Le Director of Shipping cuisiné sur le retard dans le démarrage des opérations de sauvetage

Les travaux de la cour d’investigation sur le naufrage du MV Wakashio apportent chaque semaine leur lot de témoignages contradictoires. Lors de son audition, les 16 et 17 février, le capitaine du navire, Sunil Kumar Nandeshwar, a balayé les arguments mis en avant le 8 février par son N°2, le Chief Officer Subodha Janendra Tilakaratna, selon lesquelles il n’aurait pas n’a pas respecté le plan de voyage initial et que «cette décision constitue la cause principale du naufrage». Il jette le blâme sur Subodha Janendra Tilakaratna, «au commandement le jour du naufrage», qui a, selon lui, «fait fi de mes instructions en se rapprochant trop près des côtes mauriciennes». Toujours est-il que le capitaine a concédé qu’il était sous l’influence de l’alcool le jour fatidique. Appelé à la barre au cours de la semaine écoulée, pour expliquer comment les autorités ont procédé après le naufrage, le directeur des affaires maritimes, Alain Donat a révélé que Maurice ne dispose d’aucun équipement de sauvetage pour ce genre d’opération.

Séance du 16 février
« L’objectif était que les membres d’équipage puissent appeler leurs proches »
Le capitaine a mis en exergue le fait qu’il compte 35 ans de carrière dans ce domaine d’activité et qu’il a «navigué une quinzaine de fois près des côtes mauriciennes». Pressé de questions par l’Assistant Solicitor General, Me Rajkumar Baungally, le capitaine a laissé entendre que «d’habitude, le navire passe à 30 milles nautiques des côtes mauriciennes, mais la décision a été prise cette fois-ci de passer à cinq milles nautiques pour capter le réseau internet». Me Baungally a alors demandé si c’était une pratique courante de se rapprocher des côtes pour capter le réseau. «Le captage du réseau est un élément qui aide à booster le moral de mon équipage en restant en contact avec leur famille, qui plus est durant cette période de pandémie», a répondu le capitaine, qui a nuancé le terme «déviation de la trajectoire» en faisant ressortir que «le fait d’accoster une zone pour capter le réseau ne veut pas nécessairement dire qu’on chamboule l’itinéraire du voyage».

Le capitaine a fait ressortir que c’est le Chief Officer qui était au commandement du navire le jour du naufrage. «Avant qu’il n’assume ses fonctions, le Chief Officer m’a demandé de permettre au Look-Out Officer, auquel incombe la responsabilité de faire le guet sur le navire, de participer à la fête d’anniversaire organisée ce jour-là. J’ai accepté, dans la mesure où il y avait très peu de trafic de bateaux autour de la zone.» Sunil Kumar Nandeshwar a aussi soutenu qu’«aucun autre membre de l’équipage n’était présent au poste de surveillance à bord du navire le jour du naufrage». Le président de la Court of Investigation, Abdurrafeek Hamuth, a ensuite tenté de lui tirer les verres du nez sur sa présence à la fête d’anniversaire et s’il avait consommé de l’alcool. «Oui, j’ai participé à la fête et j’ai consommé de l’alcool. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas voulu prendre le commandement ce jour-là», a répondu le capitaine, qui a ajouté qu’il avait ensuite quitté la fête pour rejoindre le Chief Officer. «J’ai rejoint le Chief Officer, muni d’un verre de whisky, pour tenter de capter le réseau et appeler ma famille», dit-il.

Le capitaine souligne que le Chief Officer lui avait entre-temps demandé s’il pouvait réduire la vitesse du navire, un exercice connu comme la rotation par minute (RMP), qui vise à passer en vitesse économique. «Les conditions météorologiques qui prévalaient sont l’une des raisons pour lesquelles j’ai donné mon accord pour changer de cap et se rapprocher des côtes mauriciennes. La seconde raison découle de la requête du Chief Officer qui savait pertinemment que son téléphone captait le réseau tout près des côtes. J’ai consenti à cette requête sachant que le Chief Officer était au commandement le jour du naufrage et qu’il n’avait pas consommé d’alcool», a dit le capitaine. À mesure que s’égrenaient les minutes, le navire s’approchait de plus en plus de la zone côtière de Maurice. «L’objectif à ce moment-là était clair. Que tous les membres d’équipage puissent appeler leurs proches», soutient le capitaine. Ce récit corrobore les déclarations faites par le Chief Officer lors de sa comparution le 8 février.

Séance du 17 février
« Vous n’auriez pas dû consommer autant d’alcool ! »
Mis dos au mur suite allégations faites à son encontre par le Chief Officer le 8 février, Sunil Kumar Nandeshwar a donné la réplique à son collègue en refusant d’endosser la décision d’accoster «trop près» des côtes mauriciennes, une démarche qui a conduit au naufrage du navire le 25 juillet 2020. «Nous étions trop focalisés sur la connexion au réseau au moment de se rapprocher dangereusement de la zone côtière. Lorsque je m’en suis rendu compte, j’ai insisté auprès du Chief Officer pour qu’il corrige la trajectoire, mais en vain», a fait valoir le capitaine, qui ajoute que ce dernier lui a répondu que «No sir, we are already at 1.5 miles away from Mauritius.» Ce témoignage prend à contrepied les déclarations de son N°2, qui avait soutenu le 8 février que c’est lui qui avait tenté en vain de convaincre le capitaine de corriger la trajectoire.

Incrédules, les assesseurs Jean-Mario Geneviève et Johnny Lam Kai Leung demandent alors au capitaine si ce n’était pas de sa prérogative de faire en sorte que toutes les procédures soient respectées à la lettre, «d’autant que vous étiez sous influence de l’alcool». Le capitaine n’en démord pas en affirmant que «c’est le Chief Officer qui était au commandement et malgré mon insistance, il n’a pas voulu obtempérer. C’est donc lui le responsable». Le président de la Court of Investigation a voulu mettre le capitaine devant ses responsabilités. «Vous n’auriez pas dû consommer autant d’alcool. Il y a eu négligence à tous les niveaux. Vous étiez également négligent», a fait ressortir Abdurrafeek Hamuth. Le capitaine dira: «I agree sir!»

Séance du 22 février
« Maurice ne possède pas d’équipements spécialisés »
Le Director of Shipping Alain Donat a été appelé à la barre des témoins lundi. Il a expliqué à l’audience qu’«il est rare qu’un pays prenne en charge une opération de sauvetage. It is a very specialised exercice et Maurice ne possède pas d’équipements spécialisés pour effectuer une opération de cette envergure». Alain Donat a ajouté que «ce n’est que quelques jours après le naufrage du vraquier japonais, que la Smit Salvage Team des Pays-Bas est arrivée au pays le 31 juillet pour enclencher l’opération de sauvetage.» Le Director of Shipping a ensuite été questionné sur les causes du retard dans le démarrage des opérations menées par la société néerlandaise. «Il y avait, d’une part, la fermeture des aéroports, compte tenu de la pandémie, et d’autre part, l’attente d’un accord avec l’assureur étant donné que le coût de cette opération aurait été énorme si le gouvernement mauricien avait effectué ces travaux», a souligné Alain Donat.

Séance du 23 février
« Des remorqueurs exclusivement dédiés au port »
Le Port Master, Benoit Barbeau a été auditionné le lendemain. «Le port dispose d’une flotte de quatre petits remorqueurs et quatre autres remorqueurs d’une capacité oscillant entre 30 et 70 tonnes, mais qu’ils sont exclusivement dédiés au port», a répondu Benoit Barbeau à Me Rajkumar Baungally. Le Port Master a précisé que «le jour naufrage le commissaire de police m’a appelé pour me demander s’il était possible d’utiliser un des remorqueurs pour enlever le MV Wakashio. C’était malheureusement impossible, compte tenu de la taille du navire. Aussi longtemps que le navire est à flot, un remorqueur du port peut le tirer, à condition qu’il n’ait pas échoué».