Alors qu’Agaléga fait la une de l’actualité, nous avons cru bon de faire mieux connaître ce bout de territoire qui fait partie de la République de Maurice au même titre que Rodrigues, les îles coralliennes de St Brandon, Tromelin et l’archipel des Chagos, cette dernière ayant été détaché unilatéralement de notre patrimoine en 1965 par la Grande-Bretagne pour crée la British Indian Ocean Territoty (BOIT).
Cet atoll situé à 1100 km au nord de Maurice, de 563 km des Seychelles, dans la latitude de 10.25 sud et de 56.35 de longitude consiste en de deux îles : l’île du nord long de 6 milles et l’île du sud de 4 milles, lesquelles sont séparées par un bras de mer de 2 km que l’on peut traverser à pied à marée basse. Port St James situé sur l’île du nord est une jetée qui fait office d’embarquement et de débarquement, un exercice pas toujours facile en vue du caractère déchainé de la mer le plus clair du temps. Autre chose est que le point culminant de l’île n’est pas plus de 15 mètres, ce qui classe Agaléga au même titre que les Maldives parmi ces îles qui peuvent disparaitre dans le long terme avec le réchauffement climatique susceptible de rehausser le niveau des océans. Selon des océanographes comme A. Caseneuve et E Bertie le niveau de la mer s’est élevée à 1.8 mm par an de 1961 à 2003 et de 3.4mm par en 1993 dû à l’effet de serre. Comme la plupart des îles du Sud-Ouest de l’océan indien, Agaléga doit son nom, dit-on, au navigateur Juan de Nova qui lui nomma en l’honneur de son pays la Gallicia, de là le nom d’Agaléga. Autre hypothèse et que c’est le navire de Pedro Mascharénas qui aurait visité l’île et dont le navire portait le nom de Galéga.
A la faveur de l’installation des Français à la Réunion, aux Seychelles, c’est en 1799 qu’un établissement fut créé dans cette île difficile d’accès. Mais c’est sous le Gouverneur Isidore Decaen le 19 août 1808 qu’une concession fut accordée au Sieur Laurent Barbe, laquelle fut ratifiée en 1820 sous le régime britannique.
Le traité de Paris de mai 1814 qui a ratifié la prise de l’île de France par la Grande-Bretagne ne fait pas mention des autres îles et îlots formant partie de l’île de France.
C’est précisément en 1808 que les premiers esclaves furent introduits dans l’île pour l’établissement des cocoteraies et pour la pêche. Le Code noir fut dès lors appliqué dans toute sa rigueur et les esclaves convertis au catholicisme en vertu de l’article 1 du Code. Tout esclave récalcitrant fut amené en un lieu dans l’île du Nord et infligé 25 coups de fouets, de là le nom de 25 donné à ce village. En 1832, le nombre d’esclaves passa de 100 à 200, ce qui augmenta sensiblement la production de l’huile de coco et marque une ère de prospérité dans l’ile. En 1832, le sieur Barbé entra en actionnariat avec d’autres entrepreneurs pour l’exploitation des cocoterais et c’est ainsi que fut créée la Société Agaléga Ltée.
« Les esclaves paraissaient jouir de tous les avantages »
En 1835, le décret abolissant l’esclavage par le gouverneur Charles Nicolay fut communiqué à la population servile de l’île le 5 août 1835. Le seul aspect qui avait changé fut que les punitions pour toutes infractions au droit commun ne seraient plus infligées par le fouet, mais jugée en temps et lieu par le Visiting Magistrate. Contrairement à Maurice, les esclaves n’abandonnèrent pas leurs maitres et continuèrent à travailler pour ces derniers, mais furent en grande partie rétribués en nature, l’argent ayant très peu cours dans l’île. Au dire d’un visiteur, le juge Anderson en 1838 : « Les esclaves paraissaient jouir de tous les avantages d’une bonne administration et d’un traitement généreux On y voit aucune trace de frustration, tous ont une nourriture suffisante et paraissent satisfaits. »
La stabilité dont jouissait l’île fut remise en question sous un nouvel administrateur. Celui-ci se montra sans pitié envers tout travailleur récalcitrant et le mécontentement des travailleurs fut tel que la majorité d’entre eux décida de regagner Maurice. L’on tenta alors d’avoir recours aux travailleurs engagés venus des Indes, mais cette tentative eut un succès mitigé. Les héritiers d’Eugène Barbe continuèrent d’administrer l’île jusqu’en 1865. C’est en 1934 que la compagnie d’Algaléga fut fondée et cessa d’être un bien familial. En 1861, la compagnie fut vendue à Diego Ltee, mais en 1976 le gouvernement fit acquisition de l’île et c’est ainsi que la Agalega Corporation fut créée et gérée dorénavant par l’Etat. En 1983, fut créée la Outer Island Development Corporation (OIDC), organisme gouvernementale qui gère cette île de quelque 300 habitants.
L’importance des Outer Islands, telles St Brandon, les Chagos et d’Agaléga résidait dans leurs apports en huile de copra et des fruits de mer salées et séchées et non dans leurs importances stratégiques. Cependant, au fil des années, d’autres huiles plus valorisées, tels le colza l’huile de palme, l’huile de coton, de pistache ou l’huile de tournesol sont venus concurrencer l’huile de coco sur le marché mondial. L’OMS déconseille la consommation de l’huile de coco pour son caractère polysaturée. Mais cette huile a bien d’autres usages, notamment dans l’industrie pharmaceutique et comme détergent. Les cocoteraies des îles tropicales perdirent leur importance d’antan.
Certes, les noix de cocos resteront toujours un important élément dans le rituel de l’hindouisme et surtout pour les touristes, alors que le poisson salé séché et les pieuvres sèches resteront pour longtemps encore le « jambon du pauvre », mais ces deux nourriture sont en passe de devenir des Inferior goods sur la table du Mauricien moyen. Il reste que ces atolls ont des zones économiques exclusives aux potentialités halieutiques considérables tant en espèces démersales qu’en pélagiques, c’est cela leurs grandes richesses pour notre fish hub.
Comme pour ne pas faire mentir le proverbe qui veut « que rien n’est permanant en ce bas monde, sauf le changement », ces îles lointaines de notre patrimoine qui auraient pu sombrer dans l’oubli ont, suivant les nouvelles donnes stratégiques après la Seconde Guerre mondiale, revêtues une importance au point de jouer les rôles clefs une dans la géostratégie de l’océan Indien. L’Archipel des Chagos qui a été excisé du patrimoine mauricien avant l’octroi de l’Indépendance est devenu la deuxième plus importante base navale américaine après l’ïle de Guam dans le Pacifique.
Avec l’effritement de l’Empire britannique et le rôle limité de la France, rien n’est plus comme avant. Deux superpuissances, la Chine et l’Inde, montent en puissance. Malgré sa position excentrée dans l’océan Indien, la Chine opère des bases navales à la barbe même de la République indienne, notamment à Trincomalee au Sri Lanka, au Bangla Desh, à Karachi et au Pakistan. Déjà les Chinois sont en pleine négociations pour l’installation d’une base navale aux Seychelles pour contrecarrer, dit-on, les agissements des pirates somaliens. On peut dès lors comprendre l’intérêt de certaines îles éparses, telles qu’Agaléga, peuvent avoir pour le gouvernement indien. L’idéal pour l’Inde serait d’installer une base navale à Diego dans l’archipel des Chagos, mais les Américains y sont déjà.
Quoi qu’il en soit, la construction d’une piste d’atterrissage long de 3 kilomètres pour gros porteurs pourrait changer drastiquement le paysage de l’île du
Nord causant une migration des populations, la démolition des bâtiments publics et d’autres infrastructures. On peut déjà dire adieu aux lieux de mémoires, tels le cimetière des Blancs et le cimetière des Noires, au village dit « 25 »…
Benjamin Moutou