La COVID-19 a engendré de nombreux changements dans le paysage de l’enseignement supérieur, et l’éducation tertiaire n’échappe pas à la règle. Aussi, la plupart des acteurs du secteur ont rapidement dû adopter les technologies, même si d’autres font toujours de la résistance. C’est notamment le cas à l’Université de Maurice, explique dans l’entretien qui suit Sanjeev Sobhee, pro vice-chancelier (Academia) de cette plus vieille institution d’enseignement supérieur du pays. Une adaptation qui s’avère d’autant plus difficile, dit-elle, que le budget de l’UoM a été réduit de Rs 100 millions.

Quelles sont les grandes réalisations que vous retenez en termes d’enseignement, d’apprentissage et de recherche depuis les trois ans que vous êtes en poste ?
Nous avons beaucoup réalisé en matière d’enseignement et de recherche. Prenons le cas de l’enseignement, nous avons mis en place un Teaching Standards Framework. Ce cadre vise à encourager la qualité de l’enseignement à l’Université de Maurice. Nous avons mis en place des piliers d’assurance/qualité, lesquels sont liés à plusieurs volets concernant le curriculum, l’examen, les modalités à dispenser les cours. C’est-à-dire la manière dont nous les dispenserons. Nous avons aussi le volet infrastructures, et donc les facilités qui existent à l’université pour pouvoir encadrer l’étudiant lorsqu’il est chez nous, soit en général pour une période de trois ans. Sur la base du Teaching Standards Framework et des Learning Outcomes, nous avons mis en place le Learner Centered Credit System (LCCS), calqué sur le modèle européen, appelé European Credit Transfer System (ECTS), avec un accent sur les résultats de l’apprentissage. Autrement dit de voir quelles sont les compétences qu’auraient développées les étudiants après avoir passé trois années avec nous. Et pas uniquement sur la connaissance ou l’expertise, mais aussi sur les compétences.

Nous parlons de compétences en communication. Mais on peut parler de compétences orales, virtuelles ou écrites. Concernant les compétences, justement, nous préparons l’étudiant pour le marché du travail. Nous recevons des “feedback” des employeurs qui nous disent quels sont les manquements au niveau des compétences de nos étudiants. D’où la raison pour nous de produire des diplômés qui contribueront au développement de notre économie. Car nous ne pouvons pas uniquement compter sur l’expertise. Nous devons savoir comment appliquer ce que nous avons appris dans le monde réel. L’étudiant aura ainsi plus de temps pour apprendre par lui-même.

Et pour accompagner l’étudiant, nous avons changé notre manière de dispenser les cours. L’accent est donc plutôt mis sur la technologie dans la manière dont les cours sont dispensés. Nous vivons dans un monde dicté par la technologie et l’enseignement ne peut pas ignorer ce phénomène, et doit donc l’intégrer. Nous devons faire évoluer notre mode d’enseignement. L’époque où l’enseignant entrait en classe avec son marqueur est révolue. Cela peut passer, mais ce n’est pas assez ! Nous avons des ressources en ligne et c’est une grande bibliothèque électronique. On peut enseigner le “core subject” en classe, mais nous avons aussi des “self study”, où l’étudiant doit apprendre seul et se donner les moyens d’être excellent. Notre système d’évaluation se base sur tout cela. Au cas contraire, dans une classe, tous les étudiants auront les mêmes points, et donc nous ne pourrons évaluer ceux qui excellent vraiment.

Pour encadrer l’étudiant, nous avons mis en place le “blended learning”, soit des cours face à face avec une composante de cours en ligne. Mais nous donnons la liberté au chargé de cours qui enseigne, et c’est à lui de décider si 30 ou 50% des cours se dispenseront en ligne ou en classe. C’est la première fois que nous appliquons cette méthode. Les cours préenregistrés sont envoyés aux étudiants, et ces derniers peuvent y avoir accès comme bon leur semble. Aujourd’hui, le temps et l’espace sont devenus hors sujet. Il n’y a pas lieu d’avoir une salle de classe pour enseigner ou un moment spécifique pour pouvoir le faire.
D’autre part, pour pouvoir enseigner tout en maintenant la qualité, il faudra s’assurer que l’étudiant a visionné les vidéos et a compris tout ce qui y a été expliqué, raison pour laquelle on évalue l’étudiant à travers des questions. On le fait déjà au primaire, maintenant nous devons le faire au niveau du secondaire. L’étudiant est cadré dans un monde où la technologie prime.Et si nous analysons les annonces actuelles s’agissant des qualifications requises sur le marché de l’emploi, on vous demande d’avoir des compétences comme le leadership, le renforcement des capacités, la communication…

L’étudiant arrivera donc à un moment où les diplômes n’auront pas la même appellation qu’avant, et ou d’autres compétences seront réclamées, dépendant de ce que l’étudiant souhaite. Si l’étudiant a toutes ces capacités, il pourra alors être appelé pour un entretien.
On s’adapte à ces changements s’agissant des exigences professionnelles. Le premier diplôme change et nous devons nous adapter. On ne parle plus de résultats excellents, mais de compétences additionnelles. Le monde évolue et réclame des compétences.

L’UoM s’oriente maintenant vers le modèle de “blended learning” et offre ses cours en ligne. Certains universitaires estiment important pour eux d’avoir des contacts avec les étudiants. Une matière comme le droit ou la comptabilité peut-elle être enseignée sur un mode mixte ?

On dit souvent que nous ne pouvons pas le faire pour certains cours. Mais à l’UoM, nous essayons d’aller en ligne ou “blended”. Et lorsqu’on parle de “blended”, nous avons la composante du face-à-face. Mais on ne pourra pas continuellement enseigner de manière à faire croire qu’il est impossible de mettre en ligne certaines composantes du cours. Vous avez certes de la résistance, mais les “core components” d’une matière peuvent être mis en ligne. Mon collègue du département de “Planning & Resources” achète des équipements et les met à la disposition des chargés de cours pour répondre aux spécificités des disciplines. Je sais que nous avons des disciplines qui ont des spécificités, comme les cours d’ingénierie, où il est demandé d’aller sur le terrain. C’est au chargé de cours de décider de l’équilibre dans les cours qu’il dispense en mettant, par exemple, 30% de ses cours en classes et le reste en ligne. C’est une façon pour que l’étudiant puisse s’adapter aux méthodes nouvelles.

Nous avons des cours de droit en ligne. Les étudiants font leurs cours sur Internet et ces degrés sont des “honours degrees”. Mais la flexibilité existe pour les chargés de cours quant à la formule. Je leur ai demandé de m’écrire s’ils ont un souci, mais aussi qu’on écrive au Bar Council et à des instances internationales qui avalisent nos programmes pour les questionner. Lorsque nous avons mis en place le LCCS, on nous avait demandé de réduire le nombre d’heures de cours pour que l’étudiant ait plus de temps pour apprendre. Pour les étudiants de première année, on fait un peu de face-à-face et, après, on va en ligne. D’ailleurs, les étudiants ont appris en ligne durant le confinement sanitaire.

La nouvelle faculté de médecine a été approuvée début septembre par les autorités de l’UoM. Quelles sont vos attentes principales et vos priorités pour cette faculté ?
La faculté de médecine a été avalisée par le conseil et sera opérationnelle cette année. Nous débuterons le 28 septembre avec deux départements, soit la médecine et les Health Sciences. La nomination du doyen de la faculté a déjà été avalisée. Des cours existent déjà pour la faculté de médecine, pour laquelle nous avons obtenu un budget de Rs 6 millions. Actuellement, nous mettons en place les laboratoires nécessaires pour ces deux facultés. Concernant les cours, nous poursuivons avec ceux que nous avons déjà, mais on en envisage déjà de nouveaux pour l’année prochaine. Ces derniers seront en adéquation avec l’exigence du marché mauricien ou de la région. L’expérience que nous avons vécue avec la COVID-19 nous y aidera. Mais nous devrons aussi prendre en compte les changements démographiques et les cours nécessaires afin d’aider le pays dans son avancement.

Avec la COVID-19, l’UoM a dû revoir sa manière d’enseigner et revoir le modèle de ses examens pour se focaliser sur des examens continus. Comment l’UoM a-t-elle vécu cette période ? Les mesures annoncées ont-elles porté leurs fruits ?
L’expérience a été bonne, mais pas parfaite, car tout le monde n’était pas préparé. Les universitaires ont heureusement pu maîtriser la situation. Peut-être pas complètement, mais au moins, ils savaient comment faire. Nous avons par exemple pu inclure de la voix dans les présentations Powerpoint, ce qui permet facilement d’expliquer aux étudiants. Les étudiants, eux, n’étaient cependant pas vraiment préparés à cela, et certains ne voulaient pas faire leurs “assignments”. Pour ces derniers, on leur donnait sept heures, quelquefois plus, soit pour copier ou pour parler aux autres. Nous avons aussi demandé aux doyens quels problèmes ils rencontraient, et heureusement, il n’y en avait pas beaucoup.
Pour faciliter le tout, les étudiants n’ayant pas l’Internet ont bénéficié de cartes afin de pouvoir travailler en ligne. Nous verrons maintenant si nous pouvons leur proposer un laptop à prix réduit, mais on le fera par année. Par ailleurs, grâce aux technologies, on s’ouvre vers l’Afrique, et les étudiants peuvent apprendre en ligne à partir de l’UoM. De plus, nous avons mis en place plusieurs fonds de recherche pour aider les universitaires dans le cadre de projets novateurs, qui peuvent être commercialisés, et voir comment ceux-ci peuvent aider le pays et/ou le secteur privé.

Il semble que certains universitaires aient exprimé leurs inquiétudes s’agissant de leur emploi du temps et l’excédent des cours qu’ils dispensent. Avez-vous pu régler ces problèmes ?
Oui. Nous sommes une institution financée par les fonds publics et nous savons qu’après le confinement dû à la COVID-19, l’économie ne se porte pas bien. Du coup, le budget de l’université a baissé de Rs 90 millions, voire Rs 100 millions. Il faut donc faire avec le budget que nous avons ! Nos ressources étant limitées, nous devons revoir notre manière d’enseigner et mettre un peu d’ordre. J’ai parlé avec les universitaires et les différentes unions, et les zones d’ombre ont été éclaircies pour mieux gérer la situation. On encourage la communication.

Tous les acteurs ont-ils suivi cet élan vers les technologies ? N’y a-t-il pas eu de la résistance ?
Les cours en ligne existent déjà partout à l’étranger. A l’UoM, nous avons nos garde-fous. Nous ne sommes pas une Open University ou une institution qui dispense la totalité de ses cours en ligne. Nous avons conservé l’aspect “blended” de 30 à 50%. Mais c’est le chargé de cours qui décide quant au pourcentage à adopter pour l’enseignement de ses matières. Certains “external examiners” diront bien sûr que cela compromettra la qualité, mais ils bénéficient d’une grande flexibilité. A eux de nous communiquer ce qu’ils estiment être la bonne formule.

Lorsque nous sommes allés vers le LCCS, on nous avait dit que le nombre d’heures entre le chargé de cours et l’étudiant devait être réduit pour que l’étudiant ait plus de temps à lui. Le département de chimie, lui, nous avait dit que le programme était accrédité par la Royal Society of Chemists d’Angleterre. Certains nous disaient donc que comme nous avions cette accréditation, on ne pouvait changer le programme. Aussi nous avons décidé d’écrire à la Royal Society of Chemists, qui nous a dit que c’était une « très bonne idée » et qu’il fallait ajouter plus de “laboratory work”. Après quoi le département en question n’a plus rien contesté. Certes, certains font encore de la résistance, mais ils devraient au contraire apprécier l’évolution du monde virtuel. Cela dit, je ne les blâme pas. Simplement, cela prendra peut-être encore un peu de temps.