ALAIN FANCHON : Capitaine du Ti bato papie

Au port de l’esquif de papier sont ancrés des souvenirs d’enfance. Des sensations sensibles et universelles consignées par un jeune infirmier. Le poème d’Alain Fanchon connaît à présent une folle aventure dans un monde littéraire charmé par la profondeur de Ti bato papie. Une allusion à la fragilité de notre existence.
Janvier 1968. La rue La Paix n’a jamais aussi mal porté son nom. Époque sombre. Des événements toujours gravés dans la mémoire d’Alain Fanchon, un gosse de seulement cinq ans dans un Port-Louis traversé de peur. Lors d’une trêve, ses parents, jusqu’ici barricadés, se réfugient chez des proches à Beau Bassin. Après la dissipation des tensions dans les artères, la famille Fanchon regagne un autre quartier du Port-Louis apaisé.
Alain gambade avec ses petits camarades, se perd dans ses pensées, et flotte sur les nuages de ses rêveries d’enfant nourries de comics (Blek ou Zembla). Des revues de location alors à la mode. Ces publications passent de main en main, au temps où la jeunesse aimait lire et s’échangeait des bandes dessinées. La télévision venait de faire son apparition et se regardait, pour beaucoup, à travers la fenêtre donnant sur le salon voisin. À l’adolescence, le jeune Fanchon se plaisait à puiser des ouvrages dans une boîte en carton et à les relire. À la recherche du plaisir des premières fois.

Fragilité.
Installé à Pointe aux Sables et nouvellement marié. Alain Fanchon est infirmier de profession. Le poème Ti bato papie fera son apparition à un moment d’émotion, dépeint par des mots couchés sur papier. Les phrases jaillissent et ruissellent sous la varangue de cet homme sensible, par un soir solitaire de 1987. “Mo panse kan nou ekrir, ena kiksoz ki deza anmagazine dan nou. Enn zour, li sorti dan enn form ou enn lot. Seki ti andan inn sorti dan form Ti bato papie. Sete enn moman frazilite ek an mem tan enn moman tourne ver enn lafors.” Le petit bateau de papier est en soi fragile. Mais, à y voir de plus près, sous la plume de Fanchon, on y distingue : courage, force, audace, insouciance, vulnérabilité, espoir.
L’imaginaire est à l’œuvre lorsque disparaît le ti bato dans les méandres du caniveau. Les petits cœurs palpitent, de peur que se retourne le bateau et s’éparpille sa cargaison de rêveries enfantines. Des émotions vécues par le petit Alain, après la pluie qui transforme l’onde en courant agité. À la rue La Paix, Alain coursait son bateau le long du caniveau. Une feuille morte et un morceau de bois flottant sont mis en compétition avec le ti bato. Des moments de frissons…

Poésie et émotion.
Le hasard a voulu que Ledikasyon Pou Travayer (LPT) organise un premier concours de poésie en kreol en 1987. Alain Fanchon décide de participer et envoie le texte sous un pseudonyme, comme stipulé par le règlement. Le jury sera frappé par les images émanant de ce poème : So ti pavion kart bis ape balanse / Lor enn baton zalimet fezer dan so diboute… Le jeu sur la langue démontrait le potentiel du kreol à véhiculer des images poétiques, gorgées d’émotions.
Pourquoi le kreol ? Alain Fanchon répond dans un sourire : “Ti bato papie inn vini an kreol. Langaz kreol permet boukou zimaz. Nou kapav ekrir li dan enn fason ekonom. Nou kapav anlev bann kiksoz anplis, pou dir lesansiel.”
Beaucoup de temps s’est écoulé depuis le concours. Un jour, Lindsey Collen de LPT appelle Alain Fanchon et évoque une folle idée : la traduction de Ti bato papie en différentes langues étrangères. Quarante-six précisément, afin de marquer les quarante-six ans d’indépendance. Un partenariat avec Immedia donne un coup d’accélérateur au projet, dont la réceptivité internationale dépasse les espérances. Le ti bato appareille à nouveau et largue les amarres.

Affectif.
Un recueil issu de la collaboration LPT/Immedia, comprenant au moins quarante-six versions du poème de Fanchon, est attendu dans les mois à venir. Comme quoi, la langue kreol est certainement capable d’émotions ressenties à travers le monde. Alain Fanchon s’attelle actuellement à un récit. On y reviendra.
Ti bato papie n’est pas le résultat d’une analyse sociopolitique, ni philosophique. L’on peut y déceler quelque idéal mû par un élan syndical ou simplement la dualité du couple pour une vie meilleure. L’écriture du poème ne faisant pas appel à l’intellect mais à l’affectif. “Se apre, kan nou lir saki nou’nn ekrir, ki nou dekouver saki nou lemosion inn fer nou met dan poem la.” Alain Fanchon est heureux de découvrir que les gens ont leur propre interprétation de ses mots. Un sens souvent insoupçonné par l’auteur lui-même.
Dan mo lespri, mo leker, mo lam nou form enn sel / Dilo dan kanal gid to destine, gid mo destine. Comment rester impassible face à la profondeur d’une telle phrase ? L’essence de ce que nous sommes est condensée dans ce morceau de papier plié en embarcation éphémère, lancé à fleur des incertitudes de nos vies traversées d’aléas. L’inconnu des ailleurs. Kot dilo so koumansman, kot dilo so finision / Eski tou kiksoz finalman pa enn ilizion…

Enn bout Ti bato…

Flot flote ti bato papie
Flot flote sarye tou mo bann rev

To ti pavion kart bis ape balanse
Lor enn baton zalimet fezer dan so diboute
Mo ti leker bat tranble per to devire
Kot dilo so koumansman, kot dilo so finision
Eski tou kiksoz finalman pa enn ilizion