ALAIN AH VEE (LALIT): « Nous sommes pour une visite officielle dans les Chagos »

Dans l'interview qui suit Alain Ah Vee, de Lalit, affirme maintenir la demande de ce parti auprès du gouvernement « pour une visite officielle dans l'archipel des Chagos avec des représentants du gouvernement, de l'opposition, de la société civile, de la presse et des Chagossiens ». Il évoque aussi quelques grandes questions qui dominent l'actualité dont les mesures budgétaires, le prêt que Maurice a contracté auprès de l'Inde et le créole au parlement. Accueillant favorablement l'intervention en créole et le plaidoyer d'Alan Ganoo au parlement il estime qu' « il est l'heure que le créole trouve sa place dans le parlement aux côtés de l'anglais et du français. Ce sera une grande avancée pour la démocratie », affirme-t-il.

Pour la première fois de notre histoire, un Premier ministre en la personne de Sir Anerood Jugnauth, qui est aujourd’hui le ministre mentor, a pris la décision d’aller devant les Nations unies avec la question des Chagos. Que pensez-vous de cette démarche?
C'est une démarche historique parce que pendant très longtemps les Britanniques ont essayé de cacher la vérité sur les Chagos et les Chagossiens au monde et aujourd'hui tout est mis en évidence dans la perspective d'amener les Britanniques devant la Cour internationale de justice. Le crime commis par les Britanniques et les Américains est exposé au monde. Les Britanniques ont agi comme des hors-la-loi. La démarche de Maurice est centrée sur la question de la décolonisation.  L'État mauricien a été démembré et cela est illégal selon la charte des Nations unies.
Le parrainage de l'Afrique relève d'une dimension historique parce que cela la ramène à la lutte anti-coloniale sur le continent. Il s'agit là de la réunification du territoire de Maurice. L'autre aspect intéressant : un changement au niveau de l'équilibre des forces. Les Britanniques sont sur la défensive. Cette situation expose aussi l'hypocrisie des Britanniques d'une part et des USA, d'autre part, qui font de grands discours sur la démocratie mais qui commettent des actes illégaux contre un pays. Il y a le jugement d'UNCLOS sur les droits de la mer qui stipule que les Britanniques ne peuvent rien entreprendre sans consulter Maurice.

Le verdict est tombé en faveur de Maurice. Comment Lalit l'accueille-t-il?
Il s'agit d'une grande victoire pour tous ceux qui ont lutté pendant tout ce temps. La liste est longue. Il y a eu l'Organisation des Verts fraternels, Lalit et le Muvman Liberasyon Fam sans oublier les chagosiennes elles-mêmes et le Groupe Réfugiés Chagos ainsi qu'aujourd'hui le Comité Diégo. On compte aussi des organisations syndicales comme le MLC (Mauritius Labour Congress), qui a mobilisé les syndicats africains pour cette lutte; relevons que des organisations syndicales se sont jointes à ce combat. Depuis 1985, nous insistons pour se présenter devant la Cour internationale de Justice (CIJ). Cela nous donne raison d'avoir poursuivi le combat. Il faut maintenant que le pays se prépare pour aller devant la CIJ. Nous maintenons notre demande auprès du gouvernement pour effectuer une visite officielle sur l'archipel des Chagos avec des représentants du gouvernement, de l'opposition, de la société civile, la presse et des Chagossiens. Suite aux jugements d'UNCLOS (United Nations Convention on the law of the sea) le gouvernement devrait exiger ses droits de pêche dans les eaux chagossiennes. Nous demandons que Maurice décrète une nouvelle circonscription pour les Chagos. Nous devons aussi maintenir la pression pour le respect du Traité de Pelindaba pour libérer l'Afrique de l’armement nucléaire. Maurice a signé ce traité et nous demandons au gouvernement de demander formellement une inspection de Diego Garcia pour vérifier qu'il n'y ait pas de matériel nucléaire.

Lalit a toujours aussi milité pour la démilitarisation de Diego Garcia.
Oui, nous estimons que les trois questions concernant la souveraineté, le droit de retour et la démilitarisation des Chagos, soit la fermeture de la base militaire de Diego Garcia, sont interconnectées. C'est bien que SAJ ait lié la question de souveraineté et de retour sur l'archipel mais nous insistons pour que Diego Garcia reste au centre des discussions parce que son maintien sera toujours un prétexte pour ne pas permettre un retour des Mauriciens et des Chagossiens sur leurs terres. Diego Garcia est utilisé comme un outil de guerre pour attaquer d'autres peuples. Nous sommes contre les bases militaires des puissances impérialistes dans l'océan Indien. Nous avons toujours milité contre la présence des bateaux militaires dans l'océan Indien. Il est bon de noter que beaucoup de bases militaires au monde ont été fermées. Même aux États-Unis, il y a beaucoup de pressions pour fermer ces bases et d’utiliser l’argent pour des services sociaux.

Un mot sur SAJ ...
C'est une démarche qui va dans le sens de l'histoire pour nous débarrasser de cette forme de dictature coloniale et cela concerne la dignité d'un peuple. La dynamique de cette démarche est que SAJ soit parmi un des derniers participants encore vivants des négociations de Lancaster House. Il a peut-être senti qu'en tant que politicien, il a quelque chose à faire à ce sujet parce qu'il en a été un témoin privilégié.

Alors même qu'il y a des rumeurs sur la "colonisation" d'Agaléga, l'État mauricien lutte pour sa souveraineté sur les Chagos.  N'est-ce pas une démarche paradoxale?
Nous ne savons pas si ces rumeurs sont fondées mais il y a une opposition qui s'est développée autour de l'accord entre l'Inde et Maurice. Pour étayer tout soupçon qui repose sur le secret qui l'entoure nous demandons au gouvernement de rendre public son contenu.

Comment trouvez-vous les mesures budgétaires 2017/2018 présentées par le Premier ministre, Pravind Jugnauth?
Comme nous l'avons dit, il n'y a aucune mesure concrète pour aborder le problème du chômage. Le GM ne propose rien pour la création d'un secteur économique pourvoyeur d'emplois avec un salaire digne pour tous. C'est un danger par rapport à la politique gouvernementale qui favorise la dilapidation des terres.
La mer et la terre sont les deux rares ressources que nous avons, surtout la terre agricole. Les gouvernements qui se sont succédé sont venus avec une politique qui favorise la dilapidation des terres agricoles, à travers une politique de conversion pour encourager la création des IRS, RES et des Smart Cities, au bénéfice des milliardaires, surtout des étrangers. Nous demandons au gouvernement d'arrêter toutes ces procédures immédiatement car cette politique détruit les espaces pour la production alimentaire. Les chiffres officiels montrent que 75% des fonds d'investissement direct vont dans l'immobilier, un secteur spéculatif et non productif. Même des économistes du secteur privé sont préoccupés par cette situation. Le gouvernement n'a pas une stratégie de développement agricole et sa popularité est en dégringolade. Il manque un plan pour garantir l'avenir de ce peuple et cela crée une situation de tension permanente dans le pays.
Nous avons repris les idées du professeur Georges Chan, expert en ferme intégrée, pour proposer la création de villages agricoles. Nous préconisons un changement graduel de la culture de la canne vers l'agro-industrie. Nous pourrons rapprocher les rangées de plantation de cannes pour avoir des interlignes plus larges pour la plantation d'autres légumes comme le haricot, la pistache, la pomme d'amour et autres. Ainsi, il n'y aura pas de changement de la quantité de canne plantée. Il faut réorienter les institutions comme la MSIRI ou le Sugar Mechanical Pool ou le Sugar Insurance Board entre autres. Auparavant il y avait entre 25 000 à 30 000 employés dans le secteur de la canne; aujourd'hui le nombre est de 4500. On constate un appauvrissement de la population rurale. Le développement de cette industrie sera pourvoyeur d’emplois.

Comment évaluez-vous les débats budgétaires qui ont pris fin cette semaine?
Ce sont des débats qui tournent en rond dans beaucoup de cas. Ceci parce que les différents partis de l'opposition n'ont pas une politique économique alternative. Elle ressemble en beaucoup à celle du gouvernement. Ne pouvant s'en différencier, les discussions deviennent stériles, hystériques et destructives. Petit à petit, on voit un dysfonctionnement au niveau du parlement et cela devient incontrôlable avec des députés qui interrompent leurs collègues, ce qui résulte en des expulsions et une situation instable. C'est dangereux. A un moment où il y a une dilapidation des terres et que le gouvernement a pris la décision d'aller de l'avant sur le dossier Chagos, notre démocratie est fragilisée. Le gouvernement devient impopulaire, l'opposition est fragmentée et elle n'arrive pas à capitaliser sur l'impopularité du gouvernement.

On fait de la politique pour avoir le pouvoir et représenter le peuple au parlement. Lalit ne s'intéresse pas à cela. Or, n'est-ce pas là le lieu où on peut faire avancer les choses?
Oui et non. Il est vrai qu'on y est en de meilleures positions pour le faire mais il ne faut pas oublier que le changement vient de la mobilisation en dehors du parlement également. Dans les années 70, le MMM n'avait aucun député au parlement mais, à cette même époque, il y a eu de grandes avancées dans la lutte syndicale avec la contribution du MMM que ce soit dans le secteur portuaire, dans l’industrie sucrière ou le transport. Il y a eu des avancées concernant le droit au travail, la langue maternelle, la lutte de la femme. Cependant, lorsque le MMM est arrivé au pouvoir avec un 60-0 en 1982, il a fait le contraire. Il n’a rien fait pour changer les lois en faveur de la lutte des travailleurs. Il a passé des lois anti-travailleurs. L'intérieur du parlement a aussi ses limites. Quand nous parlons de parlement, nous évoquons un parlement du peuple c'est-à-dire où ses représentants ont plus de pouvoir. Par exemple, il devrait avoir le pouvoir de choisir le Premier ministre à travers un vote et non se voit imposer un Premier ministre désigné. Aussi, le peuple doit avoir le pouvoir de révoquer son député s'il ne respecte pas le programme ou change de parti au cours du mandat par ce qu'on appelle la « révocation directe », à travers une pétition électorale. Ainsi, les députés feront plus attention.

Comment Lalit accueille-t-il la démission du député Bhadain?
Il a beaucoup de soutien sur internet mais cela ne se traduit pas dans la réalité au niveau de sa circonscription. On ne sait pas quel sera le résultat d'une élection partielle. Ce sera une mini-élection générale et les enjeux sont divers et variés. À ce jour, il y a une fragmentation au niveau de l'opposition. Le MMM et le Ptr semblent intéressés à aligner un candidat. Le MP ne s'est pas encore prononcé. De l'autre côté, Roshi Bhadain n'inspire plus confiance, par rapport à son parcours où il est associé à un grand nombre de décisions du gouvernement comme le dossier BAI. Depuis la présentation du premier budget du gouvernement, il est impliqué dans les grandes orientations de la politique gouvernementale. Je ne pense pas que son parti et lui ont grand-chose à apporter en termes d'innovation.

Est-ce que Lalit alignera un candidat dans une élection partielle ?
On n’a pas encore pris une décision. Cela dépendra de l’enjeu politique... On va se rencontrer demain (NdlR: samedi) pour analyser les points officiels autour de la démission de Bhadain et mieux saisir les implications dans ce contexte. Nous déciderons en conséquence si Lalit alignera un candidat ou non. Par ailleurs, nous remarquons que M. Bhadain est très égocentré.  À chaque fois, il dévie l’attention sur lui. On l’a vu lors du remaniement ministériel et nous le revoyons là, au moment des débats budgétaires où il a annoncé sa décision de démissionner. La politique est une affaire collective et non individuelle.

Organiser une partielle, ne serait-ce pas une perte de temps ou d’argent ?
Pas nécessairement. S’il y a lieu de retourner le pouvoir à la population pour le bien-être d’une circonscription, c’est le plus important. Le critère financier ne doit pas guider le fonctionnement  de la démocratie.

Quel pourrait être l’impact de la démission de Roshi Bhadain ?
Du point de vue politique au parlement, pas grand-chose. Le gouvernement peut choisir de ne pas mettre de candidat et laisser les partis de l’opposition se déchirer entre eux. De plus, la raison évoquée par M. Bhadain pour sa démission est banale. Il y a beaucoup d’autres questions importantes au niveau national qui mériterait une démission comme celles du chômage, de la précarité de l’emploi, des crises qui affectent l’économie, de la dilapidation des terres agricoles.

Quelle est la position de Lalit sur le Métro Express ?
C’est sûr qu’il faut imaginer un nouveau système de transport, le nôtre étant complètement dépassé avec le nombre de personnes qui voyagent. En même temps, il est important d’établir des priorités qui aujourd’hui sont la création d’emplois et le besoin d’un logement. Il existe d’autres possibilités dont celle par voie maritime.  On aurait par exemple pu avoir des navettes bateaux entre Pointe-aux-Sables et Baie-du-Tombeau pour alléger le trafic routier à l’entrée de Port-Louis dans les deux sens.

Comment accueillez-vous le prêt contracté par Maurice auprès de l’Inde?  
La question qui se pose : comment le gouvernement remboursera-t-il ce prêt notamment concernant les développements annoncés pour Agaléga? C’est inquiétant. Le système mis en place ressemble beaucoup à ce Heritage City avec une « Privatisation Fund » ou l’argent, au lieu d’être placé dans un fonds public, passe par une compagnie privée sous le contrôle du gouvernement évitant par la même occasion tout contrôle public. Tel fut également le cas pour le ID Card. Pourtant, nous savons tous qu’il faudra rembourser cet argent mais comment faire car il passe par une compagnie écran? Le Premier ministre n’a donné aucune explication dessus et on ne voit pas ce qui pourrait générer de l’argent visant ce remboursement. Ni les logements sociaux ni le métro express n’apporteront un retour sur l’investissement. Cela nous rappelle ce qui s'est passé en Grèce. De plus, il ne faut pas oublier la dilapidation des terres qui équivaut à une forme de privatisation du pays.

Les deux dernières séances parlementaires ont marqué les esprits par l’utilisation du créole par le député Alan Ganoo et la réponse du Premier ministre par rapport à son entrée à l’Assemblée nationale…
On se souviendra que Lalit avait envoyé une correspondance à tous les députés pour leur demander de parler en créole jusqu’à ce que la Speaker les interpelle. Pendant toute la campagne électorale, un député s'exprime en créole dans sa circonscription. Une fois au parlement, il doit exprimer les doléances de ses mandants. Nous avons toujours pensé pourquoi ne pas le faire dans la langue que tous Mauriciens maîtrisent, soit le créole. Pourquoi faut-il se soumettre à des règlements archaïques? Outre le public, il y a aussi des parlementaires qui peuvent ne pas se sentir à l'aise dans l'une ou l'autre langue utilisée au parlement. C'est une aberration que les gens ne puissent s'exprimer ou suivre les travaux parlementaires dans la langue qu'ils maîtrisent le plus. Alan Ganoo a eu le courage de reprendre cette idée et de la mettre en pratique. Il s'est exprimé en créole. Il a expliqué comment la situation a évolué en soulignant qu'il y a désormais une orthographe nationale. La Speaker ne lui a pas dit « non ». La réponse du Premier ministre est intéressante aussi. Il a pris toutes les précautions nécessaires pour s'exprimer sur le sujet en rappelant qu'elle est aujourd'hui dans les écoles. Cependant, nous ne sommes pas d'accord avec lui quand il parle de difficultés techniques parce qu'il s'agit avant tout d'un problème politique. C'est une avancée mais il est temps que le créole trouve sa place dans le parlement aux côtés de l'anglais et du français. Ce sera une grande avancée pour la démocratie.

Plus de quarante ans d'engagement

Membre actif très en vue du parti Lalit, Alain Ah Vee s'est engagé dans le combat pour une société plus juste dès son adolescence. « À l’époque, j'étais au collège New Eton et il y avait une effervescence de part et d'autre qui a débouché sur Mai-75. Je me souviens, j'étais en Form 2 ou 3 et on avait marché jusqu'au pont de Grande Rivière Nord Ouest ». Un événement qui a marqué beaucoup de jeunes de son âge.
Aussi, Alain Ah Vee est issu d'une famille engagée dans la politique et dans la lutte pour le droit des travailleurs. « On avait pour voisin Fareed Mathur et on a vécu l'ébullition autour de la formation du MMM. Avec mes frères on assistait aux réunions ». En outre, le jeune adolescent a baigné dans une atmosphère de lutte pour le droit des travailleurs, son père ayant été membre du syndicat des boulangers. Il évoque aussi la « Revi kiltirel » qu'il a connue très jeune et son adolescence, rythmée par des chansons de Bam Cuttayen et des pièces de théâtre en créole d’Henri Favory qui ont semé cette graine en faveur de la promotion de la langue maternelle en lui. Pendant ce temps, issue de mai 75, une coopérative («Lekol Kooperativ») formée par des jeunes étudiants et professeurs très actifs voit le jour pour proposer, en même temps, une éducation alternative qui repose sur l'utilisation de la langue maternelle. Il y avait aussi le groupe « Lalit deklas » qui diffusait une revue culturelle dans les meetings du MMM.  « Lors des réunions de classe, nous avons eu une réflexion sur l'importance de l'alphabétisation dans la langue maternelle parce que nous avions remarqué que les gens ne savaient ni lire ni écrire ». Le LPT a vu le jour pour promouvoir la langue maternelle et faire l'éducation des travailleurs. « Au niveau de 'Lalit deklas' nous avons commencé à mieux structurer le comité de rédaction avec une orientation du courant socialiste. On allait dans la direction du MMM qui est arrivée au pouvoir en 1982. Mais une fois au pouvoir, le MMM a abandonné le courant socialiste en évoquant la nécessité d'avoir un nouveau 'consensus social', soit pour travailler avec les patrons et le gouvernement pour sortir le pays de la crise économique. Aussi, nous avons vu l'alliance avec le PSM de Boodhoo comme une trahison de la lutte anticommunaliste. Ces deux raisons ont fait que nous avons quitté le MMM et Lalit a vu le jour », fait ressortir Alain Ah Vee.
Aujourd'hui, Lalit poursuit son combat qui est d'ordre international. « Tout au long de notre existence, nous avons gardé un lien avec des groupes politiques de plusieurs pays parce que nous estimons que le combat pour changer la société ne peut se faire dans un seul pays. La guerre contre le système capitaliste est internationale ». Lalit a participé dans plusieurs combats, dont celui contre l'apartheid. Il a aussi envoyé des membres sur le territoire occupé de la Palestine pour  soutenir le peuple palestinien et témoigner de « la réalité colonisatrice et dictatoriale d'Israël ».