2 NOVEMBRE—COMMÉMORATION DE L’ENGAGISME: Rappelons l’essentiel…

J’écris ces lignes dans le sillage de la commémoration de l’arrivée des engagés le 2 novembre, qui aura fait couler beaucoup d’encre sur les réseaux sociaux et ailleurs. En préambule, je tiens à dire haut et fort que personne n’a le droit de faire main basse sur l’Histoire, de l’instrumentaliser à des fins méprisables de haine communale ou de déchirure du tissu social. Le contexte demeure tendu, les crispations sont là. Et il faut soigner la plaie.
J’ai toujours développé une approche inclusive de l’engagisme, développant dans la coolitude, une philosophie mettant les altérités en mire, explorant l’humanisme du Divers. Ce dernier est pour moi l’autre Grande Expérience du Great Experiment que fut le coolie trade… J’ai écrit cela il y a plus de 25 ans, et je pense que ceux et celles qui aiment l’humain en dehors des considérations sectaires, sont dans la même optique, et ils sont bien nombreux, je le constate chaque jour. On peut, j’en suis convaincu, apprendre que la violence et la haine sont des impasses, des régressions de notre humanité. Et peut-être, pour commencer ou poursuivre notre travail (et non devoir) de mémoire, il nous faut remettre en évidence un fait : si nous commémorons le 2 novembre comme événement national, comme faisant partie de notre récit national intrinsèque, il faut nous considérer comme les descendants symboliques ou spirituels des Hill Coolies ou Dhangars, ces sans-voix de l’Histoire, et ne plus avoir honte d’eux. Ce mépris envers ces expérimentateurs historiques est aussi une forme de violence historique faite à la mémoire, à notre inconscient collectif. Ne plus avoir honte de son passé, le dépasser en l’intégrant, sans l’arranger sans cesse pour le mettre dans le cadre de nos narcissismes sociétaux ou de nos prétextes pour avilir l’autre en nous… Ou pour oublier afin de répliquer l’innommable.
Ci-dessous, je nous propose des extraits d’un texte de « prose brisée » que j’ai écrit pour les Hill Coolies le 2 novembre 2017. Bonne lecture à toutes les Mauriciennes et Mauriciens désireux de vivre en paix dans notre diversité, sans céder aux sirènes de la division.
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À l’île Maurice, hommage aux « hill coolies » ou Dhangars en ce 2 novembre 2017
Pour la mémoire non entachée d’indignité des 36 premiers engagés (30 hommes, 6 femmes)  venus à Maurice sur l’Atlas le 2 novembre. Callachaund, Dhookun, Bhomarah, Bhoodoo, Champah…  Ils avaient signé (de leur pouce ou d’un X) un contrat d’engagement avec George Charles Arbuthnot le 10 septembre 1834, pour une durée de 5 ans au-delà des mers. Le contrat était rédigé en Bengali. On les appelait les coolies des collines ou Dhangars. Leur contrat est le premier document juridique lançant la Grande Expérience ou coolie trade, attestant, sans réfutation possible, de la prévalence du terme coolie en amont de l’engagisme, devant par la suite donner l’appellation coolie (et non girmit ou indentured ou aapravasi) trade à cette migration contractuelle qui alla bouleverser l’anthropologie culturelle de nombreux pays dans le monde. Rappelons que kuli, terme polysémique, signifie salarié, ce qui doit désamorcer la honte ou stigmate que d’aucuns semblent attacher à ce mot noble pour l’extirper de l’Histoire à des fins contestables. Oui, je pense à ces pionniers, ces « hill coolies » ou Dhangars, qui allaient amorcer l’arrivée des 455,000 engagés à Maurice, entre 1835 et 1910. À eux, à elles,  je dédie cette prose « brisée des brisants »… C’est pour eux que j’écris depuis 1989 à ce jour, en voyageant vers leur potentiel d’humanisme sans limites.
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Prose brisée des brisants, maudits soient les coolies, //
Par ce jour, au nom d’un nouveau contrat sans contrat, // On effacera le coolie, « d’accord, cela me fait honte » // On effacera le coolie qui n’est pas de mon bord, // D’accord, cela ne convient pas à ma version qui seule compte.// On effacera le coolie trade, que ce soit un corps à corps avec la mort // Ou plutôt, avec le Mot que j’ai décidé d’accoler à mon corpus, // On effacera le coolie // Pour que je dise laboureur, migrant, girmit, maharajah-coolie // Master-coolie sans coolie, only the position of the master counts // Bloody coolie, it is a colonial slur, a wound you remind me of. // Je ne suis pas assez créatif pour dépasser un mot // Je ne suis pas fait pour créer avec la part sombre de mon Histoire // Il faut gommer le coolie, le couler, le lier au cou, // Le condamner car il est important de masquer le vrai visage de l’Histoire. // Dhangar, vil coolie des collines ; tu fais honte à l’odyssée clean des engagés // Débaptiser, renommer, dénommer, déformer, qu’importe, il faut // Réengager l’engagé au cours des roupies brûlantes du moment. // En ce jour de l’arrivée des engagés, il s’agit de se désengager du vrai,  (…) S’ils savaient que nous avions honte d’eux, ce jour même, ils s’en retourneraient dans leurs coolie tombs. Ou leurs coolie ships.
(…)  Effaçons, effaçons, je le veux bien le coolie trade, appelons le girmit labourer trade, brûlons // Les livres d’Histoire, les livres qui sonnent le pétard des maîtres de l’Histoire. // Moi je dis couillonnade, « on peut changer le nom de la rose, il sentira toujours aussi bon », // On peut mettre tous les mots dans la cave, les textes seront là en archives sans incendie…
(…) On effacera certes « coolie » pour // Être Maharaja ou Rajkumari des bateaux. // Mais on appelle un serf un serf et non le noble paysan du nouveau temps // Ah vouloir gommer le passé pour broder la fausse tapisserie de Bayeux// Est-ce cela la reconquête du sens, // Est-ce là le motif du désengagement avec l’engagé ?
(…)  Donnez un autre nom à grand bazar ou petit bazar, le nom d’origine résistera de mémoire en mémoires. // Changez coolie, castéisez coolie, communalisez coolie, pour moi coolie était blanc, marron, noir… // Il était tamoul, hindou, musulman, chrétien taoïste ou bouddhiste… // Je n’ai pas honte de chanter son nom clair parmi les dédales des mémoires complexées // Des histoires recomposées, des contrats déchirés, instrumentalisés // Prenez garde, bafoueurs des mémoires // N’engagez pas les dhangars dans les dérives et pertes de mémoires meurtrières // L’engagisme coolie n’est pas un autre prétexte pour déchirer le contrat social ou l’humanisme de nos différences //(…)
Heureux le coolie engagé qui reconnaît l’esclave, le migrant, le réfugié comme son frère // Heureux le coolie qui sait que l’Histoire ne faussera pas sa présence // Heureux le coolie qui est laboureur, girmit, aapravasi qui ne rejette pas l’autre ni soi-même // Heureux celui qui n’a honte ni de son ancêtre ni de lui-même ou de sa généalogie // Heureux le coolie qui est jahaji bhai ou behen // Frère et sœur de bateaux de tous les damnés de la terre ou de la mer // Car le coolie ne renie ni son humanité ni sa solidarité encore moins son originalité // Il ne s’enferme pas dans le mot dans lequel l’autre s’est enfermé // Le coolie dessine visions de nos voyages vers les humanités. // (…) C’est à toi, frère et sœur Dhangar, sans édulcorer ta vérité, ta noblesse humaine, que je rends hommage en ce deux novembre, jour de ton arrivée à mon île natale, à mes mondes futurs…
Salutation à toi, frère et sœur coolie, salarié des nouveaux mondes, frère des collines, sœur du corail. Ancêtre Dhangar, c’est ici que tu m’as rendu noble de ton Histoire sans cadenas ou traquenard, sans la haine de mes semblables. C’est toi, la source de notre humanisme corallien. Et c’est toi qui resteras aux seize marches de mon élévation vers les altérités, vers les proses brisées de tous les brisants.

2 novembre 2017