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Albion : sous des maisons, un cimetière d’un autre temps

Une découverte de taille car, d’une part, ce cimetière informel découvert à Victory Avenue, Albion, pourrait s’étaler sur des kilomètres à la ronde et, d’autre part, car cette découverte vient étoffer l’histoire assez fragmentaire du pays et de ceux qui ont jadis construit les bâtisses de l’île telle que nous la connaissons aujourd’hui. Une équipe d’archéologues, d’étudiants et de doctorants de l’université de Stanford, sous la houlette du Mauricien l’Associate Professor Dr Krish Seetah, est à Maurice depuis le début du mois pour tenter de comprendre comment et pourquoi Albion, quartier essentiellement résidentiel, abrite un cimetière de cette envergure.

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« Des gens ont pendant des années fouillé ces terres et enlevé des ossements humains à la pelle pour construire leurs maisons », nous confie Paul Commarmond, artiste-aquarelliste, habitant de la région. Des ossements humains qui pourraient dater de plusieurs centaines d’années et qui représentent une vraie bibliothèque de savoirs pour les chercheurs, dont le Dr Krish Seetah et son équipe, constituée d’étudiants américains, mais aussi de deux étudiants mauriciens, Huznah Tarsoo, diplômée de la Stanford University, et d’Aqiil Gopee, diplômé de la Harvard University. Ainsi, le dévoilement des nouveaux ossements retrouvés s’est tenu, jeudi, à Albion, au beau milieu d’un quartier résidentiel, plus précisément sur le terrain de la famille Li Kwong Ken. Plusieurs représentants du secteur de la conservation étaient présents, dont Owen Griffiths, Vijaya Teeluck, le National Heritage Fund (NHF) ainsi que le conseil des religions. Le président du conseil de village d’Albion, Rishon Bhadain, était aussi présent.

Krish Seetah montrant le rosaire
sur la dépouille de la personne
enterrée en ces lieux

« Le but c’est faire de passer le mot jusqu’à ce que les autorités l’entendent. Nous souhaitons que ces personnes aient droit à une vraie inhumation qui se respecte. D’ailleurs, une fois les recherches achevées, les corps iront au cimetière de Saint-Martin et une plaque commémorative sera installée à Albion. C’est pour cette raison que le conseil des religions a été invité pour honorer ceux et celles qui ont été enterrés ici, mais aussi pour trouver les mots qu’il faut à inscrire sur la plaque. Évidemment, tout cela n’est pas pour maintenant, mais ce sont des projets à venir », a expliqué Owen Griffiths, debout devant ce qui pourrait être un chapitre important de l’histoire du pays. Si les recherches sont encore au stade préliminaire, les matériaux déterrés par l’équipe devant encore être analysés, il n’en est pas moins que plusieurs découvertes ont été faites.

« La découverte de ce site est extrêmement importante à la fois sur le plan national qu’international. Si le point focal de nos recherches est de comprendre comment les épidémies ont affecté les populations de l’île à l’époque, nos recherches aideront aussi à contribuer à la justice sociale et à raconter l’histoire de ces personnes qui ont été inhumées dans ce cimetière informel », explique Krish Seetah. En effet, les chercheurs avancent que ce cimetière, contrairement aux autres identifiés à Bois Marchand ou à Port-Louis, est particulier. « Nous sommes encore au début de nos fouilles et de nos recherches, mais nous voyons déjà certaines choses surprenantes, dont la manière dont ces personnes-là ont été inhumées. Certains semblent même ne pas avoir eu de cercueil », ajoute-t-il.

Ainsi, des quatre corps déterrés, un serait une dame très âgée dont les os auraient été visiblement affectés par l’usure de son vivant, deux seraient deux enfants morts très jeunes, et le dernier, « l’on ne sait pas encore, mais ce qui est surprenant, c’est que cette personne semble tenir un rosaire », explique Krish Seetah. Appelant à ses côtés le révérend Eddy Cheong See du conseil des religions, Krish Seetah a ainsi expliqué que la personne qui a été enterrée en ces lieux serait apparemment de foi chrétienne. Montrant les restes du rosaire, il soutient que cela est une découverte de taille pour les chercheurs, car jusqu’à présent, il n’y a pas eu preuves concrètes sur les pratiques religieuses des habitants de l’époque provenant, rappelons-le, de différentes parties du monde. « C’est pour cela qu’il faut faire attention. Nous ne pouvons dire, à ce stade, s’il n’y avait que des esclaves qui ont été inhumés ici, car autre fait important à retenir : trois des corps ont été placés de sorte à faire face au Sud, alors qu’un d’entre eux fait face au Nord. Cela pourrait indiquer leur appartenance religieuse », explique Krish Seetah.

L’équipe de chercheurs et d’archéologues, motivée par leurs découvertes, continuera les fouilles jusqu’à la fin du mois. Ils mettront ensuite le cap vers l’île Plate pour d’autres recherches. « J’ai lancé une initiative à l’université de Stanford pour plus de collaboration avec l’université de Maurice, car l’océan Indien et l’île Maurice ont beaucoup à révéler, et il serait intéressant de comparer la côte ouest-américaine et les îles d’ici. » Une autre équipe de chercheurs de l’université américaine sera donc à Maurice le mois prochain pour des échanges encore plus fructueux sur l’histoire « extrêmement riche » de Maurice. « Notre rôle à nous est d’apporter le material content aux recherches déjà entamées sur l’histoire de Maurice », ajoute-t-il.

Pour rappel, les fouilles ont commencé l’an dernier à Albion, après l’appel d’une habitante, Vanessa Vincent, qui, en découvrant des ossements humains, a décidé d’alerter Owen Griffiths, qui à son tour a prévenu Philipp La Hausse de La Louvière et la NHF. « Il est important de prendre connaissance de la richesse qui nous entoure. C’est notre histoire. Il faut tout faire pour la préserver », conclut Krish Seetah.

Le cimetière de Bois Marchand

“Les dépouilles étaient mises en terre au plus vite par précaution sanitaire”

Un devoir de mémoire. Nous avons retrouvé dans les archives du Mauricien un article qui rapportait les travaux à Bois Marchand, cimetière abritant plusieurs tombes, dernières demeures des malheureuses victimes des grandes épidémies de 1860. Et ce, toujours sous la direction de Krish Seetah. Nous publions un extrait de cet article datant de 2017 qui nous rappelle que l’histoire est souvent amenée à se répéter.

“Le cimetière de Bois-Marchand a ouvert ses portes en 1867, l’année où la malaria a engendré le plus de décès, décimant 31 900 personnes. À l’époque, les médecins ne connaissaient ni les causes ni le vecteur du paludisme, et l’on tendait à croire que cette maladie se transmettait à travers l’atmosphère, d’où le nom “mal-aria” en italien, soit “le mal par l’air”. De ce fait, même les victimes de foi hindoue ne pouvaient être incinérées, sur ordre des autorités coloniales, car on craignait à tort que les fumées de la crémation ne favorisent la transmission et la propagation de l’épidémie. Les dépouilles étaient mises en terre au plus vite par précaution sanitaire, quitte ensuite à rouvrir les tombes pour regrouper les membres d’une même famille. Sasa Caval, qui dirige ces campagnes de fouilles, est spécialisée dans les pratiques religieuses, dans lesquelles les rites funéraires occupent évidemment une place fondamentale, celle du passage vers l’au-delà (…) Des questions sont soulevées sur l’étendue de l’épidémie à l’époque, sur la façon dont on gérait en pleine crise les restes de personnes décédées, ceux-ci étant souvent rapidement mis en terre dans un premier temps, pour être exhumés plus tard et déplacés pour bénéficier de rites et funérailles plus appropriés. Ces événements relèvent aussi dans une certaine mesure des liens entre le gouvernement colonial et les administrations municipales, le rôle de ces dernières, qui peuvent être revisités à leur lumière. Bien sûr, le profil socio-économique des personnes enterrées est un axe de recherche fondamental, ainsi que toutes les données démographiques qui permettront d’en savoir plus sur cette période tragique de l’histoire mauricienne.”

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