S’il reconnut volontiers devoir « à la France d’être un homme pensant », le directeur de presse de grande culture que fut Raoul Rivet ne pouvait qu’être issu d’une Île Maurice dont la connaissance des us et coutumes lui aurait été soufflée à la naissance même, en mai 1896. S’ensuivit, à compter de la deuxième décennie du 20e siècle, la fulgurante ascension de ce « patriote éclairé », dont le rayonnement s’élevait par-delà l’imposant buste, d’entre les plus beaux multipliants de la capitale.
À la barre du Mauricien jusqu’au 29 novembre 1957, date du non-négociable grand départ pour l’au-delà, Raoul Rivet fit l’acquisition de ce quotidien en 1922 pour fermement lui tenir les rênes. Cette démarche visionnaire prélude dès lors aux fondations d’un engouement plus prononcé pour la liberté à travers le pays.
Dans un ouvrage fort instructif, Isle de France, Île Maurice (Sa Géographie, Son histoire, Son Agriculture, Ses Industries, Ses Institutions, Pierre de Sornay souligna en 1950 :?« Depuis que M. Raoul Rivet en est le rédacteur-en-chef, Le Mauricien a pris une extension considérable. Écrivain distingué, polémiste redoutable et patriote éclairé, M. Rivet a su donner à son journal un intérêt marquant, qui a accru le nombre de ses lecteurs et abonnés au point de porter le tirage à un chiffre inconnu jusque-là dans la presse mauricienne. »
Cependant, Raoul Rivet ne se contenta guère de son statut d’homme de presse tant la sphère politique lui tenait à coeur, et qu’avait préséance, en son for intérieur, la mise en oeuvre des valeurs sur le terrain social. Cette « prise sur le réel » dans la pratique politique lui était chère, si chère que ses pairs lui reconnaissaient cette faculté du devoir et cette naturelle inclination à servir, le tout allié à une délicate et discrète générosité.
Maire de Port-Louis en 1934, 1935 et 1944, Raoul Rivet avait siégé au Conseil Municipal durant 22 ans (de 1924 à 1946), sa notoriété dépassant nos frontières insulaires; de hautes distinctions à Madagascar et à La Réunion, entre autres, lui furent conférées. Et vers la fin des années 40, La France le fit Chevalier de la Légion d’Honneur.
Raoul Rivet fut également une source d’inspiration pour bon nombre de ses compatriotes. À la commémoration du centenaire de sa naissance, on écrivait dans Le Mauricien du vendredi 29 novembre 1996 que le tribun « encouragea Auguste Toussaint à rédiger une histoire de l’action municipale, ce qui donna cet incomparable et indispensable ‘Port-Louis, Deux Siècles d’Histoire – 1735-1935’ ».
Pluriels, en effet, étaient les combats que menait inlassablement Raoul Rivet. Au cours des années 40, hormis ses dénonciations du régime d’apartheid en Afrique du Sud, il s’inscrivit avec conviction dans d’âpres débats quant à la politique linguistique à Mauritius Island. Il s’exprima au sein d’un comité institué à la suite de la publication d’un rapport de W.F. Ward, directeur de l’Instruction publique, plaidant pour que la langue française soit le médium d’instruction à Maurice: « On ne peut prendre la langue la moins connue pour enseigner et éduquer la population : on doit employer la langue la plus connue, la plus familière à la population, la langue dont les éléments sont le plus ancrés dans l’esprit du plus grand nombre, et, des deux langues occidentales en cause, c’est le français qui occupe cette situation chez nous. » Auparavant, lors de cette même allocution, Raoul Rivet prit néanmoins le soin de préciser que « je ne veux nullement que l’on puisse penser que je désire l’élimination de la langue anglaise de ce pays… ».
Parmi les centres d’intérêt de Raoul Rivet, on notera son amour inconditionnel des chevaux. Les courses hippiques prirent une ampleur certaine dans sa vie, sa persévérance en tant que propriétaire de chevaux et Nominator lui valant même la consécration du Maiden Cup en 1956 (grâce à la jument Roseraie). En dépit de ses nombreuses activités, il trouvait tout de même du temps pour s’adonner à son jeu de cartes favori, le Bésigue, en compagnie de ses amis proches, en l’occurrence Max Moutia, Raoul Duval, M. Berchon, Paul Perrier et France Feillafé, pour ne citer que ceux-là…
Loin de l’éloge excessif
Soixante années après la disparition de Raoul Rivet, les archives du Mauricien et de la presse écrite en général ne tarissent pas d’hommages à son égard, dont celui d’Aunauth Beejadhur, qui lui trouvait, dans Le Mauricien du lundi 2 décembre 1957, une « maturité de style ». Jules Koenig, en cette même année, décelait chez l’homme et le parlementaire ce qui suit: « Jugement sûr, droiture de caractère, loyauté, sincérité, respect de la parole donnée et humanisme… »?Et alors même que Jérôme Arékion évoquait [l’]admirateur d’Ollier et [le] disciple de L’Homme, Henri Vigier de Latour fit ressortir que « l’homme ne fut jamais étourdi par les honneurs et ceux qui eurent l’avantage de le connaître savent qu’il avait toujours gardé, sous des dehors plutôt froids, cachant une certaine timidité, son excellente simplicité et une très grande bonté d’âme ».
Ces témoignages ainsi que ceux de Marcel Cabon, de Pierre Renaud et de Félix Laventure, de G-A. Decotter ou encore d’André Masson, entre autres, ne tombèrent fort heureusement pas dans le panégyrique. Leur sens de l’élégance leur interdisait d’office le recours à cette ô combien facile tentation.
L’intouchable liberté de la presse
Quand Le Mauricien annonça en Une le décès, au matin du jeudi 29 novembre 1957, de son illustre directeur dans son édition du jour, trois quotidiens, en l’occurrence Advance, Le Cernéen et Action, décidèrent de ne pas paraître le lendemain. Et ce au même titre que Le Mauricien, « en signe de deuil ». Qu’est-ce qui pouvait bien motiver une telle prise de position collective? Cela ne faisait-il l’objet que d’une prosaïque solidarité d’usage entre confrères… ?
Bien au contraire! Au-delà des soutiens mutuels en termes de logistiques pour la mise sous presse dans certaines circonstances, le souvenir de Raoul Rivet, en ardent défenseur de la liberté de la presse, resta gravé dans la mémoire des autres responsables de publication. Aussi fut-il à la base même du regroupement Advance-Le Cernéen-Le Mauricien en une « feuille commune » pendant plusieurs années, avec en toile de fond la Deuxième Guerre mondiale.
Pierre de Sornay nous convie à une nouvelle incursion dans un passé antérieur, à ce précieux rappel d’un épisode au deuxième semestre de 1937. À la suite de la publication d’un article dans Le Cernéen, le Colonel Deane, l’Inspecteur Général de Police d’alors fit part, dans un premier temps, à ses subordonnés qu’il ne fallait en aucun cas fournir le moindre élément d’information au reporter de ce journal. Le rédacteur en chef du Cernéen reçut même une lettre du Commissaire y faisant état. Dans ce contexte précis, l’auteur de « Isle de France, Île Maurice »?écrit : « C’était la première fois qu’à Maurice un journal était l’objet de telles sanctions officielles. Cette infraction à la liberté de la presse fut sévèrement critiquée au point que l’Association de la Presse se réunit sous la Présidence de M. R. Rivet… » Plusieurs décisions furent prises, dont celle de fustiger publiquement « le scandaleux abus d’autorité et l’intolérable atteinte aux droits, aux intérêts et à la dignité de la presse » ; « de réclamer du Gouvernement une réparation morale de l’offense faite à un membre de la presse par un membre de l’administration agissant en sa capacité officielle ». Il était même question que l’on envisage des poursuites…
Raoul Rivet se battit, en effet, avec conviction, pour la liberté d’expression et de la presse; en sa qualité de directeur du quotidien Le Mauricien, il envoya, le 4 octobre 1937, une missive jugée « plutôt sévère » au Gouverneur par intérim et en tant que second député de Port-Louis initia une motion au sein du Conseil législatif. Edgar Laurent, Samuel Fouquereaux, André Nairac, Alfred Gellé, GMD Atchia et R.Hein furent ses soutiens en ce sens.
L’artisan du verbe
Le culte du registre littéraire soutenu et de la poésie, ainsi que de ces sonnets et stances qu’il affectionnait tout particulièrement, contribuait à imbiber d’encre les pensées éthérées de Raoul Rivet. Le fameux Cercle littéraire de Port-Louis ne finit-il pas par mettre en lumière le talent du jeune poète en consacrant une de ses créations ?
Qui plus est, avant même son entrée en tant que clerc d’avoué à l’étude de Gustave Antelme à l’âge de 18 ans ou encore au Mauricien comme « sous-rédacteur » peu après, Raoul Rivet, l’adolescent, baignait déjà dans le processus de la création littéraire. Bien qu’il délaissât sa scolarité à la fin du cycle primaire, il vouait une passion sans fin, en autodidacte, à la Connaissance, grand lecteur qu’il fut toute sa vie durant. La force de caractère du jeune homme, cadet d’une fratrie de sept enfants, relève en majeure partie du fait qu’il ait dû, tôt, prendre en charge sa famille immédiate.
Comme quoi, tout l’art de décliner des vers, et de respectueusement s’incliner par là-même devant la poésie, ne se décrète point. Il est nourri, au quotidien, de cette permanente recherche, qui témoigne de la foi d’un journaliste et d’un homme de presse, dont la destinée se forgea à la force du poignet, et de l’esprit, seul levier d’une intention qui se vérifie dans l’action. Pour le bien commun.