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Première diplômée en droit criminel – Agnès Calou : « L’éducation, clé de la réussite, est ma réalité »

"Des préjugés à mon égard ? Il y en a eu beaucoup !"

Agnès Calou, 23 ans, a passé les trois premières années de sa vie dans l’ancien Dockers’ Flat de Baie-du-Tombeau. Depuis, elle réside dans un des appartements de la NHDC de la région. Loin de s’en enorgueillir, elle vient de décrocher son Graduate Diploma in Law de la University of Central Lancashire (UK) avec spécialisation en droit criminel, une première pour la petite communauté de la NHDC qui compte quand même quelque 400 familles.

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Ancienne élève des collèges d’Etat de Pailles et BPS de Beau-Bassin, l’éducation a été, dit-elle, la clé de sa réussite académique. Si la jeune femme, aussi coordinatrice de projet auprès de l’ONG Wi Nou Kapav, a opté pour le droit, c’est, dit-elle, « pour poursuivre mon engagement social auprès des plus nécessiteux », dont les enfants qu’elle accompagne dans leur scolarité.

Si elle est admise au barreau, la jeune diplômée sera la première avocate de la NHDC de Baie-du-Tombeau

Cette jeune femme déterminée, qui a su surmonter les stéréotypes pour atteindre son objectif de réussir ses études, se distingue par sa modestie sur le terrain. Nous l’avons vue à l’œuvre. Agnès Calou est prête à se lancer dans la profession qui la fait rêver. Celle qui se bat pour le bien-être des démunis a aujourd’hui besoin que des  professionnels du judiciaire lui donnent la chance de faire son pupillage.

Quand on dit que l’éducation est la clé de la réussite et qu’elle fait sortir de la précarité, ce n’est pas un leitmotiv vain…

Non! L’éducation est la clé de la réussite et c’est ma réalité. Je suis en train de la vivre. Mandela disait quelle est « l’arme la plus puissante pour changer le monde. » Si je m’étais contentée de mon HSC, j’aurais été limitée en terme de perspectives professionnelles. Je n’aurais pas marché vers mon rêve car depuis toujours, j’étais attirée par le droit. Il me vient à l’esprit les fois où mes voisins appelaient la police pour une intervention, mais ils n’insistaient jamais quand celle-ci ne venait pas parce qu’il ne savaient pas comment réagir et quels étaient leurs droits. Pour comprendre les miens et aider les autres, je ne pouvais que passer par l’école. Au centre d’appels où je travaillais, on m’avait remarquée, j’avais du potentiel. Mes résultats de HSC étant bons, on m’a proposé d’intégrer le département des resources humaines. J’ai été assistante d’accueil, avant d’être promue assistante gestionnaire du personnel, un poste que l’entreprise avait crée pour moi. Mais après quelque temps, malgré l’insistance de la compagnie, j’ai opté pour mes études. Je suis partie pour me spécialiser.

En quoi la journée mondiale du refus de la misère, marquée aujourd’hui, vous interpelle sur le plan  personnel?

Cette journée nous rappelle d’où nous venons, ce que nous sommes, et à penser à notre avenir. Et quand je pense à d’où je viens et à mon parcours, j’arrive mieux aujourd’hui à comprendre que quand les moyens sont limités, voire absents, il faut les créer. C’est en ce sens que cette journée m’interpelle également sur ma propre histoire. Après trois ans d’études à l’université de Maurice et qu’un degré en droit, je n’aurai pu envisager d’être un jour admise au barreau sans un diplôme avancé. Et moi, mon but était de devenir avocate ou avouée. Pour pallier l’absence de moyens nécessaires pour atteindre mon objectif, nous avons, ma mère et moi, contracté un emprunt pour financer mon diplôme d’études supérieures en droit. En juin dernier, j’ai décroché mon diplôme avec la mention distinction de la University of Central Lancashire d’Angleterre. Je suis désormais armée pour être called at bar à Maurice tout comme en Angleterre.

Vous parlez de moyens limités. A quel type d’obstacles avez-vous été confrontée? 

Je viens d’une famille modeste, mes parents sont divorcés et mon père avait de gros problèmes. Nous n’avions pas de moyens financiers pour poursuivre mes études. Pour y parvenir, nous avons dû nous serrer la ceinture. Après le secondaire, j’ai travaillé dans un centre d’appels pour financer mes études. Aller à l’université voulait aussi dire se retrouver avec des étudiants qui ont plus de moyens que vous, qui peuvent participer à une fête après les cours. Quand cela arrivait, moi je rentrais à la maison. Mes amies, en cours, pouvaient se permettre de se maquiller, etc. Pour compenser ces petites choses, significatives pour une jeune personne, je me donnais à fond dans mes études. Je me focalisais sur mon diplôme. D’ailleurs, vu d’où je viens et après tout ce que ma mère et moi avons fait, je ne pouvais me permettre d’échouer.

Plus haut, vous citez l’exemple de votre voisinage. Mais encore, pourquoi avoir choisi le droit?

Avant de quitter le centre d’appels, on m’avait même proposé de changer de filière pour que je reste dans l’entreprise. Je suis restée sur mon choix initial parce que le droit me permet de me mettre au service des autres. J’ai toujours été active, que ce soit au sein de ma paroisse et dans la communauté. Pour moi, le droit est un moyen de continuer, à un autre niveau, le travail que je fais par l’accompagnement scolaire, entre autres, pour renforcer la capacité  des enfants. Quand j’étais au collège BPS, je m’entendais bien avec les enseignants et la rectrice d’alors. Ils étaient mes modèles. Je leur posais tout plein de questions sur leurs parcours. Ils me donnaient des conseils et, à mon tour, je transmettrai tout cela aux enfants de Baie-du-Tombeau. Expliquer leurs droits et donner des pistes pour réussir aux plus petits de la société m’ont toujours animée.

Comptez-vous partir et évoluer en dehors de la NHDC de Baie-du-Tombeau?

Non! Si je dois partir pour exercer, je m’en irai, sans doute. Mais je ne renierai pas mo NHDC ! Il y a une différence entre réussir sa vie et réussir dans la vie. Ma réussite est aussi celle de ma communauté, j’entends par là mon quartier. En partageant ce que j’ai acquis, c’est ma communauté qui en bénéficie.

Dans votre communauté, il y a beaucoup de femmes qui vivent en situation de précarité. En tant que femme, vous-même, quel est votre regard sur elles?

Ce sont des battantes et des survivantes à la fois. Elles sont des piliers économiques de leur foyer et des repères maternels pour leurs enfants. Beaucoup ont appris à identifier et développer leurs capacités pour survivre à la crise économique. Malheureusement, beaucoup d’autres sont victimes d’un engrenage vicieux dû à la violence domestique, une des plus grandes problématiques à laquelle elles sont confrontées. Pour s’en sortir, elles ont recours à la solution la plus rapide, notamment l’alcool ou la drogue. La toxicomanie devient un apaisement, c’est une anesthésie, le temps d’oublier ce tunnel noir qu’est la violence. La femme violentée a la possibilité d’appeler la hotline pour les victimes ou la police, mais quand l’une ne répond pas et que l’autre tarde à réagir, ou bien même quand les deux fonctionnent et que les procédures sont pénibles, si li pa bwar pou li blie, li droge pou li feel highway. La solution à la précarité et tous les problèmes sociaux qu’elle engendre à Baie-du-Tombeau est l’accompagnement systématique des familles nécessiteuses. Cependant, cette stratégie ne donne pas toujours les résultats escomptés chez la génération des parents d’enfants. Pie la inn pous tro traver ! J’avoue que lorsque j’analyse certains cas, je n’arrive pas toujours à mettre le doigt sur la solution ultime pour les aider à améliorer leurs conditions. On ne leur a jamais appris à sortir de l’assistanat, à pêcher leur poisson pour se nourrir. C’est pour cela que je préfère travailler avec les enfants. Les changements viendront d’eux.   

Et le regard des autres sur vous: jeune femme de milieu modeste, qui a pour environnement immédiat la précarité, est-ce qu’il vous arrive d’être à votre tour victime de stéréotypes et de préjugés à l’égard de vos origines et votre quartier ? Et ce, malgré votre parcours académique…

Des préjugés à mon égard ? Il y en a eu beaucoup ! Déjà, les fois où je me présentais à l’université, je voyais les visages changer, direct ! NHDC Baie-du-Tombeau ? Dès qu’on entend le nom, on vous dit : « Souvan ena case laba.«  En réponse aux préjugés, je démontre que je suis la preuve que des résidents de chez nous sont capables de réussir. Et que je peux faire la fierté de mon endroit. Pour ce qui est des stéréotypes, ils n’existent plus quand on les laisse couler. N’empêche que même si je reste centrée sur mes objectifs, je suis consciente des remarques stéréotypées à mon propos. Il y a quelque temps, un chargé de cours, avec lequel je discutais de mes projets de vie, m’a dit: « Si tu te fiances et que tu te maries, ta carrière passera en second plan. » Il était peut-être réaliste quand il me le disait. Cependant, je ne veux pas croire que le mariage m’empêchera d’exercer la carrière pour laquelle je me suis battue. De toutes les anecdotes, je retiens la remarque d’une fille que j’ai commencé à accompagner alors qu’elle était en Grade V et fréquentait une école de la ZEP. Elle me disait: « Tu ne vas pas t’arrêter à apprendre ? C’est quand est-ce que tu te maries ? Tu sais, ce n’est pas nécessaire d’avoir un copain pour avoir un bébé ! Moi quand je serai comme toi, je me marierai. » Voilà l’image de la femme qu’on transmet à des petites filles. Les grossesses précoces sont aussi la cause de cette mentalité. En accompagnant cette petite, je lui ai démontré que la fille doit d’abord étudier, penser à sa carrière et le reste suivra. Elle a obtenu les meilleurs résultats de PSAC de son école. Aujourd’hui, elle est en Grade 8 dans le mainstream d’un collège d’Etat. Je la prépare pour ses examens de National Certificate of Education. Elle dit fièrement qu’elle doit réussir dans ses études.

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