ÉCOLOGIE: La mal-aimée du Coin-de-Mire

Outre les prélèvements d’échantillons dans les parties accessibles, l’observation aux jumelles a permis de voir comment ces lianes se couvrent sur les falaises

Une liane sans feuille qui prend racine entre les roches, couvre les falaises de sa chevelure hirsute… La Cynanchum scopulosum offre ce surprenant spectacle aux visiteurs du Coin-de-Mire, cet îlot qui compte parmi les plus dégradés de Maurice d’un point de vue écologique. Ailleurs, des Cynanchum, appelées aussi « liane sans feuilles » ou « liane calée » ont souvent été arrachées en raison de leur toxicité, même parfois dans des aires protégées, ce qui fait des quelques mètres carrés de falaise du Coin-de-Mire où cette variété vit encore, un lieu tristement unique…
Le récent incendie de l’île-aux-Bénitiers est venu nous rappeler l’urgence d’une restauration écologique et d’une protection renforcée des îlots du pays, dont les écosystèmes subissent diverses formes de pression défavorables.
Sur ses 76 ha de superficie, le Coin-de-Mire porte quant à lui un écosystème dominé par quarante-huit espèces exotiques, qui prennent le pas sur les vingt-quatre endémiques restantes, toutes recensées en 1994 par Ehsan Dulloo. Il y existe encore quelques espèces indigènes survivantes en effectifs relativement faibles mais tout à fait intéressantes pour le botaniste comme la population la plus large de Lomatopphyllum tormentorii, une sorte d’aloès endémique des îlots du Nord. Des oiseaux tropicaux et des reptiles endémiques y vivent et l’éradication du surmulot, du lièvre à cou noir et des lapins domestiques dans les années quatre-vingt dix en ont considérablement rehaussé le potentiel de conservation.
Lorsqu’ils ont mené une étude de la biodiversité en 2003 dans le cadre du projet de classement des îlots comme parc national, Vincent Florens et Claudia Baider y ont quant à eux trouvé soixante-dix-sept espèces végétales. Parmi elles, se trouvait la Cynanchum scopulosum, dont douze spécimens s’entremêlaient sur les falaises escarpées. Cette plante venait alors s’ajouter à deux autres Cynanchum endémiques de Maurice (voir ci-contre).
Cette petite colonie s’étend sur quarante mètres de large et trente de haut, sa densité variant en fonction des autres plantes indigènes qui aime le même milieu, tels la Lomatophyllum tormentorii citée plus haut, plus rarement avec le latanier bleu Latania loddigesi, ou encore le Dicliptera falcata, et parmi les plantes moinq rares : le Tylophora coriacea qui appartient à la même famille que les Cynanchum, ou encore le veloutier vert (Scaevola taccada).
L’ennemie en présence est notamment l’Heteropogon contortus, cette herbe exotique particulièrement inflammable qui pousse en milieu très sec et se régénère très facilement après un incendie… D’autres « mauvaises herbes » tels que le Flacourtia indica (Salicaceae) et l’Opuntia vulgaris (Cactaceae) poussent aussi abondamment dans d’autres parties de l’îlot.

Toxique mais endémique…
Il est surprenant que cette variété de Cynanchum n’ait pas été signalée lorsque la flore du Coin-de-Mire a été inventoriée en 1983, en 1994 et en 2003, pas plus que dans la description qu’avaient effectuée John Vaughan et Octave Wiehe dans les années 1930. Une confusion a pu être faite avec une Euphorbe qui lui ressemble à différents égards (E. tirucalli) et qui a été décrite au même endroit, mais qui n’a pas été retrouvée en 2003 par nos interlocuteurs.
Ces derniers regrettent aussi dans leur publication que des Cynanchum aient souvent été traitées comme des mauvaises herbes dans les aires de gestion de la flore en raison de leur toxicité. Cela a été le cas dans la réserve de l’île-aux-Aigrettes comme en témoigne A. Khedun en 2004, ainsi que dans les réserves de Pérrier et de Mondrain, d’où cette plante semble d’ailleurs avoir disparu.
Une seconde colonie de Cynanchum scopulosum a été trouvée en août 2004 au Coin-de-Mire par les auteurs, non loin de la première. Toutefois, sa rareté et son implantation l’expose à une forte menace d’extinction à l’état sauvage bien qu’elle se reproduise facilement quand on l’aide un peu. Les Cynanchum scopulosum du Coin-de-Mire sont sujettes aux éboulements des roches sur lesquelles elles prennent racine, risquant de tomber à la mer avec elles. Elles ne sont pas à l’abri non plus des incendies liés à l’Heteropogon contortus et aux visites des campeurs.
Les auteurs recommandent qu’on en facilite la propagation dans d’autres parties du Coin-de-Mire, y compris à l’intérieur, ainsi que sur d’autres îlots aux même caractéristiques climatiques et géologiques tels que l’île Ronde et l’île Plate.

Cinq mascarines
Dans la famille des Apocynaceae, environ 200 espèces appartiennent au genre des Cynanchum… Trois d’entre elles sont endémiques de Maurice. La C. staubii a été récoltée en 1965 par France Staub à l’île-aux-Aigrettes. Principalement littorale, elle a aussi été récoltée dans des régions basses des montagnes du sud-est (Mt Brisé, Providence).
La C. glomeratum pousse quant à elle dans les endroits secs et ensoleillés des parties hautes de l’île (Snail Rock, Trois Mamelles). Et notre mal-aimée du jour, la C. scopulosum découverte en 2003 croît sur les falaises du Coin-de-Mire entre 20 et 60 mètres au-dessus du battant des lames.
Une autre espèce, la Cynanchum viminale est endémique de La Réunion (entre 300 et 1400 m) et de Rodrigues (toutes altitudes) généralement plus souvent en forêts sèches qu’en forêts humides. Une autre, la C. guehoi, est endémique de Rodrigues uniquement, particulièrement en bord de mer et sur les îlots chauds et secs. Joseph Guého l’a récoltée à Gombrani en 1969.
Enfin, la Cynanchum mauritianum semble avoir été mal nommée car elle n’existe pas ici, mais se porte très bien à La Réunion et à Madagascar.