L’incendie au bâtiment Fon Sing cette semaine a remis en lumière l’extrême vulnérabilité de la Bibliothèque nationale qui n’a hélas toujours pas une structure digne de ce nom en dépit de ses 20 années d’existence. Il est difficile en effet de concevoir que le trésor que représente toute l’histoire de notre pays en écrit, audio, photographie ou audiovisuel soit conservé dans un espace laissant autant à désirer, de surcroît au-dessus d’échoppes de restauration, qui ne sont pas sans risques de provoquer des incendies… Dans cet entretien, l’ancien directeur, Yves Chan Kam Lon, qui a, pour ainsi dire, donné naissance à cette Bibliothèque nationale, et qui a été le premier à la diriger et à se battre bec et ongles pour son développement, revient sur l’importance d’une telle bibliothèque. Il avoue avoir eu « peur » lors de cet incendie. « Notre mémoire collective aurait pu partir en fumée », dit-il.

Cela fait plus de 20 ans que la Bibliothèque nationale occupe un milieu étriqué au Fon Sing Building. On ne compte plus les annonces faites d’une structure digne d’une National Library. On arrive même à se demander si cela aboutira bien un jour. L’incendie de cette semaine est venu remettre en lumière l’extrême fragilité de la mémoire collective que recèle la Bibliothèque nationale dans ce bâtiment. Avez-vous eu peur ?
Ma première réaction a été d’appeler à la Bibliothèque nationale pour voir quelle était la situation. On m’a heureusement appris qu’elle n’était pas affectée. Même si je sais qu’au premier étage, il n’y a que la Search Room, j’ai quand même eu une certaine frayeur, car il s’agit de notre patrimoine, de notre mémoire collective, qui aurait pu partir en fumée ! Une nation qui n’a pas de mémoire n’est pas une nation. La mémoire collective est ce qui fait que nous soyons une nation.

Le risque d’incendie est ce que l’on craignait le plus dans un bâtiment aussi exigu et qui abrite de surcroît des points de restauration au rez-de-chaussée…
J’avais moi-même soulevé ce risque à plusieurs reprises dès que j’avais pris le poste de directeur en 1999. Depuis cette époque, on attendait un bâtiment plus approprié… On avait déjà identifié un terrain à Moka vis-à-vis du MGI. Je me souviens qu’on s’est rendu sur place pour aller voir le terrain, où se trouve actuellement la MBC. Finalement, on a tourné en rond. Je dois vous dire que les spécifications pour la Bibliothèque nationale avaient déjà été envoyées au ministère dès le début de mon arrivée. À l’époque, je m’étais rendu à Birmingham pour une conférence sur le “Planning & Design”. Il faut savoir que les Bibliothèques nationales ont des spécifications différentes des bibliothèques publiques. Il y a des normes à respecter.

Quelles sont quelques-unes de ces normes ? Le bâtiment Fon Sing y répond-il ?
À défaut, il fallait commencer quelque part. Parmi ces normes, il y a le “flooring” qui doit être d’une certaine épaisseur pour contenir les documents papier qui sont très lourds. Il y a en outre la luminosité. Il faut savoir quel type de lumière prévoir. Ensuite, au niveau de la température, il faut l’air conditionné. On ne peut conserver tous ces documents sans contrôler la température. Il y a donc beaucoup de standards à respecter. Moi, quand j’étais arrivé, j’avais travaillé en fonction de ce que les autres Bibliothèques nationales faisaient. J’ai mis en pratique le microfilmage pour la protection des journaux. Est-ce qu’on continue à le faire ? Je ne sais pas. Je suis parti en 2011. Qu’est devenue la Bibliothèque nationale aujourd’hui ? Je ne saurais vous dire.

Quelles sont vos craintes par rapport au devenir de la Bibliothèque nationale ?
Pour moi, il est impératif qu’il y ait un bâtiment conçu spécifiquement pour la Bibliothèque nationale, d’après les normes. Il faut qu’on fonctionne selon les critères d’une Bibliothèque nationale. La nôtre est une institution qui conserve la mémoire collective de l’île, pas une bibliothèque publique. Tout doit fonctionner d’après les spécifications d’une Bibliothèque nationale.

L’an dernier, pour la énième fois, on a annoncé un projet de construction d’un bâtiment avec l’aide du gouvernement indien. Pensez-vous que cela aboutira ?
J’en ai entendu parler. Avant, on avait parlé d’une aide de la Chine, maintenant, c’est l’Inde. J’espère que cela aboutira… C’est mon souhait le plus cher pour que l’île Maurice de demain ait une Bibliothèque nationale digne de ce nom. Une telle bibliothèque doit être considérée comme une institution phare et doit donner l’exemple aux autres bibliothèques. On ne voit pas cela malheureusement.

L’incapacité des divers ministères de la Culture à réaliser la construction d’une structure appropriée pour la Bibliothèque nationale n’est-elle pas le reflet de l’importance que l’on accorde à la Culture à Maurice ?
Moi, j’ai toujours considéré la culture comme une priorité des priorités. La culture a une très grande importance, elle touche à l’histoire du peuple. Malheureusement, il faut accélérer les choses à ce niveau. La mémoire collective n’a pas de prix. Il faut bâtir pour l’avenir.

L’on se souvient d’une Bibliothèque nationale très dynamique quand vous y étiez à la tête malgré l’infrastructure qui laissait à désirer. Êtes-vous satisfait de ce qu’elle est aujourd’hui ?
Je ne saurais vous dire. Dès que je suis devenu commissaire à la Public Service Commission, j’ai été appelé à observer une certaine réserve. Je pense qu’on aurait pu aller bien plus en profondeur dans le développement. Mais, je n’ai pas plus d’informations que cela. Je pense que c’est l’homme qui fait l’institution et non pas l’inverse. Il faut avoir une vision. Il faut travailler sans relâche. Soit on la développe soit elle reste statique.

Quelle vision aviez-vous pour la Bibliothèque nationale quand vous étiez son directeur ?
Lorsque j’avais commencé, je me suis dit que Maurice n’avait pas de Bibliothèque nationale, pas de professionnels. J’ai augmenté le nombre de bibliothécaires à Maurice. On a mis sur pied un Council of Registered Librarians. Il n’y en avait pas avant. On a revu les conditions de travail et les salaires, etc. Aujourd’hui, les bibliothécaires sont considérés comme des professionnels. Mais, maintenant qu’ils ont un bon salaire, il faut “perform”, sinon, cela se reflétera sur l’institution. On voudrait qu’un jour Maurice ait une Bibliothèque nationale réputée, digne de ce nom et respectée dans le monde. Il y a beaucoup à faire encore. J’ai mis en place tous les projets qu’on devait continuer même après mon départ. Par exemple, j’ai milité pour que Rodrigues ait une antenne de la Bibliothèque nationale. On a pu l’avoir. C’est le ministre de l’Éducation d’alors le Dr Vasant Bunwaree, qui était venu inaugurer l’antenne. Je me demande si l’antenne vit toujours ou pas.

Quels sont les points forts de notre Bibliothèque nationale ?
C’est sa mémoire collective. C’est la seule institution qui détient presque tous les documents “Mauritiana”. C’est la seule bibliothèque locale qui possède le dépôt légal, qui est l’obligation pour tout éditeur, imprimeur de déposer chaque document édité ou imprimé à la Bibliothèque nationale. Cela ne concerne pas que les livres, mais aussi les documents visuels, la photographie, les périodiques, l’audiovisuel… Est-ce que tout cela continue ? On devrait aujourd’hui détenir une très grande collection du “Mauritiana”. Même les “hansard”, tous les journaux et les documents officiels sont à la Bibliothèque nationale. J’avais aussi introduit le National Union Catalogue des différentes bibliothèques de l’île dans l’intérêt du public. Cela présente l’avantage de chercher dans ce catalogue si une bibliothèque a tel ouvrage ou tel ouvrage avant de se déplacer. J’avais aussi établi la Bibliographie nationale de Maurice. Ensuite, j’ai fait venir l’International Standard Serial Number pour les périodiques et l’iso MSB.

Votre souhait pour la Bibliothèque nationale ?
Qu’elle puisse rayonner comme il le faut sur la scène nationale et internationale.