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ALAIN HAREL, ÉVÊQUE DE RODRIGUES :"Il ne faut pas prendre l'absence de réaction du Rodriguais pour de la passivité"

"Maintenant, nous arrivons à une phase où, je le répète, sans parler de coalition politique, il faut que nous puissions tous regarder dans la même direction et avoir les mêmes priorités. Il faut que tout le monde participe au développement de Rodrigues sans que personne ne soit exclu."

Notre invité de ce dimanche est monseigneur Alain Harel, évêque de Rodrigues. L'interview que nous vous invitons à lire a été réalisée mardi dernier, lendemain de la proclamation des résultats des troisièmes élections régionales. Fin observateur de la société rodriguaise, mgr Harel partage son analyse de la situation et des perspectives de Rodrigues après ces élections remportées par l'Organisation du Peuple Rodriguais.

Monseigneur Harel, vous avez refusé d'accorder une interview la semaine dernière, jour des élections. C'était pour être au-dessus de la mêlée ou parce que les relations entre les politiciens et l'évêque de Rodrigues sont conflictuelles ?
Non, les rapports ne sont pas conflictuels. J'ai refusé cette interview par devoir de réserve. J'avais déjà pris position le jour de Noël en proposant cinq critères à respecter pour le bon déroulement de élections.
Quels étaient ces cinq critères ?
Premierment, de préférer le débat d'idées et d'opinion à des attaques personnelles. Deuxièmement, le refus de la violence verbale et physique. Le troisième était le respect de la conscience, le bien le plus précieux de l'être humain. Le quatrième critère était le respect de l'environnement en évitant les graffitis sur les routes et l'usage du plastique. Et finalement, j'ai rappelé qu'après les élections les Rodrigauis devaient continuer à vivre ensemble en soulignant que ce qui unit était plus important que ce qui pouvait nous diviser.
Ces cinq critères ont-ils été respectés durant la campagne ?
Je n'ai pas fait une évaluation exhaustive, mais il me semble que dans l'ensemble, mon appel a été entendu et suivi. J'en veux pour preuve qu'au niveau de l'environnement il n'y a pas eu de graffitis, et qu'au niveau des banderoles on a préféré la toile au plastique. Je pense que l'environnement a été bien respecté pendant ces élections.
Votre premier point : le refus d'acheter ou de vendre une conscience a souvent été évoqué pendant la campagne électorale. Avez-vous évoqué ce point parce qu'à ce niveau, la situation commence à se dégrader à Rodrigues ?
Je ne peux pas dire que la situation est en train de se dégrader, mais c'est certainement une tentation. Par contre, je rappelle que la conscience est ce qui est spécifique à l'homme. Par conséquent, personne n'a le droit, ni d'acheter ni de vendre sa conscience. Il me semble qu'il est important de le rappeler, à temps et à contretemps.
On a beaucoup parlé de corruption pendant cette campagne, chaque camp accusant ses adversaires de distribuer des "ti bagaz" aux électeurs. La corruption serait-elle en voie de développement rapide à Rodrigues ?
Sans utiliser la langue de bois, il m'est difficile, puisque je ne dispose pas des éléments nécessaires, de répondre à cette question. Mais j'espère que ce n'est pas le cas.
Êtes-vous satisfait du déroulement de la campagne électorale qui vient de s'achever ?
Je trouve qu'il y a beaucoup de leçons à retenir de cette campagne. La première, c'est le taux de participation. Il a eu plus de 80% de votants sur les inscrits et il faut tenir compte des 4 000 Rodriguais inscrits qui travaillent à Maurice. Ceci étant, je constate un intérêt des Rodriguais pour la politique qui me semble positif. On m'a aussi dit qu'au cours de cette campagne les familles se sont moins divisées que dans le passé. Je trouve aussi très positif qu'il y ait comme candidats des hommes et des femmes jeunes et compétents qui se sont engagés politiquement. Il y a donc un renouvellement des cadres politiques. Autre leçon de ces élections : aucun débordement excessif en dépit des tensions. Et finalement et en lien avec l'actualité de Maurice marquée par le débat sur le Best Loser System, j'aimerais souligner le fait suivant que je trouve extraordinaire : un Rodriguais de foi musulmane, M. Fatehmamode, a été élu en tête de liste dans une région de Rodrigues habitée par 98% de chrétiens. C'est une grande leçon de démocratie qui devrait faire réfléchir, que Rodrigues a donnée à l'ensemble de la République. Pour revenir à votre question initiale, on peut dire qu'en dépit des incidents et des tensions déjà mentionnées, les élections se sont bien passées.
Arrivons aux surprenants résultats de cette élection, basée sur un mélange de deux systèmes, qui permet à la proportionnelle de corriger les résultats du First past the post. L'OPR, qui avait une majorité de 8/4 dans le premier système, se retrouve avec une majorité d'une voix une fois le calcul de la proportionnelle fait. C'est... surprenant.
Effectivement. La proportionnelle est une bonne chose puisqu'elle permet aux partis minoritaires d'être présents à l'assemblée. Mais dans le cas actue, le résultat a de quoi surprendre. L'OPR a remporté quatre des six régions, ce qui fait à peu près 80% des voix. Avec la correction de la proportionnelle, elle se retrouve avec une voix de majorité qui peut être source d'instabilité, de beaucoup de tentations. Il faut à tout prix, comme cela a été souvent suggéré, que tous les politiciens se mettent autour d'une table pour corriger, non pas la proportionnelle, mais la dose à utiliser dans le système électoral rodriguais.
Valeur du jour, un seul élu pourrait faire basculer la majorité à l'assemblée régionale dans un sens ou l'autre.
Oui, en théorie. Mais je crois que les élus de Rodrigues éviteront cette situation. La question de conscience s'applique doublement aux politiciens. Je fais confiance aux politiciens des deux camps pour respecter le verdict de l'électorat pour le bien de l'île Rodrigues. Je suis sûr que les électeurs suivront la situation de près.
Pensez-vous que les résultats de ces élections vont permettre de régler les problèmes de Rodrigues ou, au contraire, vont les aggraver ?
Non. Il me semble que la campagne électorale terminée, le nouveau gouvernement, avec une majorité minime, mais une majorité, mis en place, va diriger. Il aura affaire à une bonne opposition ce qui va, si tous jouent le jeu, faire fonctionner démocratiquement le pays. Mais, par contre, les défis restent entiers.
Quels sont, justement, les grands défis auxquels doit faire face Rodrigues ?
Le premier d'entre eux est la création d'emploi. Je vais donner un simple exemple pour expliquer son importance. Les écoles catholiques — gérées par la RCEA — ont 5 emplois de manual workers disponibles et, à ce jour, elles ont reçu plus de 1500 candidatures ! La priorité des priorités pour Rodrigues, c'est la création d'emplois.
Où et dans quel secteur : l'administration publique ?
Probablement pour une part. Mais j'identifie trois autres secteurs : l'agriculture, le tourisme et les services. Il me semble que sous certaines conditions on pourrait créer des emplois dans ces secteurs. Le deuxième concerne l'émigration, l'exode vers Maurice...
Permettez-moi d'ouvrir une parenthèse pour vous dire que j'ai été étonné que ce problème n'ait pas été un des thèmes principaux de la campagne électorale. Est-ce que pour les politiciens rodriguais l'immigration vers Maurice est un "mal nécessaire, naturel"?
Je ne peux pas répondre pour les politiciens. Mais l'émigration, l'exode est un enjeu majeur. Que des jeunes veuillent se déplacer pour aller voir ailleurs ou pour émigrer est tout à fait légitime. Mais, par contre, quand l'émigration devient obligatoire pour des problèmes d'emploi, il faut prendre des mesures non pas pour la canaliser, l'organiser. Parce qu'il faut le dire, les Rodriguais vivent souvent à Maurice dans des conditions épouvantables, inhumaines. Il suffit d'aller dans les faubourgs des villes pour se rendre que ceux qui vivent dans les conditions les plus difficiles sont les Rodriguais. Il faut ensuite dire que ce sont eux qui font les travaux les plus difficiles : bonnes à tout faire, enflés de camion, aide maçons, éboueurs...
...les "jobs" que les Mauriciens refusent de faire...
... exactement. Et souvent les Rodriguais travaillent dans des conditions d'exploitation. Si on ne peut pas arrêter l'émigration vers Maurice, il faut l'organiser en termes d'accueil et de formation. Le troisième défi de Rodrigues, pour moi, c'est l'éducation, qui est sans doute la clé pour les deux premiers défis. Il faut souligner que dans le domaine de l'Education, d'immenses progrès ont été accomplis : le taux de réussite au CPE, en SC et en HSC sont en augmentation. Mais il ne faut pas oublier qu'il y a sur dix enfants rodriguais quatre qui quittent l'école sans savoir lire, écrire et compter. Et que beaucoup de ceux qui sont au secondaire quittent l'école avant la fin des leurs études sans aucune formation académique ou technique pour faire face au monde du travail. Il faut à tout prix avoir des collèges techniques pour former les jeunes à des métiers qui puissent leur faire obtenir des emplois à Rodrigues et même à Maurice.
Quel est le défi suivant de Rodrigues, selon vous ?
Toute la question de l'environnement. Nous vivons dans un pays exigu et des plans de développement et de protection ont été déjà faits et il ne faut surtout pas en refaire. Il est important d'avoir la volonté politique de mettre en oeuvre les plans déjà approuvés. Il est indispensable d'avoir des espaces pour la forêt, l'agriculture et l'élevage et l'habitat. Cette délimitation des espaces est capital pour notre vivre ensemble à Rodrigues car, par exemple, les animaux qui vont manger dans le potager du voisin sont source de tensions. Il est urgent de mettre en oeuvre les plans qui ont été décidés et de veiller à ce qu'il y ait une stricte application de la loi...
... ce n'est pas le cas actuellement ?
D'après ce que l'on me dit, ce n'est pas toujours la cas. Une des priorités, c'est aussi le développement de la pêche. Nous avons à Rodrigues un très grand lagon et les pêcheurs rodriguais ont une manière de vivre, une culture qui les gardent à l'intérieur du lagon. Il faut changer ce mindset culturel et apprendre au Rodriguais à aller pêcher en dehors du lagon. Je reviens à l'environnement pour dire que c'est un enjeu capital pour le tourisme. Le touriste vient surtout chercher à Rodrigues un cadre de vie qu'il faut à tout prix préserver. Il ne faut pas copier le modèle mauricien dans ce domaine mais continuer à faire du tourisme à la rodriguaise.
Vous redoutez que le littoral soit bétonné, comme c'est le cas dans certaines régions de Maurice ?
Je crois qu'il faut être attentif à préserver le côté typique de Rodrigues dans la construction d'hôtels. Il faut aussi encourager les gîtes, les maisons et les tables d'hôte qui permettent à beaucoup de Rodriguais de participer au développement de leur pays.
Sujet polémique : quel regard jetez-vous sur les relations entre les Rodriguais et les Mauriciens ? Est-ce qu'elles sont aussi tendues que les politiciens veulent le faire croire ?
En ce qui concerne les relations interpersonnelles la réponse est non. En tant que Mauricien, je suis très bien accueilli...
...oui, mais vous représentez Dieu, ce n'est pas la même chose !
C'est l'attitude que nous avons qui détermine les rapports. Parfois, lorsque les Mauriciens arrivent ici avec une attitude arrogante, cela provoque des réactions. Je le dis haut et fort en tant que Mauricien : beaucoup de choses dépendent de notre attitude. Il y a eu des attitudes qui étaient méprisantes envers nos frères rodriguais. Ce qui est vrai au niveau personnel, l'est également au niveau des rapports institutionnels. Je crois que les Mauriciens devraient beaucoup s'interroger sur cette question : qu'elle est notre attitude ? Est-ce que nous n'avons pas tendance à nous conduire comme des donneurs de leçons arrogants...
...certains à Rodrigues disent : comme des colonisateurs...
Je vous laisse le choix de ce terme. Mais il y a aussi les préjugés. J'ai déjà entendu dire que s'il n'y avait que des Mauriciens à Rodrigues l'île serait développé depuis longtemps. C'est un préjugé. Le Rodriguais aime planter pour développer son pays. Mais comment faire une agriculture moderne quand on dépend uniquement de l'eau de pluie ? Il faut un développement formidable de l'eau pour que Rodrigues ait une agriculture moderne. Il faut décréter que Rodrigues est dans un état d'urgence économique pour lui permettre de se développer.
Est-ce que le fait que les Rodriguais ne se plaignent pas, ou très peu de leur problème d'eau, n'a pas tendance à faire croire qu'ils se sont accommodés à ce que leur robinet ne coule qu'une fois tous les deux trois semaines ?
C'est vrai que, quelque part, le Rodriguais a appris à faire avec ce qu'il a. Il y a de l'eau à Rodrigues, le problème c'est son captage et sa distribution. Il y a des solutions mises en place par le gouvernement précédant pour que chaque famille ait un bassin. Il faut que ce plan soit poursuivi et développé.
J'ai senti pendant la campagne électorale que les électeurs avaient un immense espoir dans le changement. Est-ce que la réalité ne risque pas de contrecarrer les promesses de la campagne électorale ?
Comme le disait un politicien français, les faits sont têtus. Tout gouvernement Rodriguais, en place et à venir, va se retrouver face à une situation très complexe. Mais je pense en même temps que Rodrigues a des opportunités. Avec notamment une jeunesse de plus en plus formée. Je pense aussi, sans parler de coalition politique, qu'il faut "guette pays avant guette parti".
C'est ce que disait et répétait feue Antoinette Prudence aux leaders politiques rodriguais à l'époque.
Exactement et elle avait raison. Il y a eu le temps des élections nationales et régionales, on a débattu et choisi en toute démocratie. Maintenant, nous arrivons à une phase où, je le répète, sans parler de coalition, il faut que nous puissions tous regarder dans la même direction et avoir les mêmes priorités. Il faut que tout le monde participe au développement de Rodrigues sans que personne ne soit exclu.
Est-ce possible à Rodrigues où depuis l'indépendance le pays est divisé en deux blocs politiques très souvent antagonistes.
C'est vrai pour les partis politique. Mais la société civile a son rôle à jouer dans le développement de Rodrigues. Il y a beaucoup de personnes au niveau des ong, des comités de villages et d'associations qui, tout en ayant des avis politiques différents, travaillent ensemble. On peut continuer dans cette voie.
Vous n'êtes pas choqué par le fait que Radio Rodrigues est plus un relais, pendant les trois quarts de son temps d'antenne, de Radio Maurice qu'autre chose ?
Prenons une perspective historique. Jusqu'en 1991, ce sont les informations de la veille qui étaient diffusées à Rodrigues. Il y a eu du progrès, mais vous avez raison : la radio devrait être utilisée pour former et informer les Rodriguais de ce qui se passe ici. Pour parler et perpétuer sa culture.
Là aussi je suis surpris que le Rodriguais accepte cette situation sans réagir.
Ce n'est pas parce que le Rodriguais ne réagit pas qu'il n'en pense pas moins. Il ne faut pas prendre son absence de réaction pour de la passivité, de la soumission. Je crois qu'il existe une force tranquille à Rodrigues. La surface calme ne dit pas le ressenti profond du Rodriguais. Il me semble qu'il explique difficilement ce qu'il ressent, mais cela ne veut pas dire qu'il ne ressent rien.
Est-ce que ces élections représentent une étape importante dans le devenir de Rodrigues ?
Il me semble qu'au plan politique nous avons intégré le système d'alternance et c'est une bonne chose. Il y donc une moins grande dramatisation dans la période post électorale. Il faut, à mon humble avis, approfondir l'autonomie et arriver à une situation où dans tous les domaines les Rodriguais puissent se prendre en charge. La première rodriganisation s'est passée dans l'éducation, elle se poursuit dans les secteurs de l'administration, de l'agriculture et, bientôt, dans celui de la santé avec l'arrivée de médecins rodriguais. Il faut que l'Etat mauricien soit heureux de voir ces fils rodriguais prendre leurs responsabilités. Il ne faut pas prendre cette prise de responsabilité comme un danger, mais comme un chance pour la République.
Vous avez dit au début de cette interview que Rodrigues est chrétienne à 98 %. J'ai appris qu'il y a de plus en plus de nouvelles églises chrétiennes qui s'installent ici : viennent-elles grignoter sur votre territoire ?
Je n'envisage pas Rodrigues comme un marché où j'aurais une part. J'ai parlé de la liberté de conscience et je serais le dernier à nier aux Rodriguais la liberté de choix. Rodrigues n'est plus l'île isolée d'autrefois et subit de multiples influences, dont religieuses et je vis cette situation sereinement. Mais ceci dit, il ne faut pas non plus exagérer le phénomène. Est-ce que ces petits groupes, constitués souvent par de gens qui ont des problemes émotionnels, de santé ou une difficulté de vivre, vont tenir ? Mais ce qui est pour moi le plus important, si je veux être un disciple du Christ, c'est de respecter scrupuleusement la liberté de conscience de chacun.
Je reviens au thème principal de cette interview pour la dernière question : Rodrigues a-t-elle un bel avenir, selon vous ?
Oui, à certaines conditions. Si l'on accepte de voir les problèmes et leur complexité. Si les Rodriguais se mettent au travail pour construire le développement économique de leur pays, car rien ne tombera du ciel. Oui, si le Rodriguais refuse le paternalisme pour se prendre en charge.
 

"un Rodriguais de foi musulmane, M. Fatehmamode, a été élu en tête de liste dans une région de Rodrigues habitée par 98% de chrétiens. C'est une grande leçon de démocratie qui devrait faire réfléchir, que Rodrigues a donnée à l'ensemble de la République."Excellent observation by Bishop Alain Harel.However ,this lesson dhould apply to those who want to maintain the Best Loser System.In the 1982 general election,,Paul Beremger came first in Quatre Bornes.He has since replicated this exploit in Rose Hill,during the last two general elections.Indeed poverty,particularly the abject kind,must be tackled anywhere and everywhere.In the case of Mauritius,better planification should contribute to the fast elimination of such misery.Still,one does not dare to think what awaits the people of Greece!Perhaps both Rodrigues and Mauritius should where posssible employ a few Greek citizens to make up for the skill shortages,where applicable,at least for aperiod of three years or so.A gesture that will show humanity at its best!