Les défenseurs de la cause agaléenne ne décolèrent pas au sujet de la nouvelle hausse d’augmentation des prix du voyage par bateau vers Agaléga, malgré la réduction de Rs 1 000 décidée par le ministre des Îles éparses jeudi. Outre la pétition que compte lancer un groupe d’Agaléens, les animateurs de Les Amis d’Agaléga réclament une « réunion urgente » avec le ministre concerné afin de discuter des différentes options dans l’intérêt de la communauté agaléenne. Dans plusieurs milieux, on évoque le risque de la rareté des visites dans l’île dans le sillage de cette forte augmentation et avec pour conséquence, selon les protestataires, l’isolement et un risque de « dépeuplement de l’île » à long terme.
« Ne pli kapav al Agalega ! », lance avec colère Claude Médar, vice-président de l’association Les Amis d’Agaléga. Agaléga fait partie de la République de Maurice, mais visiter l’île est devenu un luxe que ne peuvent se permettre aujourd’hui l’Agaléen vivant à Maurice et le citoyen mauricien aux revenus modestes. Les deux catégories de visiteurs doivent débourser une somme importante rien que pour le trajet en bateau. Il y a trois ans, soit à l’époque où le Mauritius Pride assurait la desserte, le prix du billet pour les natifs d’Agaléga résidant à Maurice était de Rs 4,000 et Rs 7,750 pour les autres visiteurs. Cependant, depuis un changement de bateau en 2013, il y a eu une première hausse des prix du ticket pour les deux catégories de passagers. L’Outer Islands Development Corporation (OIDC), qui organise les voyages, a procédé à une nouvelle augmentation du ticket en septembre dernier, qui se chiffre désormais à Rs 12 000 et Rs 20 000 pour les Agaléens et les autres visiteurs respectivement.
Mercredi dernier, un groupe d’Agaléens a fait part à Prem Koonjoo, ministre des Îles éparses, du mécontentement qui prévaut dans les deux îles et au sein de la communauté agaléenne à Maurice au vu de cette augmentation. Lors d’une fonction de son ministère le lendemain, le ministre a annoncé une baisse de Rs 1 000 dans le tarif. « Me biye-la ankor bien ser. Li pa fasil pou trouv Rs 11 000 », soutiennent les dirigeants de Les Amis d’Agaléga. « Depuis 2013, il y a de moins en moins d’Agaléens qui vont rendre visite à leurs proches à cause du prix du billet », a constaté Claude Médar.
Selon nos informations, la location du Mauritius Trochetia coûte très cher à l’OIDC. Cet organisme ne débourse pas moins de Rs 10 millions pour chaque voyage du bateau et les recettes provenant des visiteurs payant leur voyage seraient très minimes. Le Mauritius Pride pouvait transporter 250 passagers contre une centaine sur le Trochetia. Les habitués du voyage reconnaissent que le trajet de plusieurs milliers de kilomètres est nettement plus confortable à bord du Trochetia Mauritius que sur l’ancien Mauritius Pride. « C’est bien de voyager confortablement mais nous ne recherchons pas un luxe qui fait grimper le prix du billet au détriment des Agaléens qui ne pourront se rendre dans leur île au moins une fois par an. Il y a d’autres solutions et c’est pour cette raison que nous souhaitons rencontrer le ministre Koonjoo pour faire part de nos propositions », dit Claude Médar.
Jack Bizlall, qui a joué un rôle important ces dernières années dans les négociations avec les autorités sur plusieurs projets dans l’intérêt des habitants à Agaléga — à titre d’exemple, l’octroi des terres de l’État à bail par les familles pour la construction de leur maison et le statut d’employé d’OIDC reconnu par le PRB – suit toujours avec beaucoup d’intérêt la vie des habitants dans l’île et leurs préoccupations. Selon son analyse, l’archipel « a toujours été inaccessible » aux Mauriciens pour deux raisons : d’une part le prix du voyage et de l’autre, le problème de l’hébergement. « Indépendamment du voyage, il y a un gros problème d’inaccessibilité d’Agaléga. Si le visiteur n’est pas accueilli chez un habitant, il ne peut séjourner dans l’île. Où sont ces nouvelles maisonnettes que les autorités avaient annoncées et qui devaient être mises à la disposition des visiteurs?? », s’interroge Jack Bizlall.
S’agissant justement des visiteurs dans l’île, il convient de savoir que l’OIDC, jusqu’à très récemment, offrait, contre paiement, des facilités d’hébergement dans une guest house. Il s’agit du logement mis à la disposition des officiers du gouvernement et des stakeholders qui sont en mission dans l’île. « Il y a déjà un manque de places et nous donnons priorité aux personnes qui vont en mission à la demande du gouvernement », a répondu ce matin un officier de l’OIDC à une personne qui se renseignait sur les possibilités d’hébergement dans cette guest house.
Mais, selon Jack Bizlall, qui est aussi le PRO de l’Observatoire de la Démocratie, les visiteurs à Agaléga se feraient encore plus rares à l’avenir à cause du nouveau prix du voyage. « Bizin kas pou fer sa voyaz-la, akoz tarif pe ogmante dimounn pa pou ale. Il y a un sérieux risque d’isolement », craint Jack Bizlall.
Le vicaire général Jean-Maurice Labour, responsable du desk Agaléga au sein du diocèse de Port-Louis, est du même avis en soulignant le sous-développement de l’île dans lequel se trouvent les Agaléens depuis des décennies. « La source de ce sous-développement qui perdure malgré les promesses des politiciens est l’enclavement de l’île. L’accès à la communication qui pourrait déboucher sur des échanges au niveau des ressources humaines et permettre par là même au développement de démarrer reste le plus gros problème. Le coût du voyage sera certainement un facteur de découragement et risque d’isoler davantage l’île et les habitants », réagit le père Labour.
Le Dr Jimmy Harmon, qui avait rédigé un rapport très critique en 2012 sur la gestion d’Agaléga à la suite d’une mission de l’ICJM dans l’archipel, est convaincu qu’il existe des options pour permettre aux Agaléens de voyager à « des prix raisonnables ». « Le gouvernement doit trouver une manière de faire baisser le prix afin que les Agaléens aient le plein droit de rentrer dans leur île à n’importe quel moment de l’année. Une diminution graduelle des visiteurs chaque année peut entraîner à long terme un dépeuplement de l’île. Personne dans la République de Maurice ne souhaite en arriver là », dit Jimmy Harmon.
Par ailleurs, selon nos informations, les autorités ont supprimé au cours de cette année quelques privilèges auxquels avaient droit les Agaléens par rapport aux voyages. À titre d’exemple, Les Amis d’Agaléga bénéficiait de deux billets gratuits à chaque voyage du bateau pour permettre à ses membres d’aller faire un suivi des projets qu’ils ont mis en route dans l’archipel. « L’objectif de notre association est de travailler pour le bien-être des habitants à Agaléga et nous devons être sur place pour communiquer avec eux. C’est pour cette raison que l’ancien régime nous a accordé ces deux billets gratuitement. Nous avons déjà beaucoup de contraintes financières pour réaliser certains projets et ce ne sera pas facile de trouver Rs 30 000 pour le voyage de deux membres à chaque fois. Pou bizin aret ale », témoigne le vice-président des Amis d’Agaléga. Grâce à un accord, les travailleurs de l’OIDC dans l’île bénéficiaient eux aussi jusqu’à récemment d’un voyage annuel gratuit par bateau, mais ils pouvaient donner ce billet gratuit à un close relative au cas où ils ne faisaient pas le déplacement jusqu’à Maurice. Désormais cela n’est plus possible.
Notons que le Trochetia quitte le port demain pour Agaléga et le bateau sera de retour vers le 6 ou le 7 décembre. Parmi la centaine de passagers qui embarqueront : des représentants de l’Agalega Islands Council et ceux de l’OIDC, des officiers de plusieurs ministères et départements du gouvernement qui vont en mission, des collégiens qui rentrent chez eux pour des vacances de fin d’année et des travailleurs de l’OIDC.