25 ANS : Une notion de notre jeune République

Cette année, l’île Maurice célèbre le 25e anniversaire de son accession au statut de République. Indépendante en 1968 et devenue République en 1992, notre île s’apprête à célébrer cet événement sans que cela puisse vraiment émouvoir le peuple. Bien évidemment, la célébration du jubilé d’Or à l’accession de l’Indépendance l’an prochain retiendra beaucoup plus d’attention, comparée à l’événement de cette année.
Une des premières questions qu’on peut se poser : pourquoi l’île Maurice a-t-elle choisi de devenir une République ?  Le terme « République » nous paraissait relativement flou au temps où toute connotation qui y était liée signifiait un pays en situation économique et politique défavorable.  Citons par exemple, la République Populaire de Chine de l’ère post-Mao, la République des Seychelles au temps du parti unique dans les années 70 ou encore Madagascar comme République à l’image procommuniste durant la même époque. Dans cette optique, le peuple mauricien se sentait un peu perdu à l’approche de l’avènement du pays au statut de République tout en étant membre du Commonwealth.
En 1992, la décision fut prise sans pour autant froisser l’opinion publique.  Dans un style propre au “marketing”, les dirigeants de l’époque voulurent dire que le statut de République permettrait à l’île Maurice d’être mieux reconnue dans la ligue des nations, auprès des autres états membres du Commonwealth et, bien entendu, au sein de l’Union africaine. Ajouté à cela, le choix d’être plus libre et détaché du Commonwealth permettrait à Maurice de mieux asseoir sa souveraineté dans l’océan Indien.
Au moment où la République fut proclamée, soit le 12 mars, il y eut le choix de feu sir Veerasamy Ringadoo, comme premier président, suivi de Cassam Uteem, comme celui qui donna une image assez forte de la République à compter du 30 juin de la même année.  Ainsi, en atteignant ce statut, notre pays pouvait bien choisir son président en se débarrassant de son gouverneur général, mieux organiser sa politique interne, notamment la Constitution mauricienne calquée sur des valeurs plutôt locales que westminstériennes.  
Certains changements notables furent perçus quant à l’accession de Maurice au statut de République.  Premièrement, les effigies royales disparurent de nos pièces de monnaie et des billets de banque.  Deuxièmement, le rôle du président fut mieux perçu comparé à celui de gouverneur général, d’où le président devenait un symbole plus fort et national, comparé à l’ancien qui se limitait à une représentation britannique post-indépendante.  En sus de cela, il y eut un peu plus de détachement de l’île Maurice de la Grande-Bretagne, notamment au niveau du changement des appellations.  Par exemple, l’Assemblée législative devint l’Assemblée nationale, le Château du gouverneur général devint le fief du président de la République. Aussi, quelques changements suivirent, dont le nouveau passeport à l’effigie de la République de Maurice. Les insignes et les honneurs délaissèrent les titres de la Blonde Albion comme Sir, CBE, MBE, OBE pour devenir plutôt GCSK, GOSK, etc ; d’où le “Star and Key of the Indian Ocean” devint un signe particulier de la distinction citoyenne.
Il y eut toutefois quelques appréhensions quant au choix de l’île Maurice de s’associer à une République. Les bourses d’études offertes par la Grande-Bretagne, connues comme la Bourse d’Angleterre, furent supprimées pour devenir une bourse de l’État mauricien. Également, le choix de faire des études financées par le Royaume-Uni s’effaça pour céder la place à un choix de bourses offertes par une gamme plus étendue de pays amis. Un autre fait notable fut que les donations européennes sous l’ancien programme de développement, telles le lait, le fromage et les fruits secs aux écoles primaires, furent stoppées à pareille époque sous prétexte que notre pays atteignait un autre niveau de développement avec la République.
Sur le plan légal, il n’y eut pas de changement majeur cependant. L’île Maurice garda son système judiciaire comme tel avec l’équilibre entre la loi anglo-saxonne et le Code napoléon. Le recours au Privy Council existe toujours.  Il y eut plutôt des changements cosmétiques en termes d’appellation de certaines institutions. Dans cette optique, si le système judiciaire ne changea pas de donne, le système politique ne resta pas figé pour autant. Le “Best Loser System” fut maintenu pour les élections générales avec sa dose de communalisme.  Également, le recensement de la population mauricienne se fia à la communautarisation établie en 1972 qui donna pas mal d’arguments aux nouveaux républicains de contester ce partage ethnique, plutôt colonial.
Vingt-cinq ans après l'accession de Maurice au statut de République, le peuple ne sait pas pour autant si cette élévation a été pour le meilleur ou pour le pire. Au moment où on fait quelques micros-trottoirs avec des représentants de notre arc-en-ciel mauricien, il y a toujours des nostalgiques qui croient que l’île Maurice aurait dû demeurer une colonie britannique. Certains trouvent en cette notion une futilité car, au fond, rien de probant n’a été créé pour bien défendre ce concept républicain. Pire, certains éditorialistes et intellectuels pensent que lors de quelques déboires au sein de la politique mauricienne ou dans des cas de corruption, on attribue facilement le terme « république bananière » à notre pays.
Dans l’ensemble, le concept de la République, qui était censé conférer plus de légitimité à notre État insulaire, n’a vraiment pas accroché car le concept demeure vague. Tout récemment, l’ancien Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, confirmait que l’indépendance de Maurice ne serait pas complète sans le retour des Chagos à l’île Maurice depuis sa scission de notre État en 1965.
Autant dire qu’il ne suffit pas d’avoir un passeport mauricien pour affirmer que nous sommes républicains.  Ce n’est pas suffisant de se proclamer républicain si on remplit un formulaire avec en-tête “Republic of Mauritius”.  L’idéal de se sentir indépendant, libre et détaché du cordon colonial ne s’est pas effacé pour autant. Alors, comment dire que nous sommes républicains ? Par ailleurs, est-ce que la République de Maurice s’est encore détachée du communautarisme, du clientélisme politique et de ses préjugés pour devenir enfin une entité mauricienne à part entière ?
Pour le moment, contentons-nous de dire que célébrer les 25 ans de la République n’est quand même pas un petit souvenir ou activité mineure qui ne mérite d’être commémoré(e). Espérons que cette commémoration de la République puisse devenir un palier pour la célébration de notre jubilé d’Or de l’Indépendance dans les 12 prochains mois.