ACCRO AU JEU : Jean-Claude, “J’ai perdu ma femme, ma maison et tous mes amis”

Depuis environ vingt ans, Jean-Claude, 52 ans, est dépendant au jeu. Le fait de perdre sa femme, sa maison et ses amis n’a pas réussi à l’enlever de cet enfer. Il est conscient qu’il est en train de se détruire, mais n’arrive pas à se défaire de cette addiction. Il nous relate son douloureux quotidien.
“Le jeu a détruit ma vie. Je suis son esclave depuis au moins vingt ans. À cause de cette addiction, j’ai perdu ma femme, j’ai perdu ma maison et la plupart de mes amis. Il y a dix ans, ma femme m’a quitté car je dépensais tout mon argent au casino et j’étais constamment de mauvaise humeur. Je ne lui donnais que ce qui me restait après mon passage là-bas. J’ai une fille de 16 ans qui ne veut plus entendre parler de moi. Je me suis fait une montagne de dettes, et j’ai dû vendre ma maison pour les honorer. Quant à mes amis, je leur dois tellement d’argent qu’ils ne m’appellent que pour que je les rembourse. Une raison de plus pour moi de continuer à jouer.
Aujourd’hui, je me retrouve à vivre seul dans une maison que je loue, avec pour seule passion cette addiction au jeu. Je suis de ceux qui savent qu’ils ont un problème mais qui n’arrivent pas à changer. J’ai tout essayé. De la prière au yoga, en passant par les réunions de joueurs anonymes et le divan d’un psychologue. Chacune de ces initiatives m’a amené à cesser de jouer pendant quelques semaines ou quelques mois, mais je suis un joueur compulsif. Dès que je passe devant un casino, l’envie de jouer est tellement forte que je n’arrive pas à résister.

Comme une drogue.
J’ai trois frères qui ne me parlent qu’occasionnellement. J’ai l’impression que moins ils m’entendent, mieux ils se portent. Quand ils me parlent, c’est toujours pour me faire la morale. “Kan to pou arete ar sa lavi la, to pa trouve sa pe fini twa ?”, me demandent-ils. Ils ne peuvent pas comprendre. Ce n’est pas que je n’aie pas envie de sortir de là, c’est que je ne peux pas. Je sais que je me ruine, mais c’est plus fort que moi. Il ne se passe pas une semaine sans que je n’aille miser des sous au casino. Les seuls moments où je n’y suis pas, c’est quand le casino est fermé, que je n’ai plus un sou, que je suis trop malade pour pouvoir m’y rendre ou quand je suis au travail. Mon monde tourne autour du jeu, c’est comme une drogue. Si je n’y vais pas, je ne me sens pas bien. Le casino est à la fois le paradis où j’ai constamment envie d’être et l’enfer duquel je veux sortir depuis des années. Je sais que c’est contradictoire, mais il faut que vous vous mettiez dans ma peau pour comprendre.
Croyez-moi, il n’y a pas pire que de rentrer chez soi après 4h du matin en ayant tout perdu au casino. C’est comme si tu venais de faire la pire bêtise de ta vie. Tu es en colère avec toi-même, tu es en colère avec le monde entier, tu t’apitoies sur ton sort, te disant que tu n’as pas de chance, que le monde est injuste. Le pire, c’est que tu ne peux pas dormir. Si t’arrives à t’endormir, ton sommeil est perturbé. Les scènes de jeu ne te sortent pas de l’esprit.

Miser jusqu’à la dernière pièce.
Malgré toutes ces mauvaises émotions que le jeu me procure, je n’ai qu’une idée en tête pendant tout le mois : récupérer l’argent que j’ai perdu. Mais je ne le récupère jamais. Je ne fais que perdre des sommes astronomiques en tentant de les récupérer. Pourtant, je ne peux me faire à l’idée d’arrêter de jouer, de laisser le casino gagner cette bataille. À l’approche de chaque fin du mois, je suis comme un lion en cage. J’attends avec impatience que mon salaire soit versé pour aller dans mon paradis.
Lundi dernier, j’y suis allé et j’ai joué au poker à la machine. J’avais apporté Rs 5,000 et je me suis fait Rs 2,000 de profit. Une petite somme, comparée à celles que je joue et celles que je perds normalement, mais c’était jouissif. Une sensation que nous les zougader connaissons bien. Si j’avais gagné Rs 100, j’aurais été tout aussi heureux. Par contre, si j’avais perdu Rs 100, j’aurais déprimé. C’est comme ça. Pour nous, ce n’est pas le chiffre qui compte. Le simple fait de gagner ou de perdre, aussi infime soit la somme, détermine notre humeur.
Le problème est que ça nous arrive rarement de perdre des petites sommes. Notre cerveau est déjà formaté pour miser jusqu’à notre dernière pièce car nous sommes convaincus que nous allons gagner. C’est ce qu’on nous a appris à Gambling Anonymous, groupe que j’ai fréquenté pendant quelque temps.
Pour revenir à la soirée de lundi, si le casino que je fréquente ne fermait pas ses portes à 4h du matin, peut-être que mes profits auraient été plus élevés, mais peut-être aussi que j’aurais tout perdu.

“En quelques minutes, j’ai tout perdu”.
C’est précisément ce qui s’est passé le lendemain. Avec l’euphorie de la veille toujours en tête, je suis allé au casino avec la ferme intention de doubler mon salaire. J’ai apporté les Rs 7,000 avec lesquelles j’étais rentré à la maison la veille. J’ai joué au poker de nouveau et, en une demi-heure, j’avais atteint la barre des Rs 10,000. Je me suis dit que j’étais dans une bonne période. J’ai donc décidé d’aller jouer à la roulette. À un moment, j’ai eu quasiment Rs 10,000 en poche. Dans un coin de ma tête, je pensais déjà aux dettes que j’allais rembourser. Et puis, comme souvent, ça s’est enchaîné. Je misais environ Rs 500 par partie, mais après en avoir perdu quatre ou cinq d’affilée, j’ai décidé de miser le double. Je me suis enflammé; en quelques minutes, j’ai tout perdu. J’ai commencé à parler seul à haute voix, comme je le fais souvent.
Mais la soirée ne s’est pas arrêtée là pour moi. Je suis allé à la banque retirer le reste de mon salaire, que j’ai dilapidé en quelques heures. Je suis sorti du casino, je me suis assis par terre et j’ai pleuré à chaudes larmes, suppliant dieu de me sortir de là.
Comme toujours, je vais devoir aller supplier mes frères pour qu’ils me prêtent de quoi survivre pendant le mois, et ils vont encore me fatiguer avec leur morale. Moi, je vais continuer à porter ce lourd fardeau jusqu’à ce qu’un miracle me détache de cette addiction qui me tue à petit feu.”