, nous avons notre origine commune en Dieu ; nous habitons dans une maison commune, la planète-jardin, la terre sur laquelle Dieu nous a placés et nous avons une destination commune dans le Christ. »

Le pape souligne que la solidarité désigne beaucoup plus que quelques actes sporadiques de générosité. « Il ne s’agit pas seulement d’aider les autres : il s’agit de justice. » Une dimension de justice qui est menacée, car nous ne transformons pas toujours cette interdépendance en solidarité. Ce « long chemin » est miné par les égoïsmes – individuels, nationaux et des groupes de pouvoir – ainsi que par les rigidités idéologiques.

La solidarité, la justice et la paix sont au cœur du message du cardinal Maurice Piat dans sa dernière lettre pastorale de carême intitulée : Espérer encore aujourd’hui. « Si on veut sortir meilleur de la crise, il faut sortir ensemble. Une crise est un moment pour se serrer les coudes, pour se parler, se rencontrer et s’écouter. Il faut écouter le peuple. Il faut écouter les personnes qui ont de l’expérience », affirme-t-il.

Tout n’est certainement pas négatif. Prenons l’exemple de notre pays ; nous ne sommes pas un pays riche, nous sommes une poussière dans l’océan mais nous avons quand même pu bénéficier de l’accès aux vaccins grâce au sens du partage de certaines grandes nations. C’était Benjamin Franklin qui le disait au sujet des colonies britanniques qui se battaient entre elles : « Nous devons rester accrochés ensemble ou nous serons accrochés séparément à une corde. » De même, face à ce virus, si nous ne restons pas unis, nous souffrirons séparément.

Heureusement que la technologie permet de maintenir les personnes en communication. Mais est-ce qu’on l’utilise à bon escient ?

C’est grâce à la technologie que nous pouvons nous mettre à l’écoute des personnes en difficulté comme on l’a signalé plus haut. Nous pouvons aussi faire des célébrations religieuses ‘‘online’’. Le lien est ainsi maintenu entre les citoyens. Pour les plus âgés parmi nous, cette découverte de l’utilité des réseaux sociaux a changé quelque part notre manière de vivre ! Nous ne serons jamais plus comme avant dans notre relation à ces médias, même s’il faut déplorer certains dérapages qui viennent entacher ce merveilleux outil de communication désormais à notre disposition.

Qu’est-ce que propose le Conseil des religions en ces temps de crise ? 

Pour se rendre de la France en Italie, le voyageur doit traverser de nombreux tunnels. Quand j’étais étudiant, je faisais souvent cette route. Aussitôt arrivés à la frontière italienne, nous commencions une série interminable de tunnels longs et courts, trop étroits pour le trafic moderne et remplis de conducteurs fous.  Les tunnels n’étaient pas aussi beaux que le reste du trajet. Les tunnels nous engloutissent dans les ténèbres, puis nous expulsent dans la lumière aveuglante de la Méditerranée. Il n’y avait aucune prévisibilité.

Certains tunnels s’étendaient sur des kilomètres ; d’autres quelques centaines de mètres. Cette parabole peut nous éclairer dans notre mission d’hommes religieux. Avoir le courage d’accompagner tous ceux qui traversent les tunnels et leur rappeler que quelque part nous arriverons à la lumière. Etre des témoins d’Espérance : c’est ce que nous proposons le dimanche de Pâques sur la MBC dans l’émission « Tipa Tipa ». Christianisme, hindouisme et islam se mettront ensemble pour parler de « Résurrection ». C’est ainsi que je comprends la mission du Conseil des religions de l’île Maurice : aller au plus profond de soi-même et rendre compte de sa foi dans le respect de celle de l’autre.

Quel message auriez-vous aimé transmettre à l’occasion de la fête de Pâques cette semaine ?

Nous venons de parler de tunnels qui nous engloutissent dans les ténèbres pour nous expulser ensuite dans la lumière. Dans la fête de Pâques, nous pouvons réactualiser cette image. La crucifixion de Jésus l’a conduit à la mort. Mais Jésus nous révèle que la mort n’est pas un tunnel sans issue. C’est un passage vers la vie. C’est l’expérience indescriptible de ce que Hamlet a appelé « le pays inconnu dont nul voyageur ne revient ». La mort nous ouvre la porte d’un monde nouveau. Jésus nous introduit par sa résurrection dans un monde nouveau. C’est pourquoi les disciples n’ont sans doute pas reconnu Jésus ressuscité quand il est revenu pour se montrer sous un jour nouveau. Naturellement, ils avaient abandonné. Ils s’enfuyaient ou retournaient à leurs filets de pêche. Pâques nous apprend que l’espoir réel est au cœur de la résurrection, lumière après ténèbres, vie après la mort. C’est dans cette espérance d’un monde nouveau que nous devons continuer de vivre.

Saint Paul nous dit que nous revêtirons tous un jour les nouveaux vêtements de l’immortalité. Là, où il n’y aura plus ni crise, ni pandémie, ni conflits, ni inégalités sociales, mais paix et joie. Pour les chrétiens, l’horizon fondamental, c’est la certitude de la vie après la mort. Pâques, c’est la sortie du tunnel. Nos frères chrétiens orthodoxes le soulignent fort bien dans leurs souhaits de Pâques. Ils ne se souhaitent pas seulement « Joyeuses Pâques » comme nous. Ils font mémoire de l’essentiel. Ils disent « Christ est ressuscité », et nous répondons : « Il est vraiment ressuscité ».