La dangerosité du produit interpelle les scientifiques locaux alors que les médecins spécialisés ne savent pas comment traiter ses effets, qui détruisent des vies en peu de temps. Constamment revues par les laboratoires internationaux qui les conçoivent et les fabriquent, les drogues synthétiques continuent à prendre de l’essor chez les consommateurs. Ces derniers ignorent tout de leurs composantes et de leurs effets, qui sont parfois létaux. Scientifique attaché au Forensic Science Laboratory, Aadeel Toofany a fait un exposé clair sur les drogues synthétiques, lors d’une causerie publique organisée par le Collectif Urgence Toxida à Rose-Hill, le vendredi 22 juin.

“C’est le produit le plus dangereux que nous ayons vu”, insiste le scientifique légiste Aadeel Toofany. “C’est la pire chose que soit arrivée au pays dans la lutte contre la drogue”, ajoute-t-il. Ce dernier est l’un des scientifiques du Forensic Science Laboratory, où sont analysées, entre autres, les drogues saisies par la police. À Maurice, la drogue synthétique a fait son apparition en 2013. En quelques années, la quantité et la disponibilité n’ont cessé de croître sur le marché. Parallèlement, dans les laboratoires, l’évolution du produit a été observée de manière constante. De cinq variétés enregistrées en 2014, on en comptait 25 en 2016.

Molécules dessinées par des chimistes.

Plusieurs facteurs expliquent ce changement. Pour commencer, il faut comprendre que les drogues synthétiques sont des produits dont les molécules ont été dessinées par des chimistes. Produits en laboratoire, ils se présentent sous forme de poudres de différentes couleurs. C’est sous cette forme que la drogue synthétique fait son entrée à Maurice. Mélangée à des dissolvants, la poudre est ensuite vaporisée sur des feuilles séchées. Divisée en doses, la drogue est vendue à des consommateurs, qui les fument dans des cigarettes artisanales, comme c’est fait pour le gandia.

À l’origine, en imaginant ces substances psychoactives, ces chimistes les créent en tenant en considération les effets ressentis, l’accoutumance et la dépendance développées, ainsi que les lois en vigueur. Les molécules sont régulièrement revues afin d’échapper aux lois où les nouveaux produits ne sont pas répertoriés. De la même manière, les drogues synthétiques s’adaptent aux besoins du marché afin de garder le trafic profitable.

Effets inconnus.

Dans presque tous les cas, leurs effets réels ne sont pas connus au départ. Aucun test n’est réalisé par les laboratoires avant leur mise sur le marché. Ainsi, explique Aadeel Toofany, “entre le trafiquant, l’importateur, celui qui fait le mélange, le revendeur et le consommateur, personne n’a de garantie quant au produit proposé”. Les conséquences sont alors désastreuses pour les consommateurs, exposés à des overdoses ou à d’autres troubles graves.

Si plusieurs épisodes sombres ont déjà marqué la brève histoire des drogues synthétiques à Maurice, c’est aussi parce que les trafiquants et les revendeurs ne savent souvent pas comment faire avec. Les molécules changeant régulièrement, les doses ne sont jamais les mêmes. Ce sont les problèmes affectant les consommateurs qui permettent aux trafiquants de réajuster les doses, alors que des drames irréversibles ont déjà été causés.
Aadeel Toofany explique que dans certaines saisies, jusqu’à cinq molécules ont été retrouvées dans un même produit. Cela est dû au fait que c’est le même matériel qui est utilisé pour la préparation. Le produit utilisé pour les drogues synthétiques s’altérant rapidement, certaines feuilles demandent à être retraitées, et parfois pas avec le même type de drogues.

“Not for human consumption”.

Le synthetic cannabinoid trouvé à Maurice ne représente que 35% de la panoplie des drogues synthétiques répertoriées. Si du cristal synthétique a déjà été saisi localement, il est un fait que dans le futur, d’autres types de produits feront leurs entrées. “Si avec 35%, nous avons autant de problèmes, on peut imaginer à quel point ce sera difficile pour le pays quand les 65% nous frapperont.”

Serait-ce de l’ironie ? Mais sur les sachets de drogues, les fabricants ont rajouté la note : “Not for human consumption.” En 2013, c’est le Black Mamba qui inquiétait. Puis, il a été remplacé par d’autres produits de plus en plus puissants, dont le MDMB-CHMICA. En 2016, ce dernier provoqua plusieurs décès dans le monde et à Maurice, où il était connu sous l’appellation C’est pas bien.

Chaque année, les nouvelles molécules, plus puissantes et mieux pensées pour accrocher davantage le consommateur, rendent les précédentes obsolètes. Et cette évolution continue. Pour Aadeel Toofany, il est indéniable que “c’est à travers la science que se combat la science”. Ce, avec des moyens adaptés et du high-tech. Il demande aussi à ceux engagés dans le combat de mieux comprendre ces nouvelles drogues : “Si nous ne savons pas à quoi nous avons affaire, comment trouver une solution ?”


Maurice n’a pas le matériel pour en fabriquer

Contrairement à une fausse perception qui existe, il n’y a aucun laboratoire – même clandestin – capable de produire de la drogue synthétique à Maurice. La production nécessite une technologie high-tech qui n’est pas disponible ici. Une affirmation d’Aadeel Toofany qui contredit ce que plusieurs personnes ont affirmé. Certains ayant même avancé qu’il existait des laboratoires dans des établissements scolaires ou des arrière-cours.
L’organisation de lutte antidrogue des États-Unis estime à plus de 400,000 les laboratoires engagés dans cette production illicite en Chine, en Inde et en Corée. Il s’agit souvent de laboratoires qui produisent aussi des médicaments.

Les molécules de drogues synthétiques sont dessinées en Europe et aux États-Unis. Un gramme de poudre synthétique permet la préparation de 300 grammes de feuilles. Soulignons que les solvants utilisés pour mélanger la poudre sont du genre benzine, thinner, aceton, etc. Des substances hautement cancérigènes.


Insecticides, raticides : une légende

Ce ne serait que pure légende lorsqu’il est avancé que des apprentis chimistes locaux créent de la drogue synthétique en vaporisant insecticides ou raticides sur des feuilles séchées. Certes, des traces d’insecticides ont été trouvées dans la drogue synthétique saisie. Mais la Forensic Science Laboratory a compris que les trafiquants en avaient fait usage pour protéger leurs drogues des fourmis. Il y a quelques années, du sirop rose et parfumé était ajouté aux feuilles sur lesquelles la composante de drogue synthétique était répandue. Ce produit rose avait été baptisé Strawberry et le sucre attirait les fourmis.
Cependant, les spéculations lancées publiquement à l’effet que les ingrédients de base étaient de l’insecticide et du raticide ont été tellement répandues que certains ont réellement tenté des expériences avec ces poisons. Mais l’affaire n’a pas marché.


Rien à voir avec le cannabis

L’usage du terme “cannabis synthétique” a créé, à tort, un amalgame entre les deux produits. Or, insiste Aadeel Toofany, “cette drogue n’a rien à voir avec le cannabis”. Plusieurs consommateurs s’étaient laissés tenter, persuadés qu’ils prenaient toujours du cannabis, mais sous une autre forme. Cette perception dure encore, ce qui fait que beaucoup demeurent naïfs et peu vigilants en s’approvisionnant. Aadeel Toofany résume la chose clairement : le cannabis est une plante; “la drogue synthétique, c’est de la chimie, un produit de laboratoire”.


Dr Maudarbocus : “Une molécule fantôme dans le cerveau”

Spécialiste dans le traitement des addictions, entre autres, le Dr Siddick Maudarbocus de Les Mariannes Wellness Center, explique que le traitement des patients prenant de la drogue synthétique est particulièrement compliqué. Si on sait où et comment les autres produits réagissent dans le cerveau, on sait peu de chose dans le cas des drogues synthétiques. Difficile alors de savoir quoi prescrire comme traitement. Le Dr Maudarbocus parle de “molécule fantôme”, qui représente un défi incroyable pour la médecine à travers le monde. Il estime que la prise de cette drogue peut être considérée comme un suicide lent de la part du consommateur.

Également présent à cette rencontre, Edley Jaymangal, du Centre de Solidarité pour une nouvelle vie, confie avoir rencontré beaucoup de jeunes dont les cerveaux avaient été complètement abîmés par la drogue synthétique. “Nous en avons vu qui mangeaient du macadam qu’ils méprenaient pour des gâteaux. Il y a aussi des intellectuels qui, à cause de cette drogue, n’arrivent même plus à réciter l’a-b-c-d.”


Table ronde politique

Le jeudi 28 juin, des politiques de différents bords seront réunis à l’ICJM de Rose-Hill pour discuter de la question des drogues en présence du public. Ce, à l’initiative du CUT, qui sera à sa troisième conférence dans le cadre de sa campagne “Support don’t Punish”.
Les personnes intéressées à assister au débat doivent préalablement s’enregistrer sur le 427-9052. Seules les personnes enregistrées seront admises.