Alors que l’actualité se concentre sur l’usage des drogues et autres prises de produits synthétiques, nous avons tendance à oublier le problème de l’alcoolisme à Maurice. L’alcool est une drogue légale qui fait autant, voire plus de dégâts dans la société. La situation générale est “alarmante”, constatent plusieurs sources rattachées au dossier. Chaque année, plus de 4,000 personnes sont traitées pour intoxication due à ce produit. Un problème social qui s’accentue face au changement de mœurs, rendant banals la féminisation et le rajeunissement de ses consommateurs qui tendent à s’engouffrer dans l’addiction.

“L’alcool a détruit ma vie. J’ai perdu mon travail et, pendant un an et demi, j’ai vécu dans la rue”, confie Lindsay, 60 ans. Pour sa part, Annabelle passait son temps à l’hôpital. “J’étais souvent prise de vertiges et de vomissements et tombais à même la rue. Boire était plus important à mes yeux que les examens de CPE que ma fille devait passer. Y penser maintenant me déchire le cœur car je n’ai pas été là pour mes enfants.” D’autres, comme David, 35 ans, ont succombé à la violence à cause de leur addiction. “Dans un état d’ivresse totale, j’ai menacé ma femme avec un couteau devant mes deux enfants.” Entre désarroi et affolement, les parents d’Arnaud, 36 ans, ont vu leur fils devenir l’ombre de lui-même. “Mama ek papa inn vers boukou larm ek zot inn bien soufer trouv mwa koumsa.” Avec le recul, Mike, 43 ans, se rend compte qu’il a détruit sa famille. “Ma femme et mes enfants m’ont quitté, ne pouvant plus supporter cet enfer.”

L’alcool, drogue légale.
Ces douloureuses expériences sont le reflet d’une situation qui touche beaucoup de familles mauriciennes. Bien que rarement mis en avant, comparé à la consommation de drogue, l’alcool, qui est en vente légale, détruit des vies. Perte de travail et violence domestique sont notamment évoquées. Chaque année, plus de 4,000 personnes se rendent dans les hôpitaux pour avoir recours à des soins suite à une intoxication à l’alcool après une prise trop élevée de la substance. Les spécialistes parlent d’une situation inquiétante. “Mon constat est que l’alcool est une drogue légale qui fait autant de dégâts”, souligne Edley Maurer, coordinateur de l’ONG Safire. “La drogue touche une minorité, alors que l’alcool, qui est vendu légalement, fait beaucoup plus de dégâts et de déchéances parmi les familles.”

Ambal Jeanne, directrice de SOS Femmes, abonde dans le même sens. “La situation de l’alcoolisme à Maurice est alarmante. Cela s’explique par sa facilité d’accès. Dans l’anonymat, nous pouvons entrer dans une grande surface et nous en procurer.” José Ah Choon, travailleur social et responsable du Centre d’Accueil de Terre Rouge, souligne que l’alcool n’est pas un fléau qui touche uniquement les personnes qui ont des problèmes. “Personne n’est à l’abri. Alkolism pa get figir ek li trouv dan tou landrwa, tou klas sosial ek tou relizion.” En effet, hommes et femmes de tous âges peuvent devenir alcooliques, précisent nos interlocuteurs.

“Dilo swiv kanal”.
Cet état de fait tient également sa source du mauvais exemple que donnent certains parents. “Dilo swiv kanal”, souligne José Ah Choon. Les parents envoient leurs enfants acheter des boissons alcoolisées pour eux et les commerçants n’ont pas de contrôle sur ceux qui consomment.

Le Dr Seewoobudul, du Mental Health Hospital, fait le même constat. “On a eu beaucoup d’enfants qui veulent imiter leurs parents. Nous avons souvent eu des adolescents de 11 ou 12 ans qui sont emmenés chez nous parce qu’ils boivent régulièrement. Il faut savoir que l’alcool est encore plus néfaste dans le corps d’un enfant, empêchant son bon développement.”

Georgette Talary, assistant directrice au centre La Chrysalide, s’interroge : si les parents prennent l’habitude de consommer ces produits devant leurs petits ou qu’ils les envoient s’en approvisionner à leur place, “où est l’exemple ?”. Ambal Jeanne évoque une certaine banalisation de la consommation d’alcool au sein des foyers. “Même lors des anniversaires d’enfants, cette boisson est présente sur la table. L’enfant apprend depuis qu’il est petit qu’il est normal d’en consommer. On apprend à l’enfant que l’alcool est permis.”

Basculer dans l’addiction.
David, 35 ans, est conscient d’avoir été un mauvais modèle pour ses deux enfants. “Kouma ou le mo met lord ek montre zot distinge ant le bien ek le mal kan momem mo pa bon ? Si mon second enfant âgé de 5 ans n’a pas trop senti ces tensions, ma fille aînée a été vraiment affectée. Quand j’étais sous l’effet de l’alcool, je me trouvais dans une autre réalité. Je pouvais retirer mon sexe devant elle et uriner sur place.”

Comment développer une relation mère-enfant et père-enfant avec une personne qui est constamment ivre, se demande Ambal Jeanne. “L’enfant n’a pas une relation saine avec un de ses parents et les tensions sont courantes à la maison. Une angoisse constante qui peut avoir des répercussions sur son psychisme. Plus tard, cela peut le pousser à reproduire le même schéma ou lui faire prendre conscience que ce n’est pas la voie à suivre.”

Les jeunes se mettent à consommer de l’alcool pour d’autres raisons également. Le Dr Seewoobudul évoque la rébellion comme motivation. “Les jeunes d’aujourd’hui sont plus rebelles. Pour montrer à leurs amis qu’ils sont grands et indépendants, ils boivent.”
Trop souvent, les alcooliques ne sont pas conscients d’être en proie à cette dépendance. Comme l’explique Ambal Jeanne, “ce que les gens ne réalisent pas, c’est que l’on a beau être un social drinker et boire un drink de temps en temps, mais on peut facilement basculer dans l’addiction.” C’est le cas de Mike qui, depuis ces trois dernières années, a chuté dans ce fléau sans s’en rendre compte. “C’est devenu récurrent. Je pouvais boire une semaine d’affilée.”

“Je buvais pour fuir la réalité”.
Depuis le décès de sa femme en 2004, l’alcool était devenu l’exutoire de Lindsay, sa seule porte de sortie pour soulager sa douleur immense. “J’ai commencé à boire du rhum depuis le matin et j’ai arrêté d’aller travailler. On m’a mis à la porte et je me suis retrouvé à la rue, faute d’argent pour me payer un logement. Je vivais près du bazar et je rendais des petits services, comme balayer devant la porte d’une boutique ou aller acheter une bonbonne de gaz afin d’avoir de quoi m’acheter de l’alcool.”

Tout comme Lindsay, Annabelle a succombé à l’appel de l’alcool à la mort d’un être cher, en l’occurrence son père. “J’étais très proche de lui. Quand il est décédé, j’ai eu un chagrin immense. La seule chose qui me donnait un peu de réconfort, c’était l’alcool. Je buvais pour fuir la réalité.”

Arnaud ne s’est pas rendu compte de quand ou comment il a basculé dans cet engrenage. Il gagnait bien sa vie dans un call centre mais s’est retrouvé du jour au lendemain avec une envie irrépressible de boire du matin au soir. “Je pouvais boire de 8h le matin jusqu’à minuit. À un moment, je ne tenais plus l’alcool. Je ne mangeais plus. J’ai arrêté mes activités professionnelles pour pouvoir boire sans aucune restriction.”

L’alcool est un mal qui gagne du terrain à Maurice. Edley Maurer affirme qu’il faut que l’on sache quelle vision nous voulons pour notre société. Car si nous ne tirons pas la sonnette d’alarme, nous aurons une population malade dans un futur proche.

L’alcoolisme en chiffres
– Selon le Household Budget Survey 2017 (Statistics Mauritius), la dépense moyenne en termes de consommation d’alcool par ménage et par mois est de Rs 1,763. En ce qui concerne la dépense moyenne accumulée au sein du ménage et à l’extérieur, elle s’élève à Rs 2,100.
– Plus de 4,000 personnes atterrissent chaque année dans les hôpitaux, y compris le Mental Health Hospital, présentant des signes d’intoxication à l’alcool due à une trop forte consommation. Elles étaient 4,145 en 2013, 4,159 en 2014, 4,522 en 2015, 4,175 en 2016 et 4,047 en 2017.
– Le taux de mortalité dû aux complications résultant de la consommation d’alcool était de 84 en 2015, 132 en 2016 et 112 en 2017.

Syndrome d’alcoolémie fœtale : Nouveau-nés affectés
Prendre de l’alcool pendant la grossesse a des répercussions graves sur le fœtus. Le syndrome d’alcoolémie fœtale comprend la plupart du temps des complications et des déficiences irréversibles. Selon le Dr Sewbadul, les déficiences sont quasiment certaines. “C’est presque automatique : si une personne consomme de l’alcool au début de sa grossesse, cela aura des conséquences très graves sur son enfant à venir. Il est très rare qu’un bébé ne naisse pas avec ces symptômes. L’enfant atteint du syndrome d’alcoolémie fœtale a des caractéristiques bien définies. Il aura un front plus large, des lèvres mal formées, ne pourra pas réussir académiquement comme les autres et son développement mental sera retardé.” Prendre de l’alcool à différentes étapes de la grossesse provoque des déficiences différentes, tout comme la consommation d’alcool pendant l’allaitement.

Pour informer la population, l’ONG Étoile D’Espérance avait organisé une campagne nationale de sensibilisation en 2015. “On a tendance à banaliser cela parce que les gens croient que l’alcool n’entre pas dans le placenta. Il faut savoir que tout ce que nous mangeons et buvons, le fœtus en fait autant. Le foie d’un bébé n’est pas comme celui d’un adulte. Il prendra énormément de temps pour résorber cet alcool. Le plus grave, c’est le système nerveux central : quand le cerveau est atteint, c’est irréversible. Le bébé va naître avec un cuir chevelu inférieur, sa dentition se fera plus tard, il va peut-être parler plus tardivement”, souligne Michaela Clément, d’Étoile D’Espérance.

Comment devient-on dépendant à l’alcool ?
Le Dr Sewbadul explique que l’alcool contient des substances qui affectent l’organisme et qui développent des tolérances chez les personnes. Une personne qui prend de l’alcool souvent va développer une tolérance à l’alcool, ce qui veut dire qu’elle se saoulera bien vite avec peu d’alcool. Le contraire peut aussi se produire : la personne devra prendre beaucoup plus d’alcool pour atteindre le même degré d’ivresse. Ça dépend de sa constitution. Devenir dépendant à l’alcool dépend de beaucoup de facteurs. “Il y a des facteurs sociaux, environnementaux et génétiques également. Certaines personnes auront besoin de boire pour se relaxer ou même pour pouvoir dormir.”

Il faut savoir que l’alcool affecte le corps de différentes façons. Le foie est particulièrement concerné car c’est lui seul qui a la capacité de résorber l’alcool dans le corps. “C’est le seul organe qui métabolise l’alcool dans le corps humain, à coup de 1 unité par heure. Sachant qu’une canette de bière contient 1,4 unités d’alcool, si on boit plusieurs canettes, il faudra au foie beaucoup de temps pour métaboliser la substance. Sachez également qu’une personne ayant bu beaucoup trop présente des risques d’insuffisances cardiaques, de problèmes au foie ou de hausse de la tension à n’importe quel moment.”
À long terme, la cirrhose est une forte probabilité pour les alcooliques.

Quels recours ?
Pour se sortir de l’alcoolisme, plusieurs associations ou institutions de santé proposent des soins et des programmes différents. Les Alcooliques Anonymes, l’Étoile d’Espérance et le Centre d’Accueil de Terre Rouge accueillent des dépendants de l’alcool. Si une personne n’a pas la volonté de s’en sortir, le combat est perdu d’avance. “Quand ces personnes entrent dans le programme, elles doivent continuer à venir pour ne pas rechuter. Seule une personne sur trois arrive à arrêter de boire. C’est une question de volonté et d’honnêteté envers soi-même. Il y en a beaucoup qui viennent deux ou trois fois avant de disparaître”, souligne Satish, président des Alcooliques Anonymes.

Familles brisées

Sharmila, 29 ans :
“Viv lanfer avek enn papa alkolik”
“Du jour au lendemain, ma famille et moi sommes devenus les pestiférés du quartier. Nos proches ne voulaient plus nous fréquenter. Ma mère, mon petit frère et moi n’avions presque plus de vie sociale et ne sortions que rarement de chez nous. Au sein de notre maison, nou ti pe viv lanfer avek enn papa alkolik. Sans raison, papi zoure e rod lager, kriye for pou fer tou vwazin tande. Pir, ena fwa li dormi touni lor marb o milie lakaz ou li konfond larmwar avek twalet.
Papa avait une haute responsabilité dans une société mécanique. Il a été mis à la porte, perdant ses 40 années de service. Il est devenu comme un clochard. Pour pouvoir s’acheter sa dose, il quémande auprès des boutiquiers du coin et d’autres personnes qu’il croise en route, prétextant que nous n’avons rien à manger. Souvan dimounn ramas li lor sime, pe kime ou pe dormi. Mo sagrin mo ena enn papa ki’nn bes nou latet anba koumsa”.

Linda, 52 ans :
“À cause de mon fils, mes deux filles ont coupé les ponts”
“Mon fils, âgé de 28 ans, vient d’être admis à l’hôpital. Les médecins disent que son foie et son pancréas ne fonctionnent plus. Depuis cinq ans, il nous fait vivre un cauchemar éveillé. Ce n’est plus le jeune homme doux et attentionné qu’il était autrefois. Kan li bwar li vinn bebet. Dès qu’il ingurgite une petite quantité, il s’écroule ou cherche la bagarre avec moi, et il va jusqu’à me frapper. Ne pouvant plus supporter cette situation, mes deux filles m’ont ordonné de le mettre à la porte. Chose que mon cœur de mère n’a pas été en mesure de faire. À cause de mon fils, mes deux filles ont coupé les ponts avec moi et ne me laissent même plus voir mes petits-enfants”.

Transition dans les mœurs
L’alcoolisme concerne non seulement les hommes mais aussi les femmes, souligne Ambal Jeanne, la directrice de SOS Femmes. “Il y a une transition dans les mœurs. Avant, les femmes buvaient en cachète; de nos jours, cela fait classe et tendance. Ces dernières ont un certain pouvoir d’achat. Les happy-hours ne sont pas uniquement un lieu de rencontre mais la boisson y coule à flots.”

Satish, président des Alcooliques Anonymes, confie que depuis quelque temps, l’association accueille beaucoup plus de femmes. “Nous comptons actuellement une quinzaine de femmes. En général, elles ont plus peur de se dévoiler que les hommes.”