AJAY DABY: « Un parlement qui n'attire pas les débats de rue est voué à l'échec »

Ajay Daby a été Speaker à l'Assemblée nationale entre 1983 et 1987, lorsque le parlement a voté en faveur de sa destitution après qu'il ait refusé d'accorder son “casting vote” pour le premier projet de loi en faveur de la République. Il s'est depuis éloigné du mainstream de la politique, bien qu'il se soit fait remarquer à de brèves occasions dans le paysage politique. Sans compter qu'il a également occupé les fonctions de Drug Commissionner. Dans une interview accordée au Mauricien, il n'épargne pas la possibilité de faire un retour en politique, mais précise que ce ne sera pas lors d'une élection partielle. Il s'est longuement appesanti sur les travaux parlementaires tout en estimant qu'un parlement « doit pouvoir attirer tous les débats de rue ». De même, il se prononce en faveur de comités parlementaires avancés, qui examineraient les grands projets de développement nationaux, et pour la création d'un Public Expendure Committee. Pour lui, la retransmission en direct des travaux parlementaires dans leur intégralité est la « most dangerous thing that can happen in a society like ours ».

Vous avez été le plus jeune Speaker de l’Assemblée nationale de l’île Maurice indépendante. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?
À cet âge – j’avais 26 ans en 1983 – on commence à faire les expériences de la vie. Avoir une telle expérience au sommet de l’État était un grand défi. J’étais condamné à bien faire d’autant que c’était la première fois qu’on tentait l’expérience de proposer à un jeune de venir avec sa façon de faire dans l’exercice des pouvoirs de l’État. Je n’ai pas de regret d’avoir fait ce que j’ai fait.

Vous étiez alors un jeune sans grande expérience parlementaire, comment vous êtes-vous adapté à cette haute responsabilité ?
Les élections de 1982 avaient une valeur de symbole à plus d’un titre. On avait associé la lutte pour l’indépendance à une lutte des anciens qui avaient par la suite dirigé le pays. En 1982, on ouvrait un nouveau chapitre. C’était un clivage entre le passé et l’espoir pour l’avenir. On entrevoyait le début d’une nouvelle ère pour le pays. C’était une rupture avec le passé et une ouverture vers l’avenir. C’était un Parlement composé essentiellement de jeunes. On entrait dans une nouvelle phase de l’histoire du pays. Il s’agissait de diriger le pays avec une nouvelle vision et the sky was the limit. Il fallait jeter les bases pour une île Maurice moderne. Il n’y avait pas de grands combats constitutionnels à cette époque. Il fallait gérer le pays sur de nouvelles bases.

Qu’est-ce qui caractérisait le Parlement lorsque vous avez pris les fonctions de Speaker en 1983 ?
Des personnalités comme sir Harilall Vaghjee avaient jusque-là protégé l’institution parlementaire. Dans cette masse de jeunes leaders qui prenaient en main la destinée du pays, on voyait bien cette volonté de protéger les institutions d’État. Les frasques, les conflits, le déraisonnement des politiciens étaient tenus à l’écart du fonctionnement de l’État conformément à la Constitution. Ceux qui ont succédé à sir Harilall Vaghjee n’avaient pas eu le même combat. Mon speakership s’inscrivait dans un cheminement historique pour le pays. Il fallait continuer à protéger l’institution et en même temps émerger comme des gens différents tout en préservant les acquis. C’était très dur.

Vous êtes arrivé à un moment difficile. Après la cassure du MMM et la création du MSM, les affrontements entre les différents leaders étaient encore très violents…
Je suis né dans un cauchemar. Ce n’était pas facile de voir deux chefs, que j’avais côtoyés à un très jeune âge, s’affronter comme des adversaires acharnés au lendemain de l’aboutissement d’un combat en 1982. Je n’ai pas eu le temps de digérer ce drame politique entre les deux protagonistes. J’étais condamné à prendre mes distances des partis politiques. Mon passage comme Speaker était surtout un combat visant à me détacher du quotidien de la vie politique tout comme sir Harilall Vaghjee. À la différence qu’il bénéficiait d’une protection constitutionnelle alors que moi, je n’avais pas la même protection. Ce détachement avait favorisé à un certain moment la décrispation entre la majorité et l’opposition.

Comment avez-vous géré cette situation ?
Pendant les premières années ce n’était pas évident mais les dernières années après qu’il y a eu des changements même à l’intérieur de l’opposition, il y a eu pas mal d’opportunités que j’avais saisies. Je voyais les choses de manière plus large. C’était plus facile de gérer mon speakership avec la conscience claire. Si le prix que je devais payer en m’éloignant de mon parti était d’abandonner la politique, j’étais prêt à le faire. Je m’étais dit « peu importe si je ne siège pas à nouveau au Parlement, l’essentiel est que je sois un bon Speaker ». J’étais donc programmé pour quitter la politique. Si mon souci était de survivre politiquement, peut-être que les choses auraient été différentes.

Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?
Dès cette époque j’avais introduit des caméras dans l’hémicycle que j’ai fait venir pour les premiers débats sur l’accession de Maurice à la République. C’était le premier débat sur la République et sir Seewoosagur Ramgoolam était considéré comme quelqu’un qui pourrait assumer les fonctions de président de la République. Je m’étais dit que les débats seraient dépassionnés. On a eu une couverture à la télévision toute la nuit. Le gouvernement de l’époque avait joué le jeu. J’ai ensuite amendé les Standing Orders. J’ai aussi permis la diffusion en direct du discours du budget après avoir changé l’heure de sa présentation à 17 heures au lieu de le faire le matin. Durant la lecture du budget, les rues étaient vides. Tout le monde rentrait chez lui afin d’assister à cet exercice. Je suis entré au Parlement avec la toge afin de mettre l’accent sur l’importance du Speaker. C’était pour moi le symbole de la formalité parlementaire. Rendre populaire ne veut nullement dire vulgaire.

Les affrontements verbaux entre les leaders étaient fréquents à cette époque…
Il y avait plusieurs foyers de confrontation. Il y avait les accrochages Duval-Bérenger pour des raisons politiques. Il y avait le conflit Jugnauth-Bérenger. Il fallait gérer cela et assurer l’ordre dans l’hémicycle.

Vous aviez également refusé de donner votre “casting vote” afin que la majorité puisse avoir les 3/4 nécessaires pour l’adoption du projet de loi sur la République. Pourquoi ?
J’avais commencé à bien gérer les débats sur la République. J’étais choqué qu’on puisse présenter un nouveau programme avant les échéances électorales à la faveur d’une coalition entre le MSM et le MMM en juillet. Je m’étais dit qu’il y avait certaines choses en démocratie qui ne sont pas faisables. There was something basically wrong in the way it was done. People think that we are bound by written rules. We are also bound by unwritten rules. On ne pouvait pas présenter un projet de loi de cette envergure qui allait changer le statut d’un pays et créer d’autres institutions dont la présidence et la vice-présidence de la République et éventuellement remettre en cause le recours au Privy Council de cette façon. Le Bar Council se révoltait. Je ne me voyais pas être complice de la violation de l’ordre constitutionnel. On ne pouvait présenter un texte de loi de cette nature avec un certificat d’urgence. Cela voulait dire que le projet de loi devait être débattu et adopté en une nuit. Or, qui est celui qui était supposé intervenir pour gérer cette hystérie ? C’est moi. Je le fais sans tenir compte de mon avenir politique, sans tenir compte de l’obtention ou pas d’une investiture politique aux élections générales. Je n’avais pas prévu d’être du côté du PTr. Je m’étais dit que je me retire. Je ne voulais pas être perçu comme opportuniste. Il y avait d’ailleurs beaucoup de votes qui manquaient. Chacun avait essayé de retenir des votants essentiels dans son bureau. La situation était malsaine. On votait pour la République à coup de massue. J’étais blessé dans mon amour-propre en réalisant qu’alors que l’indépendance a été obtenue après une longue lutte, que la République allait être adoptée en une nuit. À cette époque on pensait que la République était la solution à tous nos problèmes mais aujourd’hui encore on constate qu’il y a des choses à améliorer.

Pourquoi avait-il fallu un amendement constitutionnel pour vous forcer à quitter la fonction de Speaker ?
J’en avais fait mon combat. C’était une affaire entre sir Anerood Jugnauth et moi pas entre Bérenger et moi. Il s’acharnait contre moi. Je voulais continuer jusqu’aux élections. Je refusais de partir. Finalement une bande de parlementaires qui allaient être candidats aux prochaines élections ont fait partir quelqu’un qui n’allait pas être candidat. J’ai voulu que ce soit « on record » que le gouvernement a voté pour me faire partir parce que je ne voulais pas voter pour une République. Aujourd’hui tout le monde reconnaît que la République a créé certaines anomalies.

Vous affichez dans votre bureau une copie d’un jugement de la Cour suprême dans une affaire qui vous oppose à sir Anerood Jugnauth. De quoi s’agit-il ?
C’est dans le contexte de conflit autour du Parlement. Il y avait une demande auprès du judiciaire pour que je ne sois pas le président du Parlement. Je voulais encore une fois que ce soit on record whereby if you want to sack a Speaker you do not use political means, you must go by institutional means. These are textbook cases. Par la suite il y a eu un amendement constitutionnel qui prévoit la révocation du Speaker. Lorsque j’ai été élu Speaker c’était sur la base d’une provision constitutionnelle à l’effet que le Speaker doit être libre et indépendant, mais il y a eu un amendement adabnominem. Après ma révocation je suis devenu un simple député et je ne me suis pas représenté aux élections. Par la suite, je suis retourné au barreau et me suis occupé de mes deux enfants. Mon fils aîné est né deux après ma révocation.

Le Parlement a toujours connu une grande ébullition ?
Le Parlement est fait pour cela. Dans les grandes lignes cela se répète. Il y a des drames personnels et il n’y a que ceux qui subissent le sort du destin qui survivent. Le Parlement fabrique son lot de victimes et de vainqueurs.

Quel regard jetez-vous sur les travaux parlementaires aujourd’hui ?
Il n’y a pas assez d’éléments qui puissent raconter le passé du Parlement. Si les jeunes qui viennent ne voient pas la saveur et le goût de ce Parlement, ils n’iront pas très loin. Tout peut arriver au Parlement. Il y a un degré d’instabilité qui s’est installé au Parlement et c’est très nocif. À mon époque, il y avait les Kader Bhayat, Gaëtan Duval, Paul Bérenger, Satcam Boolell. C’étaient des gens qui vous aidaient à être prévisible. Je vois aujourd’hui une grande insouciance de la part des parlementaires parce qu’ils sont ignorants de pas mal de choses. There is some depth that is missing. C’est parce qu’il y a eu trop de départs. On essaie d’introduire du sang nouveau avec les risques que cela comporte.

Quelle doit être la meilleure qualité d’un Speaker ?
Un Speaker doit être facilitateur et non pas une source d’hostilité.

Est-ce une bonne chose que de prendre des personnalités non-parlementaires pour occuper le poste de Speaker ?
Le Parlement est une affaire de parlementaires. Le parlementarisme est un concept qui ne fonctionne qu’avec des parlementaires. On ne peut pas mettre des ex-chefs juges comme Speaker, par exemple. Cela aurait été un vrai gâchis parce que leur fonctionnement et leurs réflexes sont différents.

Quid de l’Attorney General ?
Concernant le poste d’Attorney General, on peut arriver à une situation où le profil du parlementaire élu qui est avocat peut ne pas être commode pour le type de programme législatif qu’on souhaite avoir. La Constitution a prévu une facilitating clause avec la possibilité de nommer un légiste venant de l’extérieur du Parlement. C’est un des compromis que le système a dû faire. Aussi longtemps qu’il n’y a pas de problème à ce sujet on peut le tolérer. Évidemment, ce n’est pas fait pour un jeune avocat parce qu’il faut de l’expérience. L’idée est de trouver quelqu’un qui puisse gérer le Parquet et siéger au cabinet et au Parlement. La meilleure chose qui puisse arriver est d’avoir un Senior Counsel of the Bar. Il y a un protocole à respecter. Le bon sens veut que ce soit une personne du niveau hiérarchique comparable à celui du Solicitor General qui soit nommée.

Avec l’introduction des caméras dans l’hémicycle pour la retransmission en direct des débats, la population a été choquée de voir les débats parlementaires et a été très critique de la performance des députés…
This is the most dangerous thing that can happen in a society like ours. C’est la transparence à outrance.

Cela a permis à la population de voir la performance de nos parlementaires…
Le pays n’était pas encore prêt. À l’époque je le faisais à petites doses. Il fallait avoir un peu de « scrutiny » avant d’introduire un full time camera au Parlement. C’est comme une intervention chirurgicale à l’intérieur d’un hôpital, il y a des choses que même les parents ne sont pas autorisés à voir. Ils ont un droit essentiel d’être aux côtés d’un proche qui subit une intervention mais il y a certaines choses, comme une autopsie, auxquelles ils ne devraient pas être exposés afin de ne pas être offusqués ou scandalisés. Les règles de bienséance à l’intérieur du Parlement ne sont pas les mêmes qu’à l’extérieur du Parlement. Trop de règlements à l’intérieur de l’hémicycle en raison de la présence des caméras constitueraient à tuer le Parlement.
À mon avis, les caméras doivent partir pour laisser la presse autorisée à faire son travail. C’est à cause de cela qu’on avait prescrit les lois sur les publications des travaux parlementaires qui sont désormais devenues caduques. Auparavant, la couverture des discours parlementaires devait être conforme au Hansard. Or que fait-on des discours prononcés en direct qui ne passent pas par le scrutiny du Hansard ? Il y a une anomalie. Le parlementarisme c’est le doit à la parole et à la liberté protégée « without fear of being proscecuted or favour ». Vous dites ce que vous voulez à condition de bien le faire. The undue exposure has killed one essential rule of existence of parliament that is the rule of the right to exclusive cognisance of its own proceeding. Ce qui se passe à l’intérieur peut ne pas être compris. On a inventé des lois d’origine qui protègent l’authenticité et l’exclusivité de ces proceedings. C’est à cause de cela qu’on a inventé le Hansard, qui autorise ce qui est autorisable. À mon avis, la présence permanente des caméras dans l’hémicycle est anticonstitutionnelle. Il y a un risque que cela amène la population à détester le Parlement. Certaines démocraties se sont fait très mal avec l’introduction des caméras. Avez-vous vu ce qui se passe au Lok Sabha ? Le Parlement n’est peut-être pas la meilleure institution qui existe. Cependant je suis un Westminsterian. J’y crois. Je suis à l’aise avec le Parlement. Il faut reconnaître son potentiel de bien faire et de produire un pays stable et sa capacité de provoquer l’émoi et l’amertume. Il faut reconnaître tout cela. Strike the balance and act now.
Notre Parlement a quand même eu un niveau très élevé pendant quelque temps. C’est une question d’époque. Il y a eu des hauts et des bas. Le Parlement actuel passe par une période sombre de son histoire.

Quel est pour vous un Parlement idéal ?
Le Parlement doit pouvoir attirer tous les débats de rue. C’est ainsi que les rues sont paisibles. Si les débats ne se font pas à l’intérieur du Parlement ils se feront à l’extérieur. On n’a pas assez de territoire pour affronter ce genre de débats, de désaccords… Le Parlement doit pouvoir se questionner souvent pour savoir si les vrais débats ont lieu à l’intérieur ou à l’extérieur.
Si les vrais débats ont lieu à l’extérieur, cela voudrait dire que le Parlement a failli à sa mission. Il faut encourager le questionnement dans le public surtout avec l’émergence d’une nouvelle race qui nous entoure, à savoir les nouveaux conseillers. Ils sont présents dans tous les gouvernements. Ce sont des professionnels qui ont fait carrière dans leurs entreprises privées et qui voient une opportunité d’aider un parti politique ou un gouvernement. Ils ne sont transparents ni au niveau de leurs opinions ni au niveau de leurs actions. Ils opèrent dans leurs bureaux en privé. Ils ne font pas l’objet de questions parlementaires et sont liés par des contrats. Comment faire pour que ces gens qui peuvent passer outre une décision du cabinet puissent être redevables au commun des parlementaires ? Il faut réfléchir sur l’opportunité de créer un système de comité où ils pourraient être convoqués. Ils pourraient ainsi parler d’un grand projet, des grandes idées, de la transformation d’un secteur, de l’étatisation ou la privatisation etc. Ces comités pourraient être composés de parlementaires de la majorité et de l’opposition et devraient être ouverts au public. On m’accuse d’être parti à cause de la République mais j’aurais souhaité voir un Parlement moderne dans la nouvelle République avec des comités avancés. Par conséquent, malgré les vacances parlementaires, les députés auraient pu continuer à travailler dans des sous-comités etc. D’autre part, il faut arrêter avec la lecture des discours au parlement.

Que pensez-vous du Public Accounts Committee ?
Le pouvoir du PAC s’est érodé au fil des années. Il n’y a pas eu de débats sur les rapports du PAC. Pour le moment, le PAC est un post mortem committee. Il faudrait plutôt un Public Expenditure Committee qui se pencherait sur les dépenses à être effectuées. Pas sur toutes les dépenses mais sur les projets d’importance nationale comme le métro léger dont les travaux déboucheraient sur des recommandations aux ministères concernées.

Que pensez-vous de la commission d'enquête sur la drogue ?
C'est une très bonne chose. Les travaux de la commission ont déjà donné des indications sur les sources du mal et sur la menace que représente le trafic de drogue pour l’État mauricien. J'espère que les recommandations de la commission seront à la hauteur des attentes. Je ferai des commentaires après la publication du rapport.

Vous voyez-vous revenir dans l’arène politique bientôt ?
Pourquoi pas. Mais ce ne sera certainement pas à l’occasion d’une élection partielle afin de me faire remarquer. Il faudra d’abord trouver un espace dans lequel je pourrais évoluer afin de pouvoir apporter ma contribution et mon expérience à l’avancement de la démocratie et du pays.