Lutte contre la toxicomanie — Cadress Rungen : « Les victimes des drogues ne savent où trouver de l’aide »

« Une ligne de Brown Sugar coûtait Rs 15 ou Rs 20 dans les années 80, quand cette substance faisait des ravages »

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« J’ai vu de nombreux jeunes tomber devant moi, dans les rues, victimes d’overdose… Les familles n’en parlaient pas; l’Église a eu ce courage »

Ce 13 juin, le Groupe A de Cassis, connu pour son engagement à militer contre les drogues, et qui opère également la structure d’accueil, Lakaz A, à Port-Louis, destinée aux abîmés de la société (toxicomanes, PVVIH, travailleuse du sexe, sans-abri…) a fêté ses 38 ans d’existence. L’ONG a été créée en juin 1986 « kan Brown ti pe donn bal, ek enn tas zenes ti pe fer overdose, tomber dan lari », se souvient avec émotion Cadress Rungen, fondateur. Le parcours de l’ONG qu’il aide à mettre sur pied, à l’époque, est intrinsèquement lié à son propre cheminement. Pour marquer ces 38 ans de « présence auprès d’une multitude de Mauriciens qui souffrent et qui, dans leur désespoir, ont trouvé refuge auprès du Groupe A de Cassis et de Lakaz A », une messe a été dite par le père Gérard Mongelard et Cadress Rungen, également diacre.

Le Groupe A de Cassis doit son nom « à Ragini qui, à l’époque, pendant que nous discutions, nous a suggéré l’alphabet A pour signifier Aide, Amour, Amitié, Affection, Assistance ». Et Cadress Rungen d’ajouter : « bref, des synonymes de ce que nous souhaitions que soit notre mission : venir en aide aux Mauriciens qui deviennent victimes des drogues. »

Si l’ONG entre en opération en 1986, par contre, le travail sur le terrain avait commencé depuis bien avant. « J’ai cheminé aux côtés de personnalités de l’époque comme les pères Roger Cerveaux et Jean Maurice Labour, de même que Sam Lauthan, Cassam Uteem, Jérôme Boulle pour ne citer qu’eux », se sovient-il. Cadress Rungen est un enfant de Port-Louis. Il est un adolescent quand il est témoin « kouma enn kantite zenes, bann 20-25 kan koumans tonbe dan sime, kan dimande apran ki zot pe fer overdose ». Ces rencontres et découvertes chamboulent tout chez le jeune homme, qui décide qu’il aura comme priorité dans sa vie de venir en aide à ses compatriotes qui deviennent les premières victimes des marchands de la mort dans le pays.

« À l’époque, l’opium était la principale drogue présente dans le pays. À la fin des années 70 et au début des années 80, l’arrivée du Brown Sugar a été un coup de semonce », avance-t-il. L’oisiveté, le manque de distractions, la curiosité, la recherche de sensations fortes, surtout, deviennent les éléments déclencheurs qui poussaient les jeunes de 19 à 25 ans à fréquenter les marchands de Brown. Un fait indéniable.

De nos jours, les accros s’achètent une dose de Brown Sugar à Rs 500 et souvent, même plus. Au début, ce dérivé de l’héroïne mélangé à diverses autres substances coûtait Rs 15 ou Rs 20 la ligne, c’est-à-dire que les marchands en plaçaient comme une ligne du produit sur un bout de papier. La plupart de ceux qui en consommaient le fumaient. « Puis, graduellement, de nombreux jeunes ont commencé à carrément s’injecter le produit dans les veines pour plus d’effets et de sensations », rajoute-t-il.
Fréquentant le Centre social Marie Reine de la Paix et incidemment, assistant aux messes à l’église Immaculée Conception Cadress Rungen est surpris quand le curé de la paroisse, à cette époque, c’était lr père Jean Maurice Labour, évoque le sujet tabou de la drogue dans ses homélies.

« Le sujet était tabou ! Et les familles dont les enfants mouraient d’overdose ne laissaient jamais savoir la cause du décès. Personne n’osait évoquer le sujet en public. Cependant, le père Labour a pris le courage de le faire, lors d’une messe d’enterrement d’une de ces victimes. J’ai été très marqué par cette audace et le but derrière. Cela a évidemment contribué dans mes choix professionnels et mon engagement social. Et je dois souligner aussi que depuis, l’Église catholique n’a eu de cesse de s’engager franchement dans ce combat », avoue-t-il.

Cadress Rungen salue, au passage, « les enseignements que j’ai reçus tant de feu le cardinal Jean Margéot que son successeur, le cardinal Maurice E. Piat ». Tous deux ont mené de front le combat contre les drogues, et ont été à l’écoute des victimes et de leurs familles. « Notre nouvel évêque, Mgr Jean-Michaël Durhône, ne déroge nullement à cette mission et est lui aussi déjà monté au front. Et bon nombre d’hommes d’Église, à l’image du père Gérard Mongelard, qui chemine à nos côtés avec le Groupe A, depuis qu’il était le curé de la paroisse Saint-Sacrement, à Cassis, nous donnent un coup de main appréciable ! »

Avant de lancer le Groupe A de Cassis, Cadress Rungen était des pionniers de la création du Centre d’accueil de Terre-Rouge (CaTR) :  « Il s’agit du tout premier centre dédié aux victimes de drogues, et encore une fois, nous retrouvons l’Église catholique qui a inspiré cette structure. »

`Avec l’aide d’autres bénévoles, il lance le Groupe A de Cassis à la même époque, sous la férule de Sam Lauthan, qui était déjà très impliqué dans le combat, et avec le soutien de Cassam Uteem, alors lord-maire, qui injectait des fonds pour soutenir ce but, dont carrément son salaire, le centre Idrice Goomany (CIG) voyait également sa réalisation.
Plus tard, Cadress Rungen et son épouse et complice de toujours, Ragini, feront également escale au Centre de Solidarité pour une Nouvelle Vie (CDS). Une fois de plus, avec le soutien du diocèse, les deux travailleurs sociaux bénéficient d’une formation en Italie, plus précisément, au Vatican, pour être formés au Projet Homme.

Au départ des activités du Groupe A de Cassis, « nous prenions le taureau par les cornes, nous allions vers les accros ; nous leur parlions, offrant l’écoute et le dialogue ». Rapidement, ils constatent que ces gens livrés à eux-mêmes avaient besoin aussi de manger, de vêtements décents, de prendre une douche, de se laver et de parler, se confier, demander des conseils, de l’aide dans leurs démarches ou d’une présence quand ils sont admis à l’hôpital… « Bref, du réconfort dans tous les sens possible », dira Cadress Rungen.
Graduellement, des antennes régionales du Groupe A de Cassis voient le jour, nommément à Cité-La-Cure et Mangalkhan. « Et, inévitablement, “certains trafiquants voyaient en nous des adversaires, des ennemis. » Cadress Rungen a reçu même des menaces de mort. « Les trafiquants redoutaient notre présence qui décourageait leurs clients », fait-il comprendre.

Au sujet de Lakaz A, il fera ressortir que « toujours bénéficiant de l’écoute et du soutien du diocèse, quand nous avons fait part de la nécessité d’avoir une structure comme une “halfway home” pour les victimes, les toxicomanes actifs, les travailleuses du sexe accros au Brown Sugar et autres produits, les sans-abri dont nombreux sont des PVVIH, des ex-détenus et toxicomanes rejetés par leurs familles, des ex-toxicos qui sont sur traitement de méthadone… bref, une pléiade de rejetés de la société qui n’ont pas d’endroit où se poser, prendre une tasse de thé chaud, manger un repas chaud, s’abriter le temps d’une journée, qu’il fasse soleil ou pluie. »

Et de Lakaz A, qui a déjà 20 ans d’activités, sont issues les CAZAdo pour les adolescents, les groupes SEL pour les parents ayant des enfants toxicomanes, les Zanfan Beni, issus de foyers de parents toxicomanes, entre autres. « Nous n’avons pas cherché à créer ces groupes : ils sont nés des activités que le Groupe A de Cassis et les bénévoles et animateurs de Lakaz A organisent. De nos efforts à aller vers les autres qui ont besoin d’aides à tous les niveaux. »

Genèse d’un combat

Qui connaît Cadress Rungen sait que l’homme cultive une simplicité remarquable et contagieuse. Homme de grande taille et au sourire sincère, il porte cependant en lui des blessures et des cicatrices laissées par des citoyens rencontrés dans des moments les plus durs et compliqués de leurs vies.

Fin des années 70, Cadress Rungen, adolescent, vit dans un des quartiers de la capitale. Étudiant, il passe l’après-midi avec ses amis à taquiner le ballon, entre autres. Déjà, à l’époque, le Centre social Marie Reine de la Paix, rue Saint-Georges, à Port-Louis, était comme sa deuxième maison…

« Nous y passions tout notre temps libre, avec les amis, à jouer au foot ou au volley-ball. » Une fois, l’un de ses amis lui confie qu’il se dirige vers l’hôpital où son frère aîné est admis. Cadress Rungen décide de l’y accompagner. « Le frère de mon ami devait avoir dans les 22 ou 24 ans, et nous, 17 ou 18 ans. Je trouvais ce patient dans un état critique. Les infirmiers étaient à son chevet tentant de le réanimer. Et à cette époque, il n’y avait pas les appareils sophistiqués d’aujourd’hui », se remémore-t-il.

Il admet : « à cette époque, je ne savais rien des drogues ni des overdoses. » Aussi, quand il parle gentiment aux infirmiers, histoire de mieux comprendre la situation, ces derniers lui expliquent que le patient en question a fait une overdose. Ce tout premier contact avec la drogue provoque un choc brutal chez le jeune Cadress Rungen. « Mo tinn deza trouv bann dimounn, bann zeness sirtou, tonbe lor koltar… Bann gran ti pe dir lerla ‘linn fer enn overdose. »

Entre la victime du Brown Sugar et Cadress Rungen, un lien se tisse graduellement. « J’allais le voir, sans même que mon ami, son jeune frère, sache que je le faisais… Je l’aidais à s’essuyer la bouche, le redressais sur son lit, arrangeais son oreiller… comme si j’avais déjà les réflexes de l’infirmier que j’allais devenir ! »

Mais l’état du malade ne s’améliorait que très lentement. « Puis, une fois, quand je lui demandais si je pouvais faire quelque chose pour lui, il me répondit to pou rann mwa enn gran servis” Je pensais qu’il allait me demander quelque chose. »

Ce que le patient demande à Cadress Rungen, ce jour-là, soit peu de temps avant de quitter ce monde, c’était : « Vas dire aux jeunes que la drogue est leur pire ennemi ! Qu’ils restent loin de cela et se protègent. »

Depuis, ces mots résonnent de toute leur puissance dans la tête de l’homme qui est devenu infirmier pour être près des malades, des drogués ; infirmier dans les institutions pénitentiaires pour soigner ces malades qui n’arrivent pas à décrocher ; travailleur social pour aller sur le terrain, aux quatre coins de Maurice, alerter jeunes et leurs familles des dangers des drogues et des options de soins qui les attendent ; et diacre, pour concilier ses missions de “porter la bonne parole aux malades et ceux qui sont le plus dans le besoin.

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