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Ils avaient des rêves et des projets plein la tête. Mais un accident de moto a complètement bouleversé leurs vies. Ritesh Beetun et Warren Valentin avaient à peine une vingtaine d’années lorsqu’ils ont été amputés d’une jambe. Ces deux jeunes ont accepté de nous raconter les séquelles de leurs accidents de moto et leur vie brisée.

Ritesh Beetun

“Ce sont quelques secondes qui viennent briser une vie”, dit Ritesh Beetun sur un ton calme. Son regard est ailleurs. Cela fait douze ans qu’il a été victime d’un accident de moto. Les images sont toujours intactes dans sa tête. Il les revoit très fréquemment durant ses nuits cauchemardesques ou d’insomnie. En parler n’est guère facile pour cet habitant de Rivière du Rempart. “J’ai 34 ans et je suis un homme sans emploi et je dépends encore de l’aide de mes parents. Ceux de ma génération, mes amis et proches, ont concrétisé leurs rêves et leurs projets. Moi, je n’ai rien fait de ma vie. Sa loto ki finn vinn bat ar mwa la inn pran tou mo lavi zenes ek mo lavenir.”

Warren Valentin, habitant de Grand Gaube, nous raconte que son supplice a été long à endurer. Pendant un an, il s’est battu, a souffert, a fait des allers-retours à l’hôpital. Son accident de moto, survenu en 2014, lui a coûté sa jambe gauche. “C’est un tourbillon interminable. J’avais la volonté et les capacités de faire beaucoup de choses. Il est facile de dire que j’ai de la chance d’être en vie et de n’avoir perdu qu’un membre de mon corps. Je suis en vie, mais réduit à pas grand-chose. C’est un combat quotidien.” 

Accidentés à vie.

Les fractures ont été ressoudées. Les points de sutures enlevées. Les blessures ont cicatrisé, mais elles sont toujours présentes et leur rappellent chaque jour leur accident de la route. Warren Valentin raconte : “Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai soulevé la couverture et constaté que j’avais un bout en moins. J’avais l’impression de le sentir encore. C’était un choc, même si tout le monde essaie de vous préparer. Être confronté à la vision de mon moignon m’a fait prendre conscience à quel point la route peut être dangereuse.”

Ritesh Beetun était sur la route de Beau Plan un dimanche après-midi et s’apprêtait à rendre visite à un ami à l’hôpital. L’accident de Warren Valentin s’est produit sur une route de Roche Terre. Le premier s’est retrouvé nez à nez avec une voiture qui venait à vive allure, en tentant de doubler un autre véhicule. Et le second n’a pu freiner lorsqu’une voiture s’est arrêtée soudainement sur une descente. Leur vie a été mise en suspens. “Et impossible de tout reprendre à zéro”, constate Warren Valentin.

Dépendre des autres.

Perte d’emploi, problèmes financiers, dépression, solitude, colère, envie de suicide, honte : autant de difficultés et étapes à surmonter au quotidien. “Ou bizin dimounn zis pou enn ver delo”, se rappelle amèrement Ritesh Beetun, un ancien sportif ayant représenté Maurice en kyu-kushin kai karaté au Japon. Après dix jours de coma, trois mois à l’Intensive Care Unit, une amputation et des longs mois de traitements, il s’est retrouvé comme “un bébé dont les parents devaient s’occuper matin et soir. Alors que j’étais l’aîné de la famille et qu’ils avaient beaucoup d’espoir d’une vie meilleure”.

Warren Valentin

À l’époque, il avait déjà planifié un certain nombre de choses, comme celle de poursuivre des études à l’étranger pour devenir ingénieur en informatique. Et avait le projet de se marier. Mais sa fiancée n’a pas souhaité “faire sa vie avec un handicapé. Je ne peux pas lui en vouloir parce que cela m’a pris plusieurs années avant de m’accepter tel que je suis”.

Selon Warren Valentin, “il ne suffit pas d’être amputé pour mettre un terme aux préjudices d’un accident”. Sa maison, qu’il construisait à l’étage de la demeure familiale, n’est pas près d’être achevée. Il ne peut même plus contribuer aux dépenses de sa famille, comme il le faisait avant son accident. Sa maigre allocation de handicapé, ainsi que son nouveau salaire depuis qu’il a trouvé un emploi au sein du Jaipur Foot Centre (une filière de la Global Rainbow Fondation), ne sont guère suffisants pour joindre les deux bouts.

Ces deux victimes d’accidents de moto menaient une vie normale. Dorénavant, ils sont contraints de spécifier “handicapé” sur leur CV et doivent composer avec le regard des gens.

Ni rêve ni projet.

Ritesh Beetun et Warren Valentin peuvent se mettre debout sur les deux pieds grâce à leur prothèse. Mais ce “faux pied” ne remplacera pas tout ce qu’ils ont perdu. “Le moindre déplacement devient compliqué. C’est triste d’apprendre presque chaque jour qu’il y a de plus en plus de victimes sur nos routes. Dimounn prese, dimounn roul brit, dimounn pa panse ki zot kapav mor me osi detrir lavi enn lot dimounn ek so fami. Nous avons perdu notre liberté de construire notre avenir, de rêver et de profiter des choses toutes simples, comme une balade dans la nature, courir, nager. Les gens pensent que cela concerne les autres.”

Au mercredi 20 mars 2018, Maurice comptait 39 cas de victimes de la route, dont 15 concernant des motocyclistes. Chaque victime est une de trop. Surtout lorsqu’on porte des séquelles à vie. Nos interlocuteurs veulent croire que les nouvelles mesures, comme l’introduction des moto-écoles, pourront aider à la sécurité routière. En espérant que la mentalité mauricienne change sur nos routes, Ritesh Beetun et Warren Valentin concluent : “Personne ne sort vainqueur d’un accident. Qu’on soit en tort ou innocent.”