Professeure Stéphanie Chitpin : Arrivée à Maurice dans un panier d’oseille, elle revient sur ses origines

Elle a vécu ses premières années à Maurice. Et pas forcément les plus heureuses. Stéphanie Chitpin est arrivée à Maurice dans un panier d’oseille de Hong Kong. Orpheline, elle est élevée par les bouddhistes de la pagode Fook Soo Am, à la rue Magon, Port-Louis. Aujourd’hui, elle est une des professeures les plus demandées de l’université d’Ottawa dans son domaine, que sont le Leadership et l’Education Theory. Elle est aussi la fondatrice de l’Equitable Leadership Network, au sein de l’université d’Ottawa. Dans un entretien à Week-End, dans le cadre du lancement de ses mémoires Keep my memory safe, elle nous livre une tranche de vie qu’elle a tue pendant de très longues années. Rencontre.

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Cela fait plus de 20 ans que Stéphanie Chitpin n’avait pas mis les pieds à Maurice. Elle revient aujourd’hui, le cœur rempli de souvenirs et de gratitude, pour lancer son livre, dont les recettes serviront à alimenter une bourse d’études pour les étudiants racialisés de l’université d’Ottawa. Une initiative à l’image de sa vie, de la vie qu’elle a vécue ici à Maurice, dans cette pagode entourée de sœurs bouddhistes et de dévots qui leur apportaient à manger, à elle et à ses frères… « Pas un centime ne me reviendra et j’y tiens », confie-t-elle.

D’une simplicité déconcertante et d’une accessibilité folle, la professeure en Education Leadership nous parle de ses débuts, émue. « Je suis née à Hong Kong et mes parents m’ont donné en adoption à une sœur bouddhiste de Maurice qui m’a fait entrer au pays de façon non officielle, dans un panier d’oseille. J’ai grandi dans la pagode Fook Soo Am, où une éducation n’est pas nécessairement offerte à une enfant dans ma situation. Mais un homme d’affaires qui aidait la mère-sœur l’a convaincue que je devrais obtenir une éducation pour éventuellement aider à gérer la pagode », raconte-t-elle.
Des bourses aux étudiants racialisés

« Ensuite, comme j’étais bonne à l’école, j’ai aspiré à aller plus loin que le collège de Lorette. J’ai réussi à obtenir mon passeport et à être admise à l’Université de Guelph, au Canada, où j’ai amorcé mon parcours académique qui m’a mené ensuite à la maîtrise et mon doctorat à l’Université de Toronto, tout en élevant deux jeunes enfants seule », poursuit Stephanie Chitpin.

Ce n’est, donc, pas un hasard si elle a décidé de s’engager pleinement dans le secteur de l’éducation et d’accompagner, maintenant qu’elle en a les moyens, de jeunes étudiants étrangers à l’université d’Ottawa. « Nous avons décidé de proposer des bourses d’études à l’Equitable Leadership Network. D’ailleurs, grâce aux donations de ma famille, la première bourse a pu être octroyée il y a plus d’un an à une étudiante camerounaise et nous espérons pouvoir en aider d’autres », dit-elle.
Son rêve est de voir d’autres jeunes réaliser leur rêve et, pour cela, elle sait que la clé c’est l’éducation. Stéphanie Chitpin en sait quelque chose, elle qui enseigne aujourd’hui dans une des plus prestigieuses universités du Canada, alors que rien ne semblait la prédestiner à un tel parcours. « L’Université d’Ottawa m’a recrutée après un bref passage à la NASA/ Université de l’Alabama/ Huntsville. J’ai commencé à offrir tous les cours reliés au leadership des éducateurs et à la méthodologie en recherche. Parallèlement, j’ai participé à des compétitions pour obtenir des bourses de recherche, où j’ai eu beaucoup de succès, ce qui m’a amené à écrire ou éditer 13 livres académiques, en plus de contribuer à une centaine d’articles à différentes revues », confie-t-elle. Une success-story, comme on dit dans le jargon.
Stéphanie Chitpin a ainsi tenu à raconter son histoire, pour tenter d’inspirer d’autres jeunes comme elle avant, mais aussi pour rendre hommage à sa mère, à cette dame qui a décidé de la prendre sous ses ailes, alors qu’elle n’avait personne sur qui compter. Un processus d’écriture difficile, avoue-t-elle. « C’était difficile parce que personne parmi mes collègues, mes amis et mes étudiants ne connaissaient mon passé. Il y avait un certain risque à raconter mon histoire de cette façon, mais il était important de le faire pour chercher à inspirer d’autres personnes, montrer que tout est possible et que même si vous ne pouvez pas choisir où vous êtes né, vous avez toujours la possibilité de choisir comment vous allez mener votre vie. »
Elle poursuit que l’idée d’écrire ce livre est née « au décès de ma mère (la sœur Ah Fee Ti de Fook Soo Am), je voulais parler de mon identité et de ma place dans le monde, je voulais lui rendre hommage ainsi qu’à M. Chui et, plus important que tout, je voulais établir une fondation commémorative en son nom pour aider les étudiants racialisés à réaliser leurs rêves eux aussi. »
Si ces personnes-là ne sont plus de ce monde, Stéphanie Chitpin confie les avoir vues une dernière fois, il y a une vingtaine d’années. « Je devais les remercier et j’ai pu le faire », dit-elle. Au téléphone, Stéphanie Chitpin nous raconte, dans un français impeccable – même si elle avoue prendre humblement des cours de perfectionnement de la langue, car elle s’est habituée à utiliser l’anglais plus que le français – lors de ses années à Maurice, au collège du Lorette de Port-Louis. Elle se souvient de son dernier jour à Maurice, en partance pour le Canada. « La seule chose à laquelle je pensais ce jour-là, c’est que le dieu de la Justice, Pow Koung, m’avait donné une chance de donner un nouvel élan à ma vie et qu’il fallait que ça fonctionne pour moi puisque mon billet d’avion était un aller seulement… »
« L’éducation est la clé vers le succès »

Stéphanie Chitpin garde de bons souvenirs de l’île, même s’ils sont accompagnés de bien moins bons. Comme la vie faite de hauts et de bas. De ses expériences, elle en a fait sa force et de son histoire, elle en a tiré sa compassion. Aujourd’hui, professionnelle accomplie, épouse et mère épanouie, elle a su dégager la force nécessaire pour affronter son passé. Elle nous dit que l’île Maurice qu’elle a connue pendant son enfance et qu’elle redécouvre aujourd’hui a, certes, beaucoup changé, et que « évidemment, ça commence avec l’aéroport qui était très petit quand j’ai quitté et qui s’est beaucoup modernisé. Il y a beaucoup de grands hôtels/resorts, beaucoup de nouveaux développements et plus de circulation sur les routes qui ne sont pas encore toutes développées. Il y a toujours un grand écart entre les riches et les pauvres ici, également », mais que toutefois, hormis les bâtiments, le métro, les gens sont restés comme dans ses souvenirs. « Ils sont très gentils, très colorés et ils continuent à laisser une marque indélébile sur mon cœur, ce que j’ai tenté d’illustrer dans mon mémoire. »

Nous concluons notre entretien avec une dernière question sur l’éducation, son domaine de spécialisation, et nous lui demandons son constat du système éducatif mauricien. « Je trouve que même si le pays est une République, le système d’éducation reste calqué sur celui du Royaume-Uni à plusieurs niveaux, alors qu’il serait probablement préférable qu’il soit mieux adapté aux réalités locales, notamment au niveau de l’enseignement des langues comme le kreol et le hakka. » Et d’ajouter que tous les systèmes éducatifs du monde entier ne sont pas parfaits, mais ils sont ce que moi j’appelle « parfaitement imparfaits. » Son message : « L’éducation est la clé vers le succès, quelle que soit la définition que vous lui apportez. »

Keep my memory safe : Fook Soo Am, The Pagoda est disponible en version e-book.

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