Un hommage unanime lui a été rendu vendredi par ses parents et des politiciens de tous bords

Un des plus beaux compliments qu’aurait sans doute souhaité un politique au long cours, qu’importe le pays qu’il aurait servi dans le monde, est qu’un homme du petit peuple vienne dire à sa mort: « Il fut une personne puissante mais d’une déconcertante simplicité. » Sir Satcam Boolell, un des ténors des régimes pré et post-indépendance de sir Seewoosagur Ramgoolam, a, lui, eu droit à cette reconnaissance de la part d’un modeste maraîcher du marché central de Port-Louis. « Il venait faire son marché seul, sans garde du corps, uniquement accompagné de son chauffeur et il conversait avec tout le monde. Le jour de sa mort, tous les marchands se sont réunis et nous avons observé pour lui une minute de silence parce qu’il le méritait bien pour tout ce qu’il a fait pour son pays », soutient ce marchand. Sir Satcam Boolell, avocat et homme politique influent, est décédé simple citoyen à sa résidence de la rue Bancilhon, à Port-Louis, le 23 mars 2006. Né le 11 septembre 1920 dans le village de Gros Billot, près de New Grove, il aurait eu 100 ans s’il était encore en vie.

L’adage dit qu’on n’est jamais mieux trahi que par les siens. Toutefois, le contraire peut tout aussi être vrai. On ne peut tout aussi bien être mieux loué que par les siens. Et si ce n’était pas le devoir de ses enfants – Arvin (l’actuel leader de l’opposition), sa fille Mira Boolell-Kushiram et son autre fils Ajit (actuel Directeur des poursuites publiques) -, on se demande qui alors, en la circonstance, auraient été les mieux placés pour faire revivre les souvenirs de leur père. C’est donc ce qu’a entrepris ce trio en remplissant l’auditorium de l’université de Maurice vendredi après-midi. L’initiative, intitulée Remembering Sir Satcam !, a attiré amis, ex-collaborateurs, ex-agents travaillistes, hommes de loi et, bien entendu, tout le gratin politique, passé et présent, sauf – pas étonnant – les membres MSM-ML et autres actuellement aux leviers du pouvoir.

Étaient là, en première ligne, l’ancien Premier ministre Navin Ramgoolam, et les anciens présidents de la République Cassam Uteem, Kailash Purryag, Ameenah Gurib-Fakim et Barlen Vyapoury. L’audience a pris note du « regret « de Navin Ramgoolam de n’avoir jamais pu faire entrer sir Satcam au Château au Réduit parce que, selon lui, la présidence du pays était encore occupée par sir Anerood Jugnauth et que sir Satcam est parti avant. Parmi les invités — signe que l’entente dégagée entre les partis d’opposition s’est bien installée —, on retrouvait Joanna Bérenger, Ajay Gunness (MMM), Kushal Lobine et Mamade Khodabaccus (PMSD) et les travaillistes, bien évidemment.
Grandement autodidacte, sir Satcam Boolell n’a jamais fait d’études dans une institution secondaire et a reçu son éducation avec l’aide de Sookdeo Bissoondoyal. Brillant, il fit son chemin jusqu’à la London School of Economics, où il décrocha son diplôme d’avocat. À son retour au pays, à l’âge 33 ans, il milita d’abord aux côtés de Bissoondoyal et se fit élire comme député de Moka-Flacq à sa première tentative aux élections générales de 1953, se permettant au passage de battre le troisième élu, un certain Veerasamy Ringadoo. Cependant, il devait vite prendre ses distances de Bissoondoyal pour rallier le camp travailliste. C’est ainsi qu’à partir de 1959 (année de l’introduction du suffrage universel pour lequel il s’était aussi battu), Satcam Boolell se fit régulièrement réélire à Montagne Blanche, puis avec la fusion des 40 circonscriptions en seulement 20, à Montagne Blanche/Grande-Rivière Sud-Est.
Pourquoi doit-on se souvenir de lui ?
La confiance de l’électoral lui fut très brièvement retirée — soit entre 1982 et 1983 —, mais il revint encore plus fort dans la circonscription à partir des élections anticipées de 1983 et il resta à l’Assemblée législative jusqu’à 1991, année où la nouvelle garde travailliste sous la férule de Navin Ramgoolam lui priva d’une investiture du Labour. Il termina sa vie publique comme haut-commissaire mauricien dans la capitale britannique et aussi accrédité auprès du Vatican.
Mais pourquoi donc devrait-on toujours se souvenir de la contribution de Satcam Boolell à l’édification de l’île Maurice moderne ? La réponse doit être particulièrement pour l’immense travail qu’il a abattu en tant que ministre de l’Agriculture !
Aussi tôt qu’en 1960, alors que le pays était encore une colonie, encouragé par sir Seewoosagur et malgré les réticences de Londres, c’est lui qui fit entrer l’île Maurice comme membre observateur au sein de la Food Agricultural Organisation (FAO) et qui permit de bénéficier de l’expertise et de l’assistance technique de cette institution internationale incontournable
Satcam Boolell aida à mettre en place l’Agricultural Marketing Board (AMB), les fermes reproductrices de Palmar et l’industrie agroalimentaire en incitant ses compatriotes à produire et à consommer local.
Mais plus conséquent encore fut le rôle décisif qu’il joua dans les négociations pour faire admettre Maurice dans la Convention de Yaoundé et celle de Lomé. Vijay Makhan, longtemps ambassadeur mauricien en Afrique sous les régimes travaillistes mais qui maintenant est une des cellules grises du Mouvement Militant Mauricien, en témoigne. « Les négociations furent ardues, mais fructueuses, et menèrent à l’institution du Protocole Sucre Au moment de la signature de ce protocole, en mai 1975, le Marché Commun européen était déficitaire en sucre. »

Vijay Makhan : « Maurice lui doit une fière chandelle »
« La CEE voulait se garantir l’approvisionnement de 1,4 million de tonnes auprès des pays producteurs ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) à un prix garanti et pour une durée indéterminée. Anticipant sur l’avenir, sir Satcam prit l’engagement de Maurice de fournir 500 000 tonnes au Marché européen, soit la majeure partie de ce que le pays produisait. Le prix du sucre était alléchant à l’époque. Cette décision de sir Satcam permit à Maurice de prendre son envol économique. Par la suite, comme il l’avait prévu, le cours mondial du sucre chuta drastiquement, mais le prix garanti pour lequel la CEE s’était liée continua à rapporter gros au pays ». Selon Vijay Makhan, « Maurice doit vraiment une fière chandelle à Sir Satcam. »

Comme tout être humain, ce dernier n’a certes pas toujours été sans défaut. Il forma incontestablement avec Gaëtan Duval un duo de faucons quand ils agirent de concert au sein des gouvernements de coalition de SSR. Dépendant, bien sûr, du point de vue où on se place, on peut lui reprocher la brutalité qu’il employa, en tant que vice-Premier ministre, pour mâter une grave mutinerie au sein de la prison centrale de Beau-Bassin. Il ordonna effectivement une intervention de la Special Mobile Force. Beaucoup parmi les détenus-mutins en portent encore des séquelles de nos jours.

Également, malgré tout l’attachement qu’il affirmait entretenir avec le mouvement syndical — ce qui lui valut d’ailleurs d’être révoqué du gouvernement de sir Anerood en 1984 —, sir Satcam eut sa part de responsabilité dans le licenciement de tout le bureau exécutif du syndicat des cadres du CEB (CEBSA) pour avoir déclenché une grève qui priva le pays d’électricité durant quatorze jours. Les malheureux syndicalistes durent se battre longuement pour retrouver leur emploi. C’est ce qui arriva, heureusement, pour la plupart d’entre eux. Sauf pour le président de l’union, Pierrot Penny, qui, jusqu’à son trépas, ne voulut jamais se soumettre.

Mais tout mis dans la balance, tous les dirigeants et anciens dirigeants du pays qui sont intervenus à l’auditorium de l’université, vendredi, de Cassam Uteem à Navin Ramgoolam, de Xavier-Luc Duval à Paul Bérenger, et Yousouf Mohamed (ces derniers à travers une vidéo) et l’historien Yvan Martial ont reconnu en sir Satcam Boolell un homme d’exceptionnelles qualités qui a fait honneur à ses fonctions. Il fut un politique qui jamais n’a traité ses opposants en ennemis, mais toujours en adversaires qui méritaient d’être respectés.