Émilie Duval est psychologue et dirige avec Mélanie Bérenger le département Psychologie et Counselling de l'Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM). Elles proposent depuis plus d'un an de travailler en collaboration avec la Child Development Unit (CDU) sur les enfants à problèmes. Elles essaient depuis plus d'un an de convaincre le ministre de l'Éducation d'adopter un plan pour le développement du bien-être émotionnel de l'enfant, qui est mis en pratique dans les écoles catholiques. Dans l'interview qui suit, Émilie Duval décrit le véritable parcours du combattant qu'il faut effectuer pour essayer de faire adopter une bonne idée aux ministres.
Le 19 décembre 2010, j'avais eu le plaisir de vous interviewer avec Mélanie Bérenger, juste après le viol et l'assassinat de la petite Joannick Martin, une enfant en situation de risques, qui était placée sous la protection de la CDU. En tant que psychologues, vous aviez préparé un document pour la situation de la violence contre les enfants à Maurice. Ce rapport comprenait aussi des propositions pour la mise en place d'un programme avec toutes les instances mauriciennes pour le bien-être de l'enfant mauricien.
Effectivement. Ce rapport sur la protection de l'enfant mauricien avait été préparé à partir des observations des counsellors qui travaillent dans les écoles catholiques et à partir de l'expérience des psychologues sur le terrain. Nous disons dans ce rapport que la Child Development Unit souffrait d'un manque de personnel pour faire son travail, que l'éducation catholique avait 25 counsellors répartis dans ses écoles qui pouvaient être mises à disposition pour des suivis et des visites à domicile des enfants à problèmes. Ce plan pouvait permettre l'encadrement des gens à problèmes et à risques en amont, au lieu d'attendre un problème pour réagir. Et malheureusement, trop souvent, trop tard, comme cela a été le cas pour la petite Joannick Martin.
Le rapport que vous aviez rédigé était destiné à qui ?
Nous voulions que ce rapport, qui est le résultat d'un travail de beaucoup de gens sur le terrain, soit lu. Tout d'abord par les autorités compétentes et ceux qui sont engagés dans le combat pour la protection des enfants mauriciens. Mais aussi par l'ensemble des Mauriciens pour qu'ils prennent conscience de l'existence d'une situation sociale qui conduit à des meurtres d'enfants. Nous le disions à l'époque, le contenu de ce document devrait inciter tous ceux concernés à faire une analyse de la situation et à se dire qu'il faut travailler ensemble pour la protection des enfants. C'est le but que nous voulions atteindre. Le mot d'ordre doit être : comment faire pour agir ensemble pour le bien-être de l'enfant mauricien.
Le rapport avait été envoyé à qui de droit bien avant l'interview qui avait été publiée le 19 septembre 2010. Plus d'un an après, quel est le bilan de l'action que vous aviez entreprise ?
Je suis désolée d'avoir à dire que rien n'a été fait.
J'ai peur de comprendre. Vous voulez dire que ce rapport dort - comme d'autres qui dérangent ou remettent en questions certaines pratiques - dans les tiroirs d'un ministère ?
Je ne sais pas où est le rapport. Ce que nous savons, Mélanie et moi, c'est que depuis que nous l'avons envoyé aux autorités, dont la CDU, nous avons eu UNE seule réunion avec les membres de la Child Development Unit. Cette réunion a été organisée dans le sillage de l'interview de septembre 2010 pour discuter du rapport et des moyens de mettre à leur disposition notre réseau composé, à l'époque, de 25 counsellors et de l'offre de la société des psychologues d'organiser des cours de formation.
Quand a eu lieu cette première et unique réunion ?
En décembre 2010.
Et depuis ça rien ?
On nous a dit, au départ, que la CDU était pris dans la préparation du budget. Puis, à chaque fois que nous avons relancé la CDU, il nous a été dit que les membres n'avaient pas le temps, étaient occupés, n'étaient pas disponibles. Ce qui est peut-être vrai dans la mesure où ils sont très peu nombreux pour le travail.
Tout au long de l'année 2011, les membres de la CDU ont été occupés au point de ne pas pouvoir organiser une seule autre réunion avec vous !?
C'est ce qu'on nous a dit, en tout cas.
Vous n'avez pas essayé de monter plus haut, de contacter le ministre de la Femme et de Droits de la Famille qui est responsable de la CDU et qui avait défendu cette instance bec et ongles dans l'affaire Joannick Martin.
Si. Nous avons demandé à rencontrer la ministre de la Femme et des Droits de la Famille depuis le début de l'année dernière. Nous n'avons pas obtenu de rendez-vous. Quand Mme Sheila Bappoo a cédé sa place à Mme Mireille Martin au milieu de l'année dernière, nous avons immédiatement demandé à rencontrer la nouvelle ministre. Nous n'avons pas obtenu de rendez-vous. Nous venons en janvier de cette année de refaire une demande pour rencontrer le ministre pour discuter de ce plan afin de lutter contre la violence faite aux enfants à risques, et leurs parents, depuis septembre 2010. À ce jour, nous n'avons pas obtenu de réponse pour ce rendez-vous demandé.
À quoi attribuez-vous ces refus de rendez-vous ?
Nous n'avons pas parlé de rendez-vous refusé, nous avons seulement dit que depuis septembre 2010, nous avons demandé des rendez-vous qui n'ont pas été concrétisés. Je ne veux pas attribuer de raisons à tout cela. Tout ce que nous disons, c'est que les écoles catholiques ont aujourd'hui 30 counsellors sur le terrain, que nous avons notre expérience de psychologue et que l'Association des psychologues est prête à aider par des formations. Nous ne demandons qu'une chose : collaborer avec les autorités et mettre nos services et expériences à leur disposition afin de lutter efficacement contre la violence contre les enfants et pour le bien-être de l'enfant mauricien. La mise en place de ce programme de collaboration peut aider la CDU à mieux faire son travail et permettre de mesurer les problèmes et risques en amont au lieu d'attendre un drame pour réagir.
En tout cas, il semblerait que malgré la façon cavalière dont votre rapport a été reçue par les autorités
c'est vous qui utilisez le terme cavalier. Nous nous disons simplement que nous regrettons que notre demande de travail en collaboration dans l'intérêt des enfants mauriciens à risques n'ait pas abouti. Notre intérêt, c'est le bien-être de l'enfant mauricien.
Je dis que la manière dont les autorités ont traité votre rapport et vos propositions est cavalière, et je suis poli. Ce traitement ne vous a pas fait perdre votre enthousiasme, puisque depuis, vous avez monté un autre projet pour le bien-être de l'enfant mauricien, les amis de Zippy.
Avant de parler des amis de Zippy, Il faut préciser que ce projet, tout comme le précédent, fait partie du programme du Département Psychologie et Counselling de l'Institut Cardinal Jean Margéot où nous travaillons Mélanie Bérenger et moi.
C'est quoi les amis de Zippy ?
C'est un programme scolaire international qui aide les jeunes enfants à développer des capacités d'adaptation face aux difficultés de la vie.
Des enfants de quel âge ?
Entre 5 et 7 ans, plus particulièrement des enfants qui doivent faire face à un deuil, un changement, des enfants dont les parents se séparent, qui ont besoin de se faire des amis, et ont des problèmes de relations. Ce programme offre des outils pour mieux gérer sa vie au quotidien, apprendre à rencontrer d'autres enfants, à leur faire confiance. On sait que si on donne aux jeunes enfants la possibilité de développer ces outils dès leur jeune âge, cela leur sert à l'adolescence.
C'est un programme pour des enfants à problèmes ?
Non, c'est un programme pour tous les enfants. Ils ont besoin d'apprendre à écouter, à communiquer, à suivre des consignes, à se faire des amis, à gérer un changement, à parler de la mort et du deuil. C'est un programme qui fait la promotion de la santé mentale. Cela veut dire aider à construire le bien-être émotionnel de l'enfant, l'aider à se sentir et à aller mieux.
Depuis combien de temps travaillez-vous sur ce programme ?
Depuis 2009. Nous avez commencé avec dix établissements faisant partie des écoles primaires catholiques, nous avons aujourd'hui 60 écoles qui suivent le programme, dont toutes les écoles primaires de Rodrigues, y compris celles du gouvernement. Ce programme couvre aujourd'hui environ 4 500 enfants. Il s'adresse aux enfants de la Standard II, âgés entre 5 et 8 ans, et il est pratiqué par l'enseignant de la classe qui a suivi une formation à cet effet. Ce programme permet d'améliorer l'atmosphère de la classe et la relation élève/enseignant. Il permet à l'enfant qui le suit d'aller mieux, de pouvoir gérer les conflits, d'avoir moins recours à la violence, d'être moins bagarreur, de développer les stratégies appropriées pour gérer sa vie au quotidien.
Les écoles catholiques imposent ce programme à leurs élèves ?
Imposer n'est pas le terme qui convient. Ce programme fait partie de l'enseignement dispensé dans nos écoles. Nous voulons promouvoir le bien-être émotionnel de l'enfant à travers ce programme qui a été rigoureusement évalué à l'étranger et à Maurice, l'année dernière.
Qui a fait l'évaluation de ce programme à l'étranger ?
Une ONG anglaise, le Partnership for children organisations dont la vocation est de faire adopter ce programme à travers le monde. Jusqu'à maintenant 28 pays l'ont adopté.
Quel est l'origine de ce programme éducatif ?
C'est un programme de l'association Befrienders, association qui travaille sur la prévention du suicide, qui a été adaptée. Le programme de Befrienders visait à donner aux personnes fragiles les moyens psychologiques de s'adapter, de faire face aux situation de crises qui non ou mal gérées, peuvent conduire au suicide. L'idée est d'utiliser ce programme conçu pour les adolescents, pour les jeunes enfants afin de leur donner les capacités d'adaptation nécessaires.
Quelle est la relation entre le suicide et le bien-être du jeune enfant ?
Les personnes qui se suicident manquent de capacité d'adaptation aux situations de conflits. Ils ont un stress très fort, une crise de confiance et n'ont pas les capacités nécessaires pour gérer ce genre de difficulté. L'idée est d'apprendre à gérer les conflits dès l'enfance.
Vous voulez dire que tous les enfants qui vont à l'école sont potentiellement suicidaires ?
Non. Mais ces enfants, tous les enfants, vont tous traverser des périodes troubles plus tard, d'abord à l'adolescence, puis à l'âge adulte. S'ils ont bénéficié d'une formation pendant l'enfance, ils seront plus aptes à affronter les situations et les crises émotionnelles et les difficultés de vie plus tard. S'ils ne peuvent pas faire face à ces situations, ils peuvent adopter un comportement suicidaire. Les outils pour faire face à ces moments-là ne se développent pas naturellement, ils doivent être enseignés dans le cadre d'un programme où l'enfant apprend l'écoute, la communication, comment comprendre d'abord, puis dire quand on a besoin d'aide, comment écouter l'autre, comment intégrer dans le groupes ceux qui sont un peu isolés, comment mettre fin au bullying, qui fait tant de ravages dans les écoles. Ce sont des thématiques qui touchent aux difficultés que les enfants rencontrent dans leur quotidien et aux moyens de les résoudre.
Comment se fait la formation des enseignants pour pouvoir enseigner ce programme ?
Ils suivent une formation de trois jours et sont accrédités par l'organisation internationale comme facilitateur du programme. Cette formation est donnée à Maurice par l'ICJM qui fait un suivi du programme dans les écoles où il est appliqué.
Dans un système éducatif où les parents et les enseignants ont la culture des examens - et des leçons particulières -, est-ce que ce cours ne vient pas déranger le fameux cursus scolaire auquel il ne faut pas toucher ?
Non. Nous n'avons pas eu de résistance des parents et les enseignants ont accepté la préparation et l'investissement nécessaires pour pratiquer le programme. Les enseignants disent que le programme leur a permis de mieux comprendre leurs élèves, de mieux travailler avec eux dans une meilleure atmosphère de classe. Parce qu'à travers ce programme, ils donnent un espace aux élèves pour s'exprimer dans un système où l'on parle plus aux enfants sans trop les écouter, sans jamais leur demander de parler d'eux-mêmes. L'enfant qui a eu l'occasion de s'exprimer, se comporte mieux, travaille mieux en classe, parce qu'il a pu faire sortir ce qu'il a en lui au niveau émotionnel. Il s'est, quelque part, débarrassé d'un poids émotionnel, s'est rendu compte que l'enseignant ne s'intéresse pas uniquement à ses performances académiques, mais à ce qu'il est, lui. À partir de ce dialogue, de cet échange, une autre relation, de confiance, s'instaure entre l'enseignant et l'élève et améliore la performance académique.
Vous avez eu des réactions de parents ?
Elles sont très positives, puisqu'ils ont vu, à leur niveau, le changement survenu chez leurs enfants. Ils ont vu également comment leurs relations avec leurs enfants ont évolué positivement : il y a plus de communication et la vie de famille a changé.
Est-ce que le ministre de l'Éducation est au courant de l'existence de ce programme ?
Il l'est. Ses officiers le sont. Nous en avons parlé plusieurs fois au ministre. Nous sommes allés présenter le projet aux cadres du ministère.
Pour quelle raison le ministre de l'Éducation n'applique pas ce programme pour le bien-être de l'enfant dans les écoles du gouvernement au lieu d'aller s'extasier sur ce qui se fait, dans le même domaine, à la Réunion ?
C'est une bonne question que vous devriez lui poser. On dit qu'il y a beaucoup de choses à la Réunion dans le domaine éducatif, mais il y a aussi des choses qui sont faites et qui marchent bien à Maurice.
Pourquoi est-ce que tous les enfants mauriciens ne bénéficient pas de ce programme qui vise au développement de leur bien-être ?
Nous nous posons la question. Nous nous demandons pourquoi ce programme pratiqué par plus de 600 000 enfants dans le monde avec succès n'est pas appliqué dans tout le circuit primaire mauricien.
Est-ce qu'une demande a été faite au ministère de l'Éducation pour inclure ce programme dans les écoles primaires du gouvernement ?
Avant de répondre, permettez-moi de préciser que les écoles du gouvernement de Rodrigues appliquent ce programme et les enseignants s'en disent très satisfaits. Oui, une proposition a été faite au ministère de l'Éducation pour qu'il adopte ce programme dans ses écoles. Nous n'avons reçu aucune réponse.
Combien de temps prend ce programme par semaine ?
Une heure seulement par semaine, il n'y a pas de quoi déranger le cursus. Il est prouvé que les bienfaits de ce programme, de cette formation, durent au-delà de l'école. Il est important d'investir dans l'art, la culture et les sports au niveau scolaire, mais il est aussi, sinon plus important, d'investir dans la santé émotionnelle et mentale de l'enfant. Le programme que nous proposons et qui est déjà pratiqué dans les écoles catholiques vise au développement du bien-être de l'enfant. Il vient aider les enfants qui ne vont pas très bien, mais il sert également à renforcer les enfants qui vont bien de ne pas se laisser aller à la violence. Je me répète sans doute, mais il faut le faire : ce programme vient donner aux enfants des outils pour qu'ils deviennent demain des adultes capables de régler leurs problèmes sans avoir recours à la violence, comme c'est trop souvent le cas aujourd'hui.
Pourquoi est-ce que le ministère ne s'intéresse pas à ce programme qui, selon vous, est tout à fait adapté aux enfants mauriciens et qui, en plus, n'a pas besoin de grande dépenses pour être mis en place ?
Nous nous posons la même question. Quand nous sommes allés présenter ce programme aux cadres du ministère, nous leur avons dit : nous avons essayé ce programme, nous l'avons testé, il est efficace. Nous avons une expertise sur sa mise en place et nous ne demandons qu'à collaborer pour le mettre en place. Commençons par un projet pilote. Aucune réponse jusqu'à maintenant. Et pourtant nous sommes convaincus que le développement du bien-être de l'enfant peut régler en partie, ou tout au moins prévenir, ces problèmes de violence quotidienne dans les écoles avec des élèves qui se promènent avec des cutters dans les cours de récréation, les grands qui rackettent les petits, les professeurs qui sont menacés. Nous trouvons dommage que l'ensemble des enfants mauriciens ne bénéficient pas de ce programme.
Est-ce que le manque d'intérêt du ministère de l'Éducation ne repose pas sur le fait que le programme que vous proposez est un outil pédagogique catholique ?
Ce n'est pas le cas. C'est un programme pédagogique qui n'a rien à faire avec la religion. Son objectif est de faire la promotion du bien-être émotionnel de l'enfant universel une heure par semaine par un enseignant formé. Nous ne comprenons pas pourquoi la collaboration que nous proposons au ministère de l'Éducation pour le bien-être de l'enfant mauricien n'est pas en train de se faire. Il faut penser l'éducation et aux résultats scolaires de l'enfant, mais il ne faut pas dissocier son bien-être émotionnel.
Malgré ce refus non formulé, vous continuez à tendre la main au ministère.
Oui, parce que nous croyons que ce programme est adapté aux enfants mauriciens. Les résultats sur les près de 10 000 enfants qui l'ont suivi et le suivent dans les écoles catholiques sont excellents. Pourquoi ne pas étendre ce programme à l'ensemble des enfants mauriciens du primaire ? Pourquoi ne pas essayer un programme pour réduire le taux de violence scolaire qui augmente d'année en année ? Nous continuons à proposer parce que nous pensons que nous avons un devoir vis-à-vis des enfants mauriciens.
J'espère, malgré tout, que vous aurez plus de chance auprès du ministre de l'Éducation que vous n'en avez eu de celles qui ont occupé et occupent la fonction de ministre de la Femme et de la Famille.