DR DIPLAL MAROAM

À un moment où l’épidémie a commencé à marquer le pas, la décision des États-Unis de réduire drastiquement, dans le budget de l’an dernier, leurs cotisations à la lutte contre le virus, a considérablement ébranlé la communauté scientifique internationale. Ainsi, il va sans dire que le programme de thérapie antirétrovirale qui a permis de réduire presque de moitié le nombre de décès en 10 ans, selon un récent rapport de l’ONUSida, serait forcément perturbé. Même si le cap de 50% de personnes séropositives sous traitement est aujourd’hui dépassé, le rythme à la baisse du nombre de cas d’infections est beaucoup trop lent pour permettre de juguler l’épidémie. Et la réduction des dotations américaines risque de mettre en péril le but fixé par l’ONUSida d’atteindre un taux de 90% de personnes séropositives sous traitement et avec une charge virale indétectable d’ici 2020.

Autre facteur qui avait considérablement ralenti la lutte contre le virus, c’est bien évidemment le refus pendant des années des laboratoires pharmaceutiques de céder leurs droits d’exploitation des brevets de médicaments qu’ils détiennent. Comme ce fut le cas pour l’AZT (Azidothymidine), inhibiteur de la transcriptase inverse, enzyme essentielle pour la réplication du virus dans les lymphocytes T4. Ce n’est qu’après une lutte acharnée que le laboratoire britannique concerné avait fini par léguer ses droits à un fabricant sud-africain de génériques. Ce qui a, dans une grande mesure, permis, en l’espace d’environ deux décennies de traitement antirétroviral, de transformer l’infection du VIH d’une sentence de mort à une maladie chronique parfaitement gérable.

À Maurice, 32 ans après l’apparition du premier cas, les préjugés font toujours obstacle au dépistage, à la prévention et à la thérapie. Pourtant, l’espérance de vie d’une personne vivant avec le VIH (PVVIH) et ayant une charge virale indétectable est presque égale à celle d’une personne non infectée. Malgré un programme de conscientisation de grande ampleur mené ces dernières années, comprenant l’échange de seringues, la drogue constitue toujours un mode de transmission important. La réhabilitation à la place de la répression (emprisonnement) aurait certainement eu une incidence positive sur la maladie chez nous. Or, les données font état d’une prévalence de plus de 32% chez les consommateurs de drogue alors qu’elle est d’environ 15% chez les travailleuses du sexe ou de 17,2% chez les hommes ayant des relations intimes avec d’autres hommes. Vu que la plupart des personnes infectées vivent dans des situations de précarité, les convaincre de prendre leurs médicaments (antirétroviraux) relève parfois d’un véritable parcours du combattant. Car la stigmatisation, la discrimination et les attitudes négatives sont bel et bien présentes et parfois bien plus lourdes à porter que l’agent pathogène lui-même.

Il est malheureux que pour une cause sanitaire planétaire si cruciale, tous les dirigeants des pays riches ne jouent pas toujours franc-jeu. Brillant souvent par leur absence lors des conférences internationales sur le sujet, ils traînent souvent les pieds lorsqu’il s’agit de passer à la caisse. L’obstacle majeur dans la lutte contre la pandémie demeure ainsi cette attitude de quasi-indifférence au niveau global. S’il est vrai que la surprenante variabilité génétique du VIH rend la tâche de la mise au point d’un vaccin bien plus complexe, force est de reconnaître toutefois que c’est effectivement le manque aigu des moyens thérapeutiques nécessaires qui avait favorisé la prolifération rapide du pathogène durant les 10 premières années de son apparition en 1981. Et que même après son identification en 1983, par les Professeurs Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi – qui ont d’ailleurs été récompensés par le prix Nobel de médecine en 2008 –, les décideurs politiques mondiaux avaient tardé à réagir. Aujourd’hui, le monde scientifique se trouve à la croisée des chemins. Seul un sursaut de la part de la communauté internationale pourrait faire évoluer la situation sanitaire mondiale de manière résolue et faire rejaillir enfin cette lueur d’espoir dans la lutte contre le VIH/Sida. Or, cette lutte reposant considérablement sur l’étendue de la qualité des soins octroyés, le fonctionnement général du système de santé de chaque pays déterminera, dans une grande mesure, les résultats de la prévention, du diagnostic et du traitement de la maladie.