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Lutte contre la drogue – Cadress Rungen : « Leker kase, me oblize repran baton pelrin…»

– « Il nous faut, la société civile, les autorités, les ONG, tous nous réinventer pour ce combat ! »

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Ce dimanche 26 juin, cela fera 35 ans depuis que les Nations unies ont décrété que cette date marque la Journée mondiale contre l’abus des drogues et le trafic illicite. Cadress Rungen, lui, compte une quarantaine d’années dans ce combat. Il était des tout premiers de cette génération qui se sont jetés, corps et âme, dans le travail social auprès des usagers de drogues. En regardant par-dessus son épaule, cette année, Cadress Rungen ne regrette aucunement son engagement, malgré, admet-il, « une certaine lassitude et découragement… »

« Zordi zour, se pa bann izaze de drog ki vinn rod sekour », déclare-t-il d’entrée de jeu. « Ce sont les parents, surtout les mamans, qui sollicitent notre aide. Et quand je les écoute parler, nous confier leurs détresses, sans verser une seule larme, parce qu’elles disent que leurs corps n’en ont plus, tant elles ont pleuré, je suis cassé, meurtri… Me leker kase devan zot soufrans. De jeunes mamans de 37, 40 ans sont frappées par leurs gosses de 12 ou 15 ans. Les papas sont insultés et brutalisés également : on ne ménage personne. La cellule familiale éclate totalement dans ces circonstances et les parents deviennent autant victimes que leurs enfants qui succombent aux drogues. »

Tout a changé, précise encore notre interlocuteur. Celui qui, à l’aube des années 80, prenait son bâton de pèlerin pour, se souvient-il, « netway nou pei, tir sa prodwi ki pe pouri lavi nou bann zenes », en évoquant le brown sugar, ce dérivé de l’héroïne qui compte des centaines d’usagers à Maurice, jette désormais un regard blasé, en demi-teinte. « J’ai le cœur gros. Mo leker kase kan mo realiz soufrans ki telma dimoun – mama, papa ek zanfan – pe traverse dan nou pei », confie Cadress Rungen. Conscient, concède-t-il, que « le toxicomane d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui que mes camarades de l’époque et moi avons rencontré dans les années 80 et 90 ». De fait, soutient le travailleur social, il nous faut absolument nous réinventer, nous tous. « Société civile, ONG, autorités nationales, les agences de surveillance comme la police, les douanes… Et pour cela, nous devons reprendre notre bâton de pèlerin. »

Avec l’avènement des drogues de synthèse, « les paramètres ont totalement changé », indique C. Rungen. « Autant pour le consommateur que le vendeur. » Les jockeys, précise-t-il, sont de plus en plus jeunes. « Ce sont des ados, parfois même des gosses, qu’on rencontre et qu’on ne soupçonnerait jamais ! » Pourtant, soutient le travailleur social, « ce phénomène est désormais courant dans notre pays ».

Il rappelle qu’il y a une dizaine d’années, « un autre travailleur social très sérieusement engagé dans cette lutte, et avec qui nous avons fait équipe longuement, en l’occurrence Danny Philippe, tirait déjà la sonnette d’alarme sur ce phénomène grandissant et qui touchait toutes les couches sociales de Maurice ». (voir plus loin).

C. Runghen ne se laisse pas pour autant abattre : « J’ai très mal en pensant à toute cette souffrance, certes. Et, à une certaine époque, on était, la société civile, les ONG et les autorités, parvenus à une synergie, une dynamique très intéressante. On n’avait pas vaincu les drogues, mais on avait abattu un sérieux travail, tant dans la prévention primaire qu’en matière de réduction de risques, entre autres. Et la situation semblait en bonne voie. »
Cependant, ces dernières années, « même si on ne peut que saluer le travail remarquable réalisé par les autorités comme la police, en ce qu’il s’agit des saisies de drogues sur notre territoire », en revanche, souligne le travailleur social, « pour ce qui est du traitement de ceux qui sont accros aux substances illicites, il reste énormément à faire. Idem pour ce qui est de l’accompagnement et l’encadrement. »

De nos jours, estime C. Rungen, « on ne peut plus tenir le genre de discours “Say no to drugs !” C’est caduc et inapproprié. » Il continue : « Le “war on drugs” de Nixon, dans les années 70, puis les slogans qui ont émergé, justement le “Say no to drugs”, n’ont rien rapporté de positif. Et les Américains ont été les premiers à reconnaître cela. » À la place, soutient M. Rungen, « c’est l’information, l’éducation et la formation qui doivent être privilégiées ».

Sans ambages, le travailleur social décoche : « Si on demande à un jeune de ne pas prendre de la drogue, et on lui fait peur, cet interdit le poussera, au contraire dans les bras des marchands de la mort ! Ce qu’il faut, c’est lui dire, “oui, la drogue est attirante, sexy, elle procure du plaisir… mais de manière éphémère”. C’est cet aspect qu’on doit accentuer quand on approche les jeunes. Il faut leur faire comprendre qu’ils ont le choix de prendre ou pas les drogues. »

Pour notre interlocuteur, « c’est à nous de leur expliquer ce à quoi ils doivent s’attendre s’ils décident d’emprunter ce chemin. » Et de poursuivre : « Si on leur explique comment, s’ils choisissent les drogues, une fois le plaisir consommé, ils prennent l’autoroute pour l’enfer, en se faisant des ennemis partout, en détruisant leurs familles, en perdant leur estime de soi, en devenant des délinquants et traqués par la police, en perdant leurs chances de faire des études et décrocher un bon travail, en sacrifiant leurs rêves de se marier, de fonder une famille… Quand on met ces jeunes, filles et garçons, devant ces faits, je pense qu’on a là les meilleures armes pour combattre ces fléaux ! »

Les prochaines semaines s’annoncent « chargées et remplies », avoue déjà Cadress Rungen. « Des amis travailleurs sociaux de longue date qui, eux non plus, n’ont pas baissé les bras, et qui souhaitent qu’on travaille sur une nouvelle approche. Avec un nouvel angle pour pas que nos jeunes soient perdus. De même, après deux ans de Covid-19, nous allons relancer nos week-ends résidentiels tant pour les familles des victimes que les victimes, elles-mêmes. Mais toujours avec ce souci de réinventer nos approches, pour un “response” plus adéquat. »

 

Quand Danny Philippe dénonçait « des trafiquants utilisant des gosses… » dans Le Mauricien

En effet, il y a déjà presque neuf ans, Danny Philippe montait au créneau, via les colonnes du Mauricien, pour dénoncer le fait que « des écoliers étaient utilisés par les trafiquants pour cacher et transporter leurs “cargos”. Ils glissent soigneusement des colis scellés contenant du brown sugar et d’autres produits illicites dans les cartables des enfants. Ceux-ci se rendent à l’école, et comme ils sont au-dessus de tout soupçon, aucun policier n’irait fouiller son sac ».

Dans le même souffle, ce travailleur social avait évoqué « le phénomène grandissant des ados qui s’adonnaient à la vente des drogues, appâtés par l’argent et un train de vie luxueux ». Danny Philippe avertissait déjà : « Toute l’île Maurice est malheureusement frappée de plein fouet par les marchands de drogues. Nous ne pouvons plus parler de certains quartiers défavorisés. Les drogues ont hélas ! envahi tout le pays. »

Réagissant aux articles publiés dans Le Mauricien, dès 2015/16, Leela Devi Dookhun, déjà ministre de l’Éducation à l’époque, émettait de sérieux doutes sur les propos du travailleur social. Malheureusement, force est de constater aujourd’hui que le travailleur social n’était pas un oiseau de mauvais augure, mais un “whistle blower” qui souhaitait surtout protéger sa patrie.

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