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Thierry Le Breton : « La production mémorielle à Maurice a une visée purement utilitariste »

“Smart cities”. Ce vocable a fini par faire son petit bout de chemin dans notre vie de tous les jours. La semaine dernière, nous apprenions de collectifs écocitoyens qu’un projet d’envergure Roches Noires Smart City, avait été « set aside ». Si ce projet, sur un site que les experts qualifient de « patrimoine géologique » a été mis de côté par les autorités ou par les promoteurs, cela importe peu pour le moment. Ce qui interpelle, c’est comment l’île Maurice a fini par devenir une « destination intelligente » pour investisseurs étrangers, alors que, parallèlement, toutes les semaines, les amoureux du patrimoine montent au créneau pour défendre les bâtiments et sites historiques menacés de disparition. Un déséquilibre entre l’ancien et le nouveau. Et si certaines initiatives sont prises dans le privé et dans le public pour restaurer ce patrimoine, elles restent très, voire trop timides. Thierry Le Breton, architecte et membre de SOS Patrimoine, nous parle de cette double dynamique.

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La restauration des Casernes Decaën dans un centre commercial, les travaux de réaménagement du pont Sadally à Vacoas… Ces projets sont-ils signe d’un renouement avec le patrimoine ?

— Je me méfie de ce type d’affirmation pour éviter d’être biaisé par la vue de l’arbre qui cacherait la forêt. Il peut y avoir plusieurs niveaux de lecture pour répondre à votre question. Mais d’abord, il me semble important d’apporter des précisions sur le bâti. Les Casernes Decaën n’ont pas été restaurées, puisqu’elles ont été totalement démolies. Tous les éléments à caractère patrimonial qui existaient sur ce site ont bel et bien disparu. Il n’y a plus aucun élément structurel, plus de perspectives visuelles, plus d’inscription dans la trame urbaine, bref, le bâtiment a perdu toute lisibilité. L’approche a plutôt été de récupérer les pierres de démolition du bâtiment vieux de 250 ans pour qu’ils servent de décor mural dans le nouveau bâtiment que nous voyons aujourd’hui, et qui n’aura pour sa part qu’une durée de vie d’une soixantaine d’années. Le fait d’accorder de l’intérêt uniquement aux “vieilles pierres” comme si elles n’étaient que des objets décoratifs montre bien que nous ne pouvons pas à proprement parler de «renouement avec le patrimoine» comme vous dites, puisque la notion de patrimoine, à Maurice, reste encore bien trop vide de sens. Les quelques bâtiments qui tiennent bon sont ceux qui sont protégés par la loi, comme la Central Railway Station qui, elle, en revanche, a bien été restaurée. Et là encore, même dans le cadre de la Central Railway Station la documentation préalable du site a été insuffisamment faite. Si aujourd’hui le bâtiment est dans d’excellentes conditions du point de vue de l’ingénierie, du point de vue du patrimoine, en revanche, tout n’est pas parfait. Je regrette d’ailleurs ce traitement purement esthétisant que nous appliquons dans la restauration du patrimoine à Maurice et qui cache les manquements à savoir mettre en valeur les qualités d’intégrité et d’authenticité d’un bâtiment ancien. Et ces qualités ne reposent pas uniquement sur des critères architecturaux.

L’intérêt pour le patrimoine reste donc très faible ?

— Là où on peut parler d’un intérêt à l’égard du patrimoine, c’est surtout au niveau des jeunes générations. Et sur ce point, les décisionnaires de plus de 50 ans me semblent complètement déconnectés des attentes de la jeunesse. Depuis cinq ou six ans, je mesure chaque année l’intérêt grandissant des jeunes, par les sollicitions dans les écoles ou les universités ou par des demandes de stages toujours plus nombreuses venant d’étudiants dans tous types de domaines, l’architecture, les technologies, l’économie ou l’environnement, et qui s’intéressent tous directement à ce sujet. Je n’en avais pas autant autrefois. Le fait est que les jeunes d’aujourd’hui chérissent avant tout leurs racines mauriciennes. Leurs racines indiennes, africaines, européennes ou autres leur semblent bien secondaires. On peut donc dire à travers les jeunes qu’on voit monter un effet de mode. Ils veulent se sentir connectés avec le patrimoine culturel de ce pays-ci et pas d’ailleurs. Malheureusement, en détruisant le patrimoine culturel mauricien comme on le fait, on brûle leurs racines, comme aurait dit Kaya.

Pourquoi, selon vous justement, la protection du patrimoine est toujours reléguée au second plan à Maurice, alors que dans d’autres pays, elle reste centrale ?

— À mon sens, c’est pour deux raisons qui sont interconnectées entre elles. Pour la première, il s’agit de la compétition intercommunautaire qui, bien tristement, existe encore à Maurice et qui encourage une certaine guerre des mémoires. La seconde consiste pour tout un chacun à s’inventer sans cesse une sorte de storytelling, qui peut parfois être un récit mythohistorique, pour construire sa légitimité ou pour sécuriser sa sphère d’influence face aux autres communautés.

Je considère la combinaison de ces deux dynamiques comme étant fatale à l’émergence de la notion de “bien commun” à Maurice. Dans cette logique, on s’aperçoit vite que le patrimoine historique ou culturel n’a plus de valeur pour lui-même. Il n’est là que pour servir à la mise en scène de telle ou telle personne, de telle ou telle communauté, en fonction des circonstances, mais dans tous les cas, c’est systématiquement pour accroître sa présence et sa visibilité sur le territoire mauricien. Au fond, la production mémorielle à Maurice a une visée purement utilitariste. Autrement dit, d’une génération à l’autre, on voit sans cesse se renouveler une certaine mystification de l’histoire, mais qui sert uniquement aux uns et aux autres à inscrire leur propre influence dans l’espace territorial. Dans cette machine, c’est le patrimoine historique lui-même qui en paie les pots cassés. La pression foncière qui existe par ailleurs ne fait qu’accélérer le désastre.

J’entends parfois certains politiciens ou certains fonctionnaires objecter que c’est avant tout parce que le patrimoine coûte cher. Si vous entendez quelqu’un vous dire cela, sachez que c’est avant tout un défaut de compétence qui le fait s’exprimer de cette manière. Je crois qu’il est essentiel ici d’avoir le big picture sur le fonctionnement de l’économie du patrimoine et comment se met en place une filière industrielle dans ce secteur de la culture. Attention, je ne suis pas en train de nier ici que le coût peut être élevé à l’échelle des particuliers, mais cela n’a rien à voir avec ce qui relève de l’économie nationale. Et même pour les particuliers, le coût peut ne pas être un problème si le projet de réhabilitation est bien pensé. Je ne vais pas me faire des amis ici, mais aller voir un architecte en premier n’est pas toujours ce qu’il y a de plus indiqué pour définir un projet de réhabilitation pour un bâtiment historique. Pour en revenir au niveau de l’économie nationale, en France par exemple, chaque euro investi par l’État dans le patrimoine lui rapporte 30 euros. Je me réfère ici de mémoire à une étude de Ernst & Young parue sur ce sujet en 2015. En Guadeloupe, qui est un contexte assez similaire à Maurice, ce ratio est un peu moindre : 1 euro investi par l’État lui en rapporte 16. Dans les deux cas, le rapport est largement bénéficiaire. Malheureusement, je n’ai pas encore eu l’occasion de rencontrer une personne au ministère des Finances ayant les capacités de modéliser cela.

 Il y a aussi beaucoup de Smart Cities qui poussent çà et là. Ne pensez-vous qu’il serait temps de créer parallèlement un centre historique à Maurice ?

— L’ironie c’est que certains concepts de Smart Cities ont même voulu se construire autour de “faux centre-ville historique”, un peu façon Disneyland. D’autres construisent de fausses vieilles cheminées. Il y a une raison anthropologique à cela, comme je l’ai déjà mentionné. Alors, est-ce qu’il serait temps de créer un centre historique à Maurice ? Je vous renvoie la question, qu’en pensez-vous ? Seriez-vous prêts à voter pour ça en tant que citoyens ? Mais alors, je vous mets en garde: cela ne peut pas réussir sans appliquer une méthode de travail tout à fait rigoureuse. Mais avec de la volonté, tout est possible. L’autre question c’est « est-ce qu’il n’est pas déjà trop tard ? »

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