Le Senior Lecturer du département de Droit à l’Université de Maurice, Rajen Narsinghen, a été élu président de l’University of Mauritius Academic Staff Union (UMASU) la semaine dernière. Même s’il est toujours sous les feux des projecteurs depuis qu’un comité disciplinaire a été institué lui reprochant de faire de  l’« active politics », ce chargé de cours veut poursuivre le travail qu’a commencé l’équipe avant lui. Son objectif en devenant président de cette instance syndicale consiste à lutter pour les droits du personnel académique, mais aussi pour ceux dont les droits ne sont pas respectés. Voulant éviter toute confrontation frontale, il entend travailler dans un consensus mutuel avec le Management. Il ne veut pas « mix issues » quant à son problème personnel et au travail qu’il doit accomplir. Mais, il dit regretter l’atmosphère « autocratique qui règne au sein de cette institution tertiaire ».

Vous avez été élu président de l’UMASU la semaine dernière. Quel est votre but en participant à cette élection ?

Je voudrais d’abord faire une petite historique. J’étais membre de l’UMASU il y a à peu près 15 ans. Étant président à cette époque, j’ai toujours travaillé dans un esprit d’équipe. À cette époque, nous avions des collègues comme Mono Bunwaree, Dinesh Somanah et Chandan Jankee. Avec cette équipe, nous avons lutté pour de meilleures conditions de travail, voire le salaire. Par exemple, nous nous sommes battus pour des voitures hors taxes. En 2015, je croyais que j’avais terminé mon cycle et que je ne devais pas retourner même si j’étais pressé par mes collègues. Mais, il fallait que j’apporte l’expérience que j’avais acquise.

Les circonstances ont été telles que les amis ont porté leur choix sur moi. J’espère faire mon travail avec justice et équité grâce à l’apport de mon équipe. Au fil des années, nous avons remarqué une dégradation des conditions de travail des chargés de cours, et cela devient difficile d’attirer les gens de calibre à l’UoM. Tel est le cas en ce moment. Avec un salaire de Rs 35 000 pour le détenteur de doctorat, ce sera difficile d’attirer cette personne car dans d’autres institutions telles que la Financial Services Commission, la Banque de Maurice, la Mauritius Revenue Authority et d’autres corps paraétatiques, les employés sont très bien rémunérés. Et ce sera difficile pour l’UoM d’attirer des gens.

Quels ont été vos accomplissements lorsque vous étiez président ?

Cette lutte n’était pas pour le côté matériel mais il nous fallait créer un environnement à l’UoM, qui est une université nationale. Cette équipe avait réussi dans le combat d’offrir des conditions de travail meilleures, mais aussi d’aligner le salaire des chargés de cours sur ceux des State Counsels ou des médecins.

Quelle est votre impression quant à la manière de gérer l’institution ?

Ces trois dernières années, nous avons constaté que nous avons eu un style de direction qui veut imposer ce qu’elle veut sur les chargés de cours ou le personnel non-academic et les étudiants. Je crois qu’une nouvelle approche de la gestion, surtout dans une université, doit être différente d’un ministère. Il faut qu’il y ait un respect entre celui qui est à la tête et les autres. Il n’y a pas de Big Boss dans la hiérarchie. Le vice-chancelier, Dhanjay Jhurry, pourra se voir au bas un jour.

Malheureusement, nous avons un style autocratique à l’UoM. Il faut savoir gérer d’une façon consensuelle, en particulier dans une université. C’est différent d’un ministère ou d’un corps paraétatique. Chaque Senior Lecturer, Head of Department, a son expertise. Nous devons être gouvernés dans un dialogue et non dans une atmosphère autocratique.

Croyez-vous que nous devons uniquement pointer du doigt la direction concernant ces problèmes ?

Malheureusement, au fil des années, nous avons noté une dégradation des conditions de travail des chargés de cours, et souvent les gens blâment la direction. Mais le problème est plutôt systémique. C’est-à-dire que le gouvernement lie les « mains » de l’université en demandant de ne pas prendre l’argent des étudiants pour leurs cours mais en même temps trouver du financement. Soit nous prenons de l’argent ou non. Nous avions tout récemment des « fee paying courses ». L’UoM avait investi dans un bâtiment à Ébène et qui avait créé pas mal de polémiques. Aujourd’hui, lorsque le gouvernement a cessé de prendre de l’argent des étudiants, on a demandé à l’UoM d’arrêter ces cours payants. Avec Rs 250 000, on pouvait recevoir un diplôme de l’UoM. Ces cours étaient plutôt pour des personnes à revenu moyen ou des personnes démunies. En cessant de prendre l’argent des étudiants pour leurs cours, cela paraît certes, démocratique ; mais que feront les gens démunis dont les enfants n’ont pas eu de bons résultats ? Nous voyons que c’est un attrape-nigauds entre guillemets. On ne donne pas la chance aux personnes des classes moyennes ou démunies et on les oblige d’aller vers les universités payantes où ils doivent trouver encore plus d’argent. En tant que socialiste modéré, je ne suis pas contre une coexistence entre les universités publiques et privées. Mais les universités publiques doivent être fréquentées par les riches et être accessibles à tous. En supprimant ces « fees paying courses », on ne donne plus la chance aux étudiants des classes moyenne et démunie d’accéder aux universités publiques. La direction est coincée entre les décideurs politiques. Cependant, je ne veux pas pointer du doigt les décideurs politiques pour dire que ceux que nous avons en ce moment sont meilleurs qu’en 2014. Je ne fais qu’une abstraction. Les décideurs politiques n’ont pas une politique bien réfléchie sur le secteur tertiaire. De plus en plus, le financement que nous recevons diminue et l’UoM n’a plus le droit de prendre de l’argent.

Quels sont les problèmes dont on parle très peu ?

Il y a une série de problèmes auxquels fait face l’UoM, dont la diminution du financement. Mais, ces derniers temps, les chargés de cours sont confrontés à d’autres nombreux problèmes. Leurs conditions de travail ont détérioré avec le rapport du Pay Research Bureau (PRB). Cela empêche d’attirer des talents. Certaines personnes viennent et démissionnent après. Auparavant, les chargés de cours pouvaient accomplir un peu plus de teaching étant donné que leur salaire était déjà dérisoire. Néanmoins, lorsque la nouvelle direction est venue, elle a tout supprimé. Le paradoxe c’est que les fonctionnaires viennent donner des cours alors que leur contrat ne leur en donne pas le droit. L’UoM aurait délaissé ces « excess teachings » et payé les chargés de cours. Je ne dis pas qu’on ne doit pas laisser les autres enseigner. Mais nous constatons que depuis les quatre dernières années, la direction supprime tous les avantages que recevaient les chargés de cours à plein temps. Cela a créé beaucoup de malaise. L’UoM supprime aussi des cours. Mais l’UoM ne peut pas mettre l’accent sur des cours qui permettront à une personne d’avoir un travail instantanément après ses cours. L’UoM est une université traditionnelle et, on ne peut arrêter des cours même si nous devons encourager nos étudiants à opter pour des cours scientifiques. Les chargés de cours sont d’avis qu’il n’y a pas eu ce lien entre l’université et les industries alors que c’est très important. En termes de recherche, il faut une dose de recherche fondamentale. Mais je crois qu’il faut une recherche plus appliquée. Lorsque nous comparons notre université avec d’autres établissements tertiaires, la plupart des chargés de cours nous viennent de bonnes universités et la plupart de nos étudiants ont des résultats extraordinaires. Les chargés de cours et les étudiants font les efforts nécessaires mais au vu d’un manque de planning du gouvernement, ils subissent des dommages collatéraux.

L’extension du contrat du VC et des deux PRO-VC a été critiquée par plusieurs. Êtes-vous aussi critique ?

L’ancienne équipe de l’UMASU disait qu’une personne devait abandonner son poste après un cycle. Malheureusement, nous avons noté que certains contrats ont été renouvelés. Et cela crée un malaise mais personne ne peut en parler. L’Excellent Performance est un des critères à respecter. Certaines personnes disent que la performance a été catastrophique mais je ne partage pas le même avis. Mais il faut reconnaître que ces personnes qui ont fait trois ans ont terminé un cycle. Ils ont réalisé une assez bonne performance mais ils doivent céder la place aux autres. C’est un principe fondamental que nous devons appliquer car il y en a d’autres qui peuvent aussi faire part de leurs idées. À moins qu’il y ait exceptional performance. Je laisse ce jugement aux universitaires ou aux étudiants. Aurait-on renouvelé ces contrats sur des bases obscures? Je ne veux pas tirer des conclusions. Mais en tant que juriste, basons-nous sur des critères objectifs avant de renouveler ces contrats sinon cela crée des frustrations.

Craignez-vous d’être ignoré par la direction comme tel a été le cas avec l’équipe précédente ?

La nouvelle équipe continuera le travail commencé par l’ancienne équipe. Mais malheureusement, la direction a ignoré le syndicat. C’est aussi le cas pour l’University Staff Union ou la Student Union. Nous avons eu une One-Way Traffic et un One-Man Show. L’ancienne équipe a fait ses preuves mais probablement avait pris une « soft approach » et n’a pas donné les résultats car la direction ne faisait qu’imposer ses idées. L’UMASU est une équipe et je ne crois pas dans un One-man Show mais plutôt dans un esprit d’équipe. Nous avons une équipe et nous avons été mandatés par la majorité des universitaires. Nous travaillerons en collaboration avec les deux autres syndicats. Je crois que la direction devra nous considérer sérieusement. Mon problème est personnel et je ne veux pas « mix issues ». J’ai une philosophie de l’espoir. Même si un être humain fait des erreurs, on doit mettre cela de côté. Nous devons aussi se détacher de notre ego mais j’ai l’impression qu’à l’UoM, certaines personnes ont un ego surdimensionné. Certaines personnes sont des mégalomanes à 200%. Je ne veux pas pointer du doigt une ou plusieurs personnes. Mais ces gens doivent faire des efforts pour rétrécir leur ego et leur mégalomanie. À mon avis, je pense qu’il faut une gestion consensuelle. Nous sommes des personnes raisonnables. Nous voulons que le travail soit fait dans un esprit de consensus sans aucune confrontation. Nous essayerons de collaborer au maximum avec la direction à condition que celle-ci fasse également des compromis. Rien n’empêche une collaboration entre les trois syndicats pour l’intérêt de nos étudiants, des employés et de l’institution. Les 12 membres travailleront avec un esprit constructif. Nous savons qu’il faudra gérer la crise sanitaire, et nous le ferons. Mais il ne faut pas utiliser comme prétexte la crise sanitaire pour faire du tort au personnel académique et non-académique. Nous sommes d’accord de faire des efforts. Nous allons « tone down » nos revendications mais nous espérons que la direction aura un esprit nouveau pour travailler avec nous. La personne à la tête doit diriger dans un esprit de compromis. Lorsque le syndicat parle, celui au plus haut de la hiérarchie doit pouvoir écouter sans que les idées d’aucune partie ne soient au premier plan. Il faut qu’il y ait un compromis.

Vous parlez de style autocratique de la direction. Ne pensez-vous pas que l’Academic Freedom est quand même respectée ? 

La charte de l’UoM donne le droit à l’Academic Freedom. Mais malheureusement, nous voyons que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ils sont une dizaine de chargés de cours qui parlent toujours sans crainte mais avec la nouvelle approche de la direction, nous risquons de perdre l’Academic Freedom. Peu importe le parti politique au pouvoir, nous ne pouvons pas faire taire l’Academic Freedom. Mais les universitaires ne doivent pas exprimer des propos diffamatoires, mais doivent parler en toute liberté.

Depuis que UniRank a classé l’UoM à la 85e place en Afrique, nous constatons que des commentaires ont fusé sur les réseaux sociaux. Prêtez-vous foi à un tel classement ?

Je crois qu’il y a un peu trop d’exagération dans ce classement. Si nous prenons n’importe quel système de classement, il n’est pas fiable. Même si nous prenons le classement de Times, il n’est pas fiable à 100%. Le classement que nous avons au niveau de l’Afrique doit être pris avec une pincée de sel. Mais d’autre part, certaines personnes le balaient d’un revers de la main. Mon opinion personnelle en tant qu’universitaire, il faut être prudent dans la manière dont nous voyons ce classement. Nous avons des universitaires extraordinaires à l’UoM et nos élèves sont aussi très qualifiées contrairement à d’autres institutions qui recrutent n’importe qui. Mais il faut que nous réalisions que si en Afrique, nous étions les meilleures, je crois que nous aurions dû nous trouver parmi les 25 premières. Le classement d’une université ne se fonde pas uniquement sur la qualité de l’enseignement ou la recherche. Nous ne pouvons pas enseigner l’éthique, la bonne gouvernance mais si nous le mettons dans un contexte global, les universitaires ont le droit de parler grâce à son Academic Freedom tant que ses propos ne sont pas diffamatoires. Tant que l’universitaire n’est pas candidat, il a une liberté. Les bonnes agences de notation vont aussi prendre en compte de quelle manière les universitaires aident les gens dans la société, les ONG. Elles vont aussi analyser la gouvernance et le respect des règlements.