Depuis une semaine, 3,384 petits écoliers de Std I apprennent à se connaître et découvrent leur nouvel environnement en kreol morisien. L’introduction officielle de la langue maternelle de la majorité des Mauriciens au primaire constitue un tournant historique dans le secteur éducatif. Elle représente une victoire pour les militants de la langue kreol. Autre nouvelle qui ne peut que les réjouir : à la rentrée scolaire, la demande pour cette langue a augmenté.
Avec les différents programmes exécutés après les heures de classe, l’introduction du kreol morisien et du bhojpuri (intégré dans les classes d’hindi) en Std I, et le projet de revoir le Certificate of Primary Education, le paysage éducatif dans le secteur primaire se modifie graduellement. En ce début de premier trimestre, c’est indéniablement l’entrée du kreol en classe qui domine l’actualité. Comme l’ont fait remarquer certains défenseurs du kreol morisien (langue maternelle de la quasi-totalité des Mauriciens), l’entrée du kreol à l’école est un “événement historique”.
Place officielle
En effet, après de longues années de lutte pour la reconnaissance de la langue kreol, celle-ci a enfin sa place dans une institution symbolique et étatique qu’est l’école. Faute d’entrer au Parlement, comme le désire ardemment Ledikasyon Pu Travayer (LPT), le kreol a désormais une place officielle comme langue dans le curriculum des écoliers.
“C’est une victoire”, affirme, heureux, Alain Ah-Vee de LPT, organisme représenté au sein de l’Akademi Kreol Morisien. “So lintrodiksion kom langaz opsionel rann li istorik. Kreol sel langaz kinn gagn enn lakademi.” Pour relever la tangibilité de cette réalité, Alain Ah-Vee rappelle “ki fode pa bliye ki ena ousi enn kreol younit dan Mauritius Institute of Education.
Gilbert Ducasse, enseignant de langue kreol dans trois écoles primaires de la Roman Catholic Education Authority, va plus loin : “L’introduction du kreol vient rétablir une injustice.” Il soutient que, contrairement à d’autres langues dites ancestrales (hindi, ourdou, tamil, marathi…), le kreol morisien n’avait toujours pas droit à une place en classe, “alors que l’hindi a été introduit en 1953”.
Pédagogie
Maintenant que le kreol à l’école est une matière à part entière, au même titre que n’importe quelle autre langue orientale et que l’arabe et le mandarin, qu’apprendront les quelque 3,384 petits élèves, qui sont les premiers enfants mauriciens à suivre des classes de kreol ? Dans un premier temps, la pédagogie est axée sur l’identité de l’apprenant. Le manuel, divisé en quatre parties, présente des dessins à colorier, des comptines, des chansons… autour du nom de l’élève. Celui-ci passera ensuite à l’écriture, en participant aux exercices proposés dans la troisième partie du livre. Le dernier chapitre est consacré à l’école.
Ce premier manuel du kreol morisien sera suivi d’un deuxième livre, qui sera probablement introduit au cours du deuxième trimestre. De son côté, le Bureau de l’Éducation Catholique travaille sur la publication de manuels qui seront utilisés dans ses écoles.
Médium
Jimmy Harmon, du Centre Cardinal Jean Margéot et membre de l’Akademi Kreol Morisien, souligne que la nouvelle matière “n’a pas pour finalité d’améliorer la performance académique de l’enfant dans les autres matières”. Toutefois, dit-il, l’enseignement de la langue maternelle jouera un rôle important dans la durée, car la maîtrise du kreol peut s’avérer une clé pour les processus de communication en classe et, partant, pour la construction des connaissances et des acquis par les élèves. “Mais tout cela reposera aussi sur l’approche qu’adoptera l’enseignant”, souligne notre interlocuteur.
Pour que l’enseignement du kreol morisien augmente significativement les chances de réussite scolaire de l’enfant, cette langue devra passer à un autre statut que celui de matière optionnelle. Le kreol morisien devrait alors devenir un médium d’enseignement.
Compréhension
Officiellement, c’est l’anglais qui assume ce rôle. Le kreol morisien est certes utilisé par des enseignants pour faciliter la compréhension chez les apprenants, mais son usage ne repose sur aucune stratégie ou structure préétablie. “Avan, pa ti ena okenn kad ki ti kapav permet kreol vinn enn medium. Asterla, mo krwar ki li kapav vinn enn medium bien vit mem. Dayer, kan nou ti prezant Minis Ledikasyon, Vasant Bunwaree, rapor lor Hearing ki LPT ti fer, nou ti propoze ki kreol vinn enn medium pou matematik ek sians”, précise Alain Ah-Vee.
Faire du kreol un médium d’enseignement est une autre paire de manches… Peu après le lancement officiel du kreol au primaire par le ministre Bunwaree à l’école du Morne, deux des figures de proue de l’Akademi Kreol Morisien, le Professeur Vinesh Hookoomsing et le Dr Arnaud Carpooran, déclaraient qu’après avoir rempli sa mission, cette structure n’avait plus sa raison d’être. Toutefois, si l’utilisation du kreol comme médium est envisagée, l’académie aura sans aucun doute une autre mission à accomplir.
Choix
Retour en arrière. Il y a six mois, alors que la mise en application du kreol comme langue optionnelle était encore en gestation, des réflexions de toutes parts ont démontré que la langue maternelle des Mauriciens est toujours victime de préjugés. Parmi les 85 instituteurs qui ont choisi d’enseigner le kreol, certains ont eu droit à des remarques sur leur choix. “Lorsque j’ai décidé de m’inscrire pour l’enseignement du kreol, mon entourage s’est étonné. On m’a posé mille et une questions. Si j’ai fait ce choix, c’est parce que je voulais participer à ce projet, qui est une première”, raconte un jeune instituteur. Un autre enseignant, qui compte plusieurs années de carrière, confie : “Nous avons même été victimes de quolibets de la part de nos collègues !” Un de ses collègues dit avoir trouvé de quoi faire réfléchir ceux qui lui font remarquer qu’il n’est pas… créole : “J’ai toujours cru qu’en vivant sur une île comme la nôtre, nous étions tous créoles ! En enseignant le kreol à des enfants, je participe à la reconnaissance officielle de cette langue.”
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La demande a augmenté
En 2011, lors de l’exercice d’admission en Std I, les parents désirant que leurs enfants apprennent le kreol morisien en classe avaient été invités à les inscrire. 3,384 demandes avaient alors été enregistrées. À la rentrée des classes, ce nombre a quelque peu changé. Dans certaines écoles, des petits qui étaient censés participer au cours de langue kreol ne l’ont pas fait. En revanche, d’autres enfants, qui n’avaient pas été inscrits pour ce cours par leurs parents, ont montré de l’intérêt pour la nouvelle matière. “À titre d’exemple, 70 enfants s’étaient inscrits l’année dernière à l’école Père Laval à Sainte-Croix. Aujourd’hui, ils sont 84”, souligne le porte-parole du ministère de l’Éducation.
Dans certaines écoles, des élèves non inscrits sont admis dans les classes de kreol morisien à la discrétion des enseignants. Face aux nouvelles demandes dans des établissements primaires, le ministère de l’Éducation effectue actuellement un relevé, qui devrait être prêt cette semaine. Il s’agit de connaître le nombre exact d’élèves qui participent au cours de langue kreol et de fournir des manuels additionnels aux écoles où la demande a augmenté.
Il faut savoir que la langue kreol n’a pas suscité le même intérêt dans toutes les écoles. La moyenne varie de 7 à 10 élèves dans certains établissements et de 40 à plus dans d’autres écoles qui ont une population estudiantine importante. Pour offrir des cours de langue maternelle, une école doit être en présence de cinq demandes au minimum. C’est ainsi qu’à la Sir Veerasamy Ringadoo GS de Quatre-Bornes, l’école n’a pas reçu de demande pour l’apprentissage de la nouvelle matière. À Raoul Rivet GS (Port-Louis), un élève seulement s’est inscrit au cours de kreol morisien. Dans d’autres écoles, gouvernementales et catholiques dites “stars”, les classes comprennent plus de dix élèves. Pour Jimmy Harmon, cette présente cuvée d’apprenants pourrait faire l’objet d’une étude intéressante et informative pour l’avenir.———————————————————————————————————————————————————
“Ma fille apprend le kreol pour des raisons culturelles”
“J’ai voulu que ma fille apprenne le kreol, non seulement parce que c’est sa langue maternelle, mais aussi pour des raisons culturelles.” Ludovic Mars est le père de la petite Latifah, qui a fait ses premiers pas au primaire le 11 janvier. Il confie qu’avant de prendre la décision d’inscrire sa fille en classe de kreol, il a suivi les débats sur le sujet ainsi que chaque étape ayant mené à son introduction dans le programme scolaire. “J’ai noté que beaucoup de Mauriciens ne savent pas parler le kreol correctement. Et je pense qu’en maîtrisant la langue, ma fille saura non seulement s’exprimer correctement, mais pourra aussi s’améliorer dans d’autres matières puisqu’elle aura une meilleure compréhension de ce qui est attendu d’elle.”