« Le théâtre, à Maurice, est mort ! »

— Le souhait du dramaturge : « Vivement que l’État se ressaisisse et insuffle un nouvel élan à la création théâtrale car à Maurice le théâtre est mort ! »

Le terme “Has Been” ne fait pas partie du vocabulaire de Henri Favory. Derrière ses épaisses lunettes, cet enseignant de carrière évoque tant l’affaire Gaiqui, que ses « vives inquiétudes » d’humain et d’artiste devant ces situations et les dérives qui marquent notre temps et qui le poussent à s’interroger : « Kot nou pe alle ? » L’homme ne cache pas son écœurement, du fait qu’il n’y ait « pas de réelle volonté politique pour que le théâtre mauricien continue à vivre. Il faut vivement un nouveau souffle ! Je souhaite que les décideurs politiques réalisent l’importance du théâtre dans la vie du citoyen et qu’ils fassent le nécessaire pour rendre à la création artistique sa place et sa valeur. » Du haut de ses 76 ans, alors que Maurice se préâre à cémébrer les 50 ans d’indépendance, Henri Favory note l’érosion de l’essentiel…

Marie-France Favory et Mario Noorah dans diverses créations de la Troupe

« Mo ena full letan aster ! » décoche-t-il dans un sourire éloquent. Dans sa maison nichée au cœur de Pointe aux Sables, la torride chaleur estivale de ce début 2018 n’aura jamais raison de la lucidité de ce monument qu’est cet homme de théâtre cultivé, autodidacte et fin observateur, et acteur, de son pays. La raison pour laquelle Henri Favori dispose désormais de « boukou letan lib ! », ce n’est pas parce qu’il aurait tiré un trait sur ses activités artistiques. Loin de là. Mais « même quand j’ai une bonne pièce entre les mains, explique-t-il, où trouver la demi-douzaine ou dizaine de comédiens qui s’investiront, mettons trois mois, dans la préparation ? Et où la jouer, après ? Car il n’y a plus de théâtre… Celui de Port-Louis est fermé. Le Plaza, idem. Quant au Théâtre Serge Constantin, le gouvernement y organise ses activités… » De fait, estime-t-il, « le théâtre, à Maurice, est mort. »

Aussi, pour ne pas laisser mourir sa passion, « comme Gaston (ndr : Valayden), je suis contraint de monter les pièces dans ma cour et de les présenter, ici même ! » Ce qui réduit considérablement l’audience et s’érige comme un véritable obstacle pour cet homme de théâtre qui n’est jamais à court d’idées ni de projets. Mais l’artiste note qu’il a été « poussé à ce chômage involontaire injustifié. »

Pourtant, tout n’a pas toujours été aussi sombre pour Henri et sa « Troupe Favory » ! Il fut un temps, même, où le pays ne concevait d’activités artistiques sans elle… C’était, pour reprendre la formule sacrée, le bon vieux temps. Celui où Maurice respirait. S’apprenait. Se découvrait. S’identifiait. Le temps où l’île Maurice profonde voulait se doter d’un avenir, s’inscrire dans un lendemain où développement humain et épanouissement artistique, l’âme et le corps, se rejoignaient. Une époque où l’état ressentait les besoins autres que matériels, de son peuple ; sa soif de connaître et de se connaître. En ce temps-là, « nou finn gayn sikse parski piblik ti kontan ek reklam seki nou ti pe fer ! », explique le principal concerné.

Henri Favory (au centre) lors d’une représentation publique de la Troupe Favory

Ce qu’il faisait, en ce temps-là, avec sa Troupe Favory, c’étaient des créations artistiques théâtrales où multiples disciplines telles chants, poésies, danses et expression théâtrale se réconciliaient pour dire « ce qui se passait dans notre pays. Pour dénoncer des dérives. Pour questionner ce qu’on ne comprenait pas ». Un tableau reflétant l’actualité, instiguant la réflexion, poussant l’être à ne pas se résoudre à être un simple consommateur. Et surtout, c’était fait en langue créole. Chose peu commune, pour ces années-là. Mais plus encore, presque un « délit », aux yeux de quelques-uns pour qui cette langue n’avait pas sa place dans un théâtre, haut lieu de l’intelligence et de la réflexion !

Henri Favory se remémore, non sans un brin d’humour mêlé de nostalgie, de « deux personnes qui m’avaient fait des commentaires… Ça, je ne risque jamais d’oublier ! » Cela, dans le sillage d’une représentation, à la télévision nationale, d’une pièce de Samuel Beckett, « Acte sans parole ». En version créole mauricien. « Comme on devait passer à la télé, j’avais fait la présentation bien évidemment… en créole ! » Puis, les critiques ont commencé à pleuvoir : notamment, « un monsieur qui m’a dit : « quand même, parler de Beckett ! En créole ! » et cette dame, enseignante de profession, qui m’avait reproché : « Enn zoli ti milate kuma ou… Koz kreol dan television ! » Le sourire esquissé sur les lèvres d’Henri Favory à ces réminiscences en dit long.

Pour celui qui s’est fait un point d’honneur de placer le créole au centre de son œuvre, « nous faisions un théâtre non pas pour se divertir uniquement. » Pour la Troupe Favory, et celui qui en était le cœur et le poumon, « teat, se enn l’art, me sirtou, nou filozofi lavi. » De « Spektak Missie Lafontenn » à « Nu Traverse », en passant par « Tras », « Anjalay », « Tizan Zoli » ou encore, « Kaptu », Henri Favory et sa Troupe prennent comme point de départ notre quotidien, ses peines et ses joies et l’impact des décisions, sociales et politiques, sur nos comportements, notre mode de vie, et nos attitudes.
Cependant, au fil du temps, les choses ont beaucoup changé pour la Troupe Favory. Ces dernières années, les créations artistiques portant l’empreinte de ces artistes se sont faites très rares. Les « choses » n’ont pas évolué dans le bon sens. Pas dans celui où, idéalement, le théâtre qui prône la création originale de Favory, qui favorise le créole mauricien comme médium d’expression, et accentue le jeu corporel pour intensifier l’expression artistique aurait trouvé un espace adéquat, un encadrement digne de ce nom pour qu’il puisse continuer à perdurer. Ce qui amène l’homme et l’artiste à réclamer ce sursaut légitime de l’état : « il faudrait vivement que nos politiques réalisent que l’art est à l’essence de la vie. Et qu’ils rétablissent sa place au sein de nos vies. » Le théâtre, selon la définition prônée par la Troupe Favory, contribue aux racines de la nation mauricienne. Et pour reprendre Kaya, « pye san rasinn pa pu tini, kuma kan pena kiltir… » (Soley ek bondie).

L’engagé enragé

« Le théâtre, ce n’est pas uniquement pour faire rigoler, relève-t-il avec toujours cette note acerbe. La création artistique, comme nous l’avons prôné, c’est une manière de se détendre tout en réfléchissant. » Aujourd’hui, remarque-t-il, « il n’y a que Miselaine qui parvient à résister. Peut-être parce qu’elle a opté pour un théâtre « non engagé », ce qu’on nous a toujours reproché… » Mais qu’est-ce que l’engagement ?
Henri Favory a toujours soigneusement évité les pièges des étiquettes politiques : être attaché à tel mouvement, ou autre. « Certainement, nous avons nos idéologies, reconnaît l’artiste. Mais pour quelque régime que ce soit par lequel nous avons été sollicités, la décision était uniquement nôtre en ce qu’il s’agit d’inclure telle chanson, tel poème… La ligne éditoriale ne nous était jamais dictée. » Cela, Henry Favory ne l’aurait jamais accepté !

Pour lui, « cet « engagement » dont on parle, c’est mon mode de vie ! » Ce Mahébourgeois de naissance a complété une riche carrière de « 33 ans et un tiers » dans le professorat, dans le primaire. « J’ai commencé à Grand Sable G. S, puis j’ai travaillé dans une foule d’écoles… Et toujours, dès le début, ce même sens du devoir qui l’a animé : j’avais dit à mes élèves qu’on commencerait tôt, vers 08 h 30, et qu’on terminerait vers 16 h 30. Tous les jours. Certains sont venus me trouver pour me dire : « Papa pa pou ena cash pou paye leson… » Je leur avais répondu : « Kan eski monn koz leson are zot ? ! » Pour moi, cela coulait de source que je devais octroyer autant de temps à mes élèves, parce qu’ils n’étaient pas tous du même niveau, et que cela demandait du temps pour que chacun ait ce dont il avait besoin. »

Henri Favory a adopté cette attitude « à tous les enfants et dans toutes les écoles où j’ai travaillé. Je n’ai jamais réclamé un sou à qui que ce soit. Et j’ai toujours pensé qu’en faisant ce que je faisais, c’était tout simplement mon travail. » Son but : « Que le plus grand nombre d’enfants réussissaient aux examens ! »
Cette même rigueur, cet engagement, cette exigence face à sa propre personne, H. Favory les a cultivés tout au long de sa vie. « Ce n’est pas comme une casquette ou un chapeau que je visse sur ma tête quand je passe au théâtre. Je suis comme ça : dans la vie, sur les planches… partout ! »

Parcours d’un battant

Fils d’un mécanicien qui était journalier avant d’être employé sur un établissement sucrier et d’une mère femme au foyer, Henri est l’aîné d’une fratrie de cinq. « 1960, après le passage du cyclone Carol, c’était l’année de tous les changements… » Leur maison modeste, « longère », qualifiera-t-il, est détruite. « Au même moment, mon père fut engagé sur l’établissement sucrier. Nous quittâmes alors la « longère » que j’avais aidé mon père à reconstruire juste après le cyclone… » Il réussit aussi ses examens de School Certificate : « Sa letan la, kan ou pli gran dan fami, se ou devoir ale rode travay pou ed bann tipti grandi. » Ce qu’il fait en s’inscrivant à la Teachers’ Training School de Beau-Bassin. « Je n’avais que trois options, comme tout le monde de l’époque : policier, nursing ou prof. » Le costard du flic ne lui seyant pas — au propre comme au figuré, et le fait qu’il ne pouvait « respirer l’éther qu’il y a dans les hôpitaux », Henry Favory se fit donc enseignant, une carrière où il n’a cessé d’apprendre..