Notre invité de ce premier dimanche de 2019 est le chef commissaire de Rodrigues, Serge Clair. Dans cette interview, réalisée jeudi dernier dans son bureau à Port-Mathurin, il fait le bilan du gouvernement régional de Rodrigues et répond à des questions d’actualité locale et politique.

2018 aura-t-elle été une bonne année pour le gouvernement régional que vous dirigez ?

En tout cas, nous avons beaucoup travaillé en 2018, comme les années précédentes d’ailleurs. Il y a eu des avancées dans le domaine de l’éducation, qui tombe sous ma responsabilité. Dans le domaine de l’agriculture, nous avons créé des schemes pour les éleveurs et les planteurs, pour les aider à développer la terre en utilisant des machines spécialisées. Un grand pas a été fait avec la levée de l’interdiction d’exporter les animaux suite à l’épidémie de fièvre aphteuse. Nous avons aussi encouragé les éleveurs à construire des parcs pour mieux contrôler leurs animaux. Nous avons voulu par nos actions et nos décisions rendre les Rodriguais plus responsables et solidaires des autres et à réfléchir car, contrairement à d’autres, notre politique n’est pas d’exploiter l’ignorance des gens. Notre politique est d’amener les Rodrigues à réfléchir pour qu’ils puissent prendre leurs responsabilités par rapport à la communauté et à leur pays.

Pour 2019, nous allons demander que les enseignants rodriguais aient une formation différente, plus axée sur la vie ici. Pour le moment, ils bénéficient d’une formation destinée à Maurice qui ne tient pas compte des spécificités culturelles, géographiques et écologiques de Rodrigues. Par exemple, la relation du Rodriguais avec cet immense lagon qui entoure l’île et qui rythme la vie du pays. Nous avons montré l’exemple à Maurice dans plusieurs domaines, comme celui de la pêche ou de l’interdiction du plastique. Nous sommes satisfaits de notre bilan de l’année 2018.

 Quel est le mot d’ordre du gouvernement régional pour 2019 ?

Continuer à travailler pour le développement du pays, avec le soutien de la population. Réaliser les projets demandés par les Rodriguais. Il y a toujours à faire pour améliorer la vie et l’environnement des Rodriguais. Nous sommes là pour répondre aux souhaits de la population. Nous voulons faire des écoles communautaires avec 20 élèves par classe.

Les relations administratives entre Maurice et Rodrigues sont-elles bonnes ?

Elles sont excellentes, surtout avec Pravind Jugnauth comme Premier ministre.

Vous avez été cité dans le rapport de la commission Lam Shang Leen sur la drogue. Au moment de la publication, vous aviez déclaré que vous alliez laver votre honneur sali. Qu’avez-vous fait concrètement depuis ?

J’ai fini par comprendre qu’il y avait des gens de l’opposition qui sont allés déposer devant la commission et ont fait des allégations contre moi. Mais la commission ne m’a pas appelé pour me demander des explications par rapport à ces allégations. Elle s’est contentée de mettre ces allégations dans le rapport sans les vérifier. Depuis, j’ai demandé à mes hommes de loi d’entamer les procédures pour une judicial review et j’ai déjà signé deux affidavits pour démentir ces allégations mensongères. Par exemple, on a allégué que j’avais employé quelqu’un comme security guard, alors que je n’ai jamais eu un garde du corps ou un policier de garde devant ma résidence depuis que j’ai été élu en 1982 ! Savez-vous que les commissaires de Rodrigues ne demandent pas le traitement VIP quand ils voyagent ? Je n’arrive toujours pas à comprendre comment la commission Lam Shang Leen a pu publier de fausses allégations sur moi sans me convoquer.

L’un des principaux problèmes de Rodrigues est le captage et la distribution de l’eau potable. Il y a deux ans, le Rodriguais pouvait espérer avoir de l’eau dans son robinet une fois par mois. Est-ce que, depuis, la situation s’est améliorée ?

L’accent a été mis, en 2018, sur l’eau et je peux vous dire que la situation s’est beaucoup améliorée. Nous maîtrisons mieux la gestion de l’eau souterraine, avons fait construire des barrages et, surtout, nous sommes partis sur le dessalement de l’eau de mer. Dans ce domaine, nous avons eu des problèmes et beaucoup de retard parce que le Procurement Office avait attribué un contrat pour le dessalement de l’eau de mer à un Français qui n’avait aucune expérience en la matière et le travail n’a pas été fait convenablement, et nous avons dû recommencer a zéro. Je profite de l’occasion pour dire qu’il arrive malheureusement que ceux à qui les contrats de construction sont attribués ne respectent pas les conditions et les délais.

C’est ainsi que nous avons deux terrains de foot et plusieurs écoles où les travaux prévus n’ont pas encore été réalisés. Ce qui autorise à se demander comment les contrats ont pu être attribués à des gens qui ne les respectent pas. Je ne sais pas si c’est le cas à Maurice, mais en tout cas, ici, cela cause des problèmes, à tel point que nous envisageons de faire résilier légalement certains de ces contrats. Revenons à l’eau.

En 2019, nous allons avoir cinq unités de dessalement à Rodrigues. En 2005, nous avions lancé un grand projet de dessalement à Mourouk, mais quand en 2006 l’OPR a perdu les élections, le MR n’a pas continué le projet, ce qui a causé un énorme retard pour l’amélioration de la distribution de l’eu potable à Rodrigues et privé les Rodriguais de 12 000 mètres cubes d’eau dessalée par an. Ça c’est un de mes grands regrets. Aujourd’hui, notre objectif est de donner de l’eau aux familles rodriguaises une fois par semaine d’ici à 2022, la fin de notre mandat.

 Quand le Rodriguais aura-t-il droit à de l’eau une fois par jour ?

Tout dépend des conditions climatologiques. À Rodrigues, nous n’avons pas de pluie comme à Maurice. Pour améliorer la situation, nous sommes en train de travailler sur un projet pour le reboisement de Rodrigues. Certains endroits de l’île, comme autour de l’aéroport, sont comme un désert. Il va falloir planter des arbres, qui auront besoin d’être arrosés et qui vont attirer la pluie. Elle ne tombe pas à Rodrigues parce que notre terre est trop chaude et manque d’humidité. On demande aux hôtels de prévoir une unité de dessalement et à chaque Rodriguais qui construit une maison de prévoir un réservoir pour recueillir de l’eau de pluie. Par ailleurs, avec l’aide de l’Union européenne, nous avons commencé un programme de distribution de bassins pour garder l’eau.

 Que s’est-il passé dans le secteur du tourisme en 2018 ?

Au niveau du tourisme, le nombre d’arrivées est en augmentation et nous devons veiller que le produit rodriguais ne change pas. On vient à Rodrigues autant pour le pays que pour ses habitants, sa culture, sa gastronomie, ses traditions culturelles respectées et son accueil. Nous n’avons pas de projet d’hôtels cette année. Il y a par contre deux projets qui ont été attribués mais dont les travaux n’ont pas encore démarré. En général, nous ne prévoyons pas de grands projets hôteliers, mais allons continuer à encourager la création de petits gîtes et des tables d’hôtes.

Le ministre du Tourisme a récemment déclaré qu’il ne comptait pas employer Miss Mauritius, pourtant classée parmi les douze finalistes du concours, parce que son ministère n’emploie que des professionnels. Comment réagissez-vous à cette déclaration ?

Je considère que ce ministre, dont je ne veux pas prononcer le nom, a insulté tous les Rodriguais en insultant Miss Mauritius. D’autant que Miss Mauritius, qui est, je le souligne, une Rodriguaise, est diplômé en sciences politiques de l’université de Maurice. Cette déclaration, cette grosse insulte, vient démontrer qu’il existe encore des politiciens qui ne respectent pas le Rodriguais. Je pensais que le temps où certains Mauriciens maltraitaient les Rodriguais était révolu. On dirait que non. Mais heureusement qu’il y a des politiques, comme Pravind Jugnauth, qui pensent qu’il faut développer Rodrigues, qui fait partie de la République de Maurice. Il nous soutient pour des projets de développement d’envergure, comme celui de l’agrandissement de l’aéroport de Plaine Corail et du port. C’est un Premier ministre qui, comme son père, s’intéresse au développement. Tous les Premiers ministres n’ont pas eu cette attention et ce respect pour Rodrigues.

À quoi sert le ministre de Rodrigues, poste actuellement occupé par sir Anerood Jugnauth, puisqu’il existe une assemblée régionale ?

À représenter Rodrigues au conseil des ministres, à faire voter des lois à l’Assemblée nationale, tout en respectant les décisions de l’Assemblée régionale et en l’aidant à développer Rodrigues que, comme tout le monde le sait, sir Anerood porte dans son cœur. Autrefois, chaque ministère avait un budget pour Rodrigues et ce sont ces ministres qui dirigeaient Rodrigues. Aujourd’hui, nous préparons notre budget dans son ensemble et allons le présenter au ministre national des Finances.

Il y a à Rodrigues un problème de méthadone. Alors qu’à Maurice ce médicament, qui est utilisé dans un traitement  pour aider les drogués à se sevrer, est distribué dans les hôpitaux, ce qui n’est pas le cas à Rodrigues. Pourquoi ?

Nous ne voulons pas que Rodrigues devienne une île de drogués. Accepter cette distribution équivaut à aider la drogue à se répandre à Rodrigues. Certes, il y a des drogués à Rodrigues, mais beaucoup moins qu’à Maurice et nous ne voulons pas augmenter leur nombre.

Cette interdiction de la méthadone équivaut à priver un cancéreux de son médicament !

Écoutez, je ne me suis pas occupé personnellement de ce problème. Je vais discuter de la question avec le Commissaire à la Santé.

Le câble pour augmenter la vitesse d’internet a été installé depuis novembre, les colonnes sont déjà arrivées dans l’île, mais le raccordement ne sera fait qu’au mois de mars. Est-ce que ce délai aurait quelque chose à faire avec la concurrence des deux principales compagnies de téléphonie opérant dans l’île ?

Je ne suis pas au courant de cette affaire de concurrence. On nous a dit que le câble serait opérationnel en mars et nous avons préparé les Rodriguais à l’arrivée de la fibre. Tout ce que je peux vous dire, c’est que le contrat d’installation a été octroyé à Mauritius Telecom.

L’Assemblée régionale a décidé d’interdire à Rodrigues l’importation des voitures ayant plus de sept ans. Cette mesure ne prive-t-elle pas les Rodriguais qui n’ont pas les moyens de posséder une voiture ?

Cette thèse est véhiculée par les partisans du MR…

Peut-être, mais c’est aussi une vraie question que se posent de nombreux Rodriguais…

Cette décision a été prise parce que nous ne voulons pas que Rodrigues devienne une poubelle de vieilles voitures. On peut déjà voir, ici et là, à Rodrigues des carcasses de vieilles voitures, de vieux vans ou autobus abandonnés dans la nature, dans le paysage de Rodrigues qui est une toute petite île tout de même. Savez-vous qu’en comptant les motos, il y a plus de 14 000 véhicules à Rodrigues ! Cela étant, je sais qu’il y a eu des protestations et que le commissaire responsable de ce dossier est en train de les étudier.

Rodrigues a été à l’avant-garde de la République en ce qu’il s’agit de la protection de l’environnement et de la propreté des lieux publics. Mais il semble que l’île est moins propre qu’avant et on voit souvent des immondices sur les plages et même à Port-Mathurin. Le Rodriguais est-il en train de perdre ses bonnes habitudes ?

Vous avez raison, on voit des canettes de bière et des bouteilles en plastique dans certains endroits. Il y a dans ce domaine un certain relâchement des Rodriguais qu’il faut combattre. Cela fait partie du sens de la responsabilité qu’il faut développer chez le Rodriguais.

 Quelle est la situation dans le secteur de l’emploi ?

Nous essayons de développer un petit secteur privé avec la création de petites entreprises. Beaucoup de jeunes Rodriguais partent pour Maurice chercher de l’emploi, alors que les contracteurs qui obtiennent des contrats à Rodrigues disent qu’ils n’arrivent pas à trouver de la main-d’œuvre locale. Je me demande parfois si ces contracteurs payent leur main-d’œuvre comme il le faut.

Et pourtant, nous faisons des formations pour, par exemple, des maçons. Il y a aussi le fait que certains ont dévalorisé les métiers manuels et surtout ceux liés à l’agriculture. Cela a fait naître le sentiment chez le Rodriguais que travailler la terre est dévalorisant, dégradant et qu’il valait mieux être chômeur qu’agriculteur. C’est pour combattre cette mentalité qui s’est installée chez beaucoup de Rodriguais qu’il faut revoir la formation des enseignants qui, pour le moment, appliquent des méthodes d’enseignement formatées venues d’ailleurs. Il faut que les éducateurs apprennent aux jeunes Rodriguais à développer et à enrichir leur personnalité en fonction des spécificités de leur pays, qu’ils participent à son développement. Il faut apprendre qu’on doit se salir les mains pour son pays. Il faut une éducation qui soit axée sur l’avenir de Rodrigues et ses besoins dans les prochaines années.

 Justement, comment voyez-vous Rodrigues dans dix ans ?

Je vois surtout un Rodriguais qui se sera libéré de tout ce qui l’empêche de se développer et, en ce faisant, de développer son pays. Je vois un Rodriguais heureux de faire n’importe quel métier sans en avoir honte d’être éleveur ou agriculteur ou pêcheur. Il y a de l’argent dans ces métiers. Par exemple, avant la fièvre aphteuse, Rodrigues exportait annuellement pour plus de Rs 200 millions d’animaux. Il faut libérer le jeune de cette mentalité qui lui fait croire que la seule occupation respectable c’est d’obtenir un emploi dans l’administration, comme le racontent certains politiciens.

Parlons de politique. Depuis le début de cette interview, vous lancez des attaques contre l’opposition qui, elle aussi, ne vous épargne pas. Tous les jours, le MR critique l’OPR, qui fait la même chose. On parlait de Rodrigues dans dix ans. Est-ce qu’on peut envisager qu’un jour les politiciens rodriguais mettent de côté leurs attaques pour travailler ensemble pour l’avancement de l’île ?

Je me suis demandé au moment de l’autonomie si nous aurions au sein de l’Assemblée régionale des Rodriguais qui sauraient faire la politique comme il faut. Malheureusement, ce n’est pas le cas.

Selon vous, il n’y a que du mauvais dans l’opposition ? Ils sont tous des méchants de l’autre côté de l’assemblée ?

Je n’ai pas dit ça. Mais parfois, quand je les entends causer, quand je les entends insulter dans leurs conférences de presse, on se demande s’ils ne peuvent pas sortir de ce niveau ? Est-ce qu’ils croient que faire de l’opposition c’est seulement critiquer le gouvernement régional en pensant que les Rodriguais sont des imbéciles ?

Reposons la question à laquelle vous n’avez pas répondu. Est-il envisageable qu’un jour on ait à Rodrigues, après une élection, le parti qui a gagné et celui qui a perdu qui disent : on fait une trêve jusqu’aux prochaines élections et on travaille pour le pays ?

Je ne peux pas répondre à cette question, qui dit être posée aux militants de l’OPR qui décident de la politique du parti.

Que pensez-vous personnellement de cette éventualité ?

Je ne veux pas répondre à cette question.

2019 sera l’année des élections à Maurice. Quelle position comptez-vous adopter par rapport à cet événement politique ?

L’OPR va poser des candidats pour la circonscription, dont une femme, qui n’a pas encore été choisie. Au niveau politique, depuis la création de l’OPR, nous soutenons le gouvernement mauricien en place pour développer Rodrigues.

Vous venez de dire que l’OPR proposera une candidate aux élections générales. On s’est laissé dire que cette femme pourrait être votre fille. Seriez-vous en train de faire comme à Maurice, où en politique les enfants succèdent à leurs parents ?

C’est encore une rumeur que répand le MR…

C’est une autre question que se posent beaucoup de Rodriguais !

Je vous le répète : à l’OPR, ce sont les militants qui choisissent les candidats, pas le leader. En ce qui concerne ma fille, je peux vous dire qu’elle va bientôt se lancer dans le tourisme. Je ne souhaite pas que ma fille fasse de la politique. Je n’aimerais pas qu’elle subisse tout ce qu’on m’a fait subir.

Il n’y a donc pas de succession en vue à l’OPR, mais la question de la retraite du leader a-t-elle été envisagée ?

C’est aux militants de décider.

Mais vous-même, personnellement, est-ce que vous avez pensé à prendre votre retraite politique ?

Je n’ai pas encore décidé. J’ai 78 ans et en 2022, à la fin de mon mandat, j’aurais 82 ans (ndlr : il est né le 1er avril 1940). Tout va dépendre de l’énergie et de la force que j’aurai. Je sens qu’avec l’âge, je perds certaines choses, ma mémoire n’est plus la même, je suis souvent fatigué. Je me dis qu’il serait peut-être temps de quitter la politique pour jouir un peu de la vie. Mais je n’ai pas encore pris de décision.