ALAIN MARSAUD, député des Français de l’étranger : Le président Macron est un tueur politique ”

Notre invité de ce dimanche est Alain Marsaud, député des Français de l’étranger pour une zone géographique qui commence en Irak et se termine en Afrique du Sud, en passant par les îles de l’océan Indien. Dans cette interview commencée lundi à Maurice et terminée jeudi par téléphone depuis Madagascar, Alain Marsaud partage son analyse de la récente élection présidentielle française, de ses conséquences et des élections législatives à venir.

La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, l’année dernière, vous avez déclaré que Nicolas Sarkozy allait gagner la primaire de la droite et battre la gauche à la présidentielle. Ce n’est pas tout à fait ce qui vient de se passer en France !
Je me suis trompé dans mon analyse. C’est vrai que les événements qui se sont succédé en France étaient très inattendus, c’est le moins que l’on puisse dire. D’abord, les résultats de la primaire qui ont sélectionné, à gauche comme à droite, le candidat le plus radical de chacun des partis : Fillon et Hamon. On sélectionne un candidat très marqué dans son camp, mais qui ne fait pas l’unanimité de l’électorat et il faut chez nous 20 millions de voix pour être élu président de la République. Je peux vous dire qu’on ne recommencera plus avec les primaires en France, qui ont montré ses limites et ses dangers. Ensuite est arrivée la série d’incidents personnels de notre candidat François Fillon.

Vous appelez ça des incidents personnels ?
Disons la révélation d’un certain nombre d’imprudences commises par lui.

Est-ce que le terme faute grave ne serait pas plus approprié ?
Si. Ce sont des fautes qui ont entraîné sa chute. Mais cette chute avait commencé avant. Entre la fin de la primaire et les révélations, François Fillon avait déjà perdu cinq points dans les sondages, ce qui laisse supposer que son programme n’était pas adéquat, trop brutal en termes de fonction publique et de protection sociale. C’est la raison pour laquelle les républicains ont révisé ce programme pour les législatives.

J’imagine que vous avez voté pour François Fillon au premier tour de la présidentielle. Vous l’avez fait avec enthousiasme ou en vous forçant un peu ?
Disons que François Fillon ne représentait pas exactement l’idée que je me faisais de l’engagement nécessaire pour une France qui souffre. Nous sommes dans cette situation et l’on voit bien que les élections présidentielles se jouent dans la dernière semaine où l’on assiste à un basculement de l’électorat populaire qui fait la décision. J’imagine mal que cet électorat populaire aurait pu basculer pour Fillon, même s’il  n’avait pas eu les problèmes. J’avais dit depuis longtemps qu’il ne serait pas élu.

Aviez-vous, par contre, envisagé l’élection d’Emmanuel Macron ?
Pas du tout. Personne n’avait vu sa capacité à renverser la table au bon moment, ce qui a plu à une partie de la population française, celle qui souffre, qui a des difficultés pour vivre. J’ai l’impression que l’élection qui vient de se passer oppose deux France : l’urbaine qui a plutôt réussi et celle des quartiers, de la ruralité qui continue à souffrir. C’est vrai qu’il y a aujourd’hui une forme de discrimination qui s’est mise en place au cours des trente, quarante dernières années et à laquelle la gauche comme la droite n’a pas su régir. Nous avons donc en France une partie du peuple qui souffre et dont il va falloir s’occuper d’urgence. Ce qui explique d’ailleurs, en grande partie, le succès relatif, mais quand même notable, de M. Jean -Luc Mélenchon. Qu’un candidat comme lui, qui peut être considéré comme crypto-communiste, ait pu rassembler un électeur sur cinq est très significatif de l’état dans lequel se trouve aujourd’hui la France.

Avez-vous voté au deuxième tour pour Emmanuel Macron afin de faire barrage à Marine Le Pen ?
Non. Au deuxième tour, j’ai voté blanc parce que j’étais certain que Mme Le Pen ne passerait pas, la France ne pouvait pas faire ça. Donc, il ne fallait pas que M. Macron se sente emporté par une immense vague comme l’avait été Jacques Chirac, en 2002.

Les commentateurs français mettent l’accent sur le fait qu’Emmanuel Macron doit satisfaire plus ceux qui ont voté pour lui, pour faire barrage à Marine Le Pen, que ceux qui ont voté pour lui parce qu’ils adhérent à son projet. Quel est, selon vous, l’électorat d’Emmanuel Macron ?
Il a autour de lui une partie de la classe politique évoluée ; une partie non négligeable de la jeunesse française qui veut être sur le marché de l’emploi et pense qu’il est le seul à lui trouver des jobs ; le monde du business et une partie de ce qui reste de l’électorat de François Hollande. Pour moi, Macron est un objet politique non identifié qui correspond parfaitement à la phrase suivante du Cardinal de Retz : « On ne sert de l’ambiguïté qu’à son détriment. » Je pense que Macron a fait en sorte pendant toute la campagne électorale de ne jamais sortir de l’ambiguïté. Il n’a jamais pris une position tranchée susceptible d’inquiéter son interlocuteur ou une partie de son électorat et les médias. C’est sa force, qui explique en grande partie son succès, mais ça peut être éventuellement sa faiblesse dans la mesure où, à un moment ou à un autre, il va falloir que nous découvrions qui est le véritable Emmanuel Macron et ce qu’il veut faire. Je m’intéresse, entre autres, aux problèmes de fiscalité et de politique étrangère et à l’heure actuelle je ne connais pas ses positions sur ces questions.

Vous ne savez pas ce qu’il va faire, mais on sait qu’il a réussi à faire exploser la gauche française.
Et il va peut-être faire exploser la droite ! Dans cette affaire, la gauche est victime du discours porté par M. Hamon avec l’utopique revenu universel. Avec son programme et sa personnalité, M. Hamon a réduit les socialistes à 6 % ; il a réussi à faire se mettre ensemble l’extrême gauche, les communistes et Mélenchon qui ont obtenu 20 %, ce qui a fait le jeu de Macron. Ayant réussi cet objectif, il va maintenant s’attaquer à la droite de la même manière.

La nomination de ministres de droite dans le gouvernement va-t-elle pousser cette droite à rallier la majorité présidentielle ?
Je crois que Macron va rallier auprès de lui ceux qui ont de l’appétit pour des portefeuilles ministériels.

Ils sont nombreux à droite et à gauche à avoir cet appétit-là ?
Ils sont peut-être plus nombreux à droite qu’à gauche parce qu’ils ont été privés du pouvoir pendant cinq ans. Donc, il est possible que l’appétit de certains à droite, qui ont un certain âge et pas beaucoup d’avenir, les précipite dans les bras de M. Macron. Par ailleurs, ce dernier a montré, notamment à travers l’affaire Vals, qu’il a beaucoup de mépris pour les ralliés de la dernière heure et pour les opportunistes. Si j’étais mes camarades de droite, je serais très prudent en allant faire des offres de service et qui, par ailleurs, risquent de se retrouver humiliés. Macron aura besoin de certains d’entre eux, mais il n’aura pas besoin d’une vague. Il suffit de prendre certains d’entre eux pour suffisamment déstabiliser le mouvement des républicains, sans avoir besoin de récupérer tous les traînards de la politique française.

Il me semble comprendre que vous ne partagez pas cette affirmation de la droite selon laquelle elle va remporter une majorité aux législatives et imposer une cohabitation à Emmanuel Macron ?
A l’heure qu’il est, il m’est impossible de répondre à cette question. Après la passation de pouvoir, l’opinion publique française s’est très macronisée, si je puis dire. Elle va se démocratiser dans les jours qui viennent, mais à moins d’une faute majeure, on ne va pas la retourner. Le peuple de droite a quand même disparu. Avant les affaires de Fillon, on l’estimait à plus de 40 %.

On disait même que l’élection présidentielle était imperdable pour la droite…
C’était vrai, mais M. Fillon a réussi à nous faire perdre cette élection ! Ce peuple de droite qui a disparu, il peut quand même revenir aux législatives dont la campagne vient tout juste de commencer et rien n’est encore joué.
 
Est-ce que vous pourriez faire partie de ces hommes de droite qui pourraient soutenir la majorité présidentielle d’Emmanuel Macron ?

Je suis fondamentalement un électeur et un élu de droite et ce n’est pas à mon âge que je vais rentrer dans des compromissions. Et parce que j’ai une certaine idée de ce que je suis, je ne m’imagine pas trahir mon propre camp, et en plus je n’attends rien de personne, sauf des électeurs qui m’élisent, et n’ai pas envie d’obtenir des prébendes : je resterai sur la ligne politique qui est la mienne. Mais il est certain que si M. Macron met en place des mesures qui soient susceptibles d’être efficaces en matière fiscale, d’emploi, etc., je les voterai, mais sans rentrer dans la majorité de qui que ce soit. En matière de fiscalité, il va bien falloir faire une véritable réforme, car aujourd’hui elle est confiscatoire pour les entreprises et les particuliers. M. Macron prétend les réformer, mais n’a pas encore dit comment. En matière de travail, il nous promet une loi El Komry multipliée par dix. Et nous avons, en embuscade pour la rentrée, les syndicats qui ont déjà prévenu qu’ils organiseront un troisième tour des élections. Si cela arrive, il sera extrêmement brutal. Si M. Macron a le courage de réformer le Code du travail dans l’intérêt des salariés et des chômeurs, je le soutiendrai au Parlement sans entrer dans sa majorité.

Vous m’aviez avoué, l’année dernière, une certaine admiration pour Jean-Luc Mélenchon. Est-ce encore le cas après ce qu’il a fait aux communistes, à Benoît Hamon et ce qu’il s’apprête à faire aux socialistes à Marseille : les faire disparaître ?
J’ai une certaine admiration pour le tribun, l’homme cultivé et le politicien habile qu’il est devenu. Disons que M. Mélenchon a un côté mante religieuse qui fait que quand il s’allie avec quelqu’un, il a tendance à l’absorber et à le faire disparaître. Il ne faut pas faire d’alliance avec lui ! Mais il faut voir ce qu’il va faire aux élections où il dit vouloir présenter cinq cents candidats, s’il les trouve. Il a été en tête dans beaucoup de circonscriptions au premier tour de la présidentielle, mais est-ce que ce sera le cas aux législatives ? Des surprises pourraient survenir à ce niveau.

Que pensez-vous de la mauvaise campagne — voulue — de Marine Le Pen ?
Je crois que le Front national est aujourd’hui composé de deux grandes tendances : l’anti-européenne de Florian Philippot et la tendance « nationale, patriote » défendue par Marion Maréchal Le Pen. Je crois que Marine Le Pen n’a pas su choisir entre ces deux tendances, que sortir de l’Europe et de l’euro a fait peur à ses électeurs, que le débat avec Macron a été une catastrophe pour elle et qu’absorber Nicolas Dupont-Aignan a été une grosse erreur. D’une part, il ne représentait rien et surtout lui promettre le poste de Premier ministre a été la descente aux enfers. A mon avis, le Front National est durablement éliminé du paysage politique. Il aura des députés aux élections, mais beaucoup moins que ses estimations. Ceci étant, j’aimerais rappeler que ce n’est pas en diabolisant le FN, comme on l’a fait pendant des années, qu’on va le combattre, mais en montrant, comme l’a fait Macron, que ses idées sont désastreuses pour la France et faire appel au bon sens des Français, notamment sur sa position sur l’Europe et l’euro.

Qu’avez-vous pensé de la déclaration de Manuel Valls se ralliant à la nouvelle majorité présidentielle ?
Quelle humiliation pour M. Valls que l’on a connu matamore, déterminé, faisant la morale à tout le monde et qui a été réduit à mendier une sorte d’investiture à En Marche après tout ce qu’il avait pu dire contre ce mouvement ! Je pense que la haine entre Emmanuel Macron et Manuel Valls est énorme. J’en veux pour preuve une des dernières interviews dans laquelle Valls dit que François Hollande est un méchant sur un petit périmètre, tandis que Macron est un grand méchant sur la totalité du territoire. Je crois que Valls a été très blessé par le mauvais résultat de la primaire auquel il ne s’attendait pas. Il a une idée de sa personne qui est surdimensionnée et je crois qu’il paye les mesures vexatoires qu’il a été amené à prendre vis-à-vis de Macron, qui est un homme qui, à mon avis, à la mémoire longue et qui fait payer petit à petit tout ce qu’on lui a fait subir.

Vous dîtes qu’Emmanuel Macron n’est pas ce grand garçon souriant au regard innocent, cette image de gendre idéal dont les mères de bonne famille rêvent pour leur fille.
Est-ce que vous imaginez qu’en politique française, en 2017, on puisse réussir comme Macron a réussi sans être un excellent tueur ? En politique, à tous les niveaux, même à celui de conseiller municipal, il faut accepter de tuer un tout petit peu. Lorsqu’on veut arriver à l’Elysée, il faut tuer beaucoup, donc il faut être un tueur, comme l’est Emmanuel Macron.

Comment sera la France du président Macron, selon vous ? Pour commencer, est-ce que vous pensez qu’il aura une majorité absolue au Parlement ?
Non. Je pense qu’on ira vers un gouvernement de coalition et c’est la raison pour laquelle je souhaite que la droite républicaine soit en position de force, éventuellement majoritaire, pas forcément pour contrer M. Macron, mais pour l’accompagner.

Vous excluez totalement qu’Emmanuel Macron puisse avoir une majorité présidentielle ?
Je ne l’exclus pas, mais ce ne serait pas forcément une bonne chose. Une majorité absolue avec des députés venant de tous les horizons ne sera pas une bonne chose pour la France.

Vous ne pensez pas que les Français pourraient faire preuve de cohérence en donnant au président qu’ils ont élu une majorité pour gouverner et, comme il le répète, transformer la France ?
C’est la vraie question qui se pose et à laquelle on ne peut pas répondre. La logique voudrait qu’il en soit ainsi, mais est-ce que ce sera le cas ?

Vous avez souvent dit qu’il fallait un homme providentiel pour tirer la France du marasme dans lequel elle est plongée. Emmanuel Macron pourrait-il être cet homme-là ?
Je ne sais pas. A l’heure actuelle le député que je suis ne sait pas qui est M. Macron, ne sait pas quelle politique il va conduire, s’il est un social libéral, un libéral pur et dur ou un enfant caché de François Hollande qui lui fait la bise sur le perron de l’Elysée. En passant, je trouve, pour dire le moins, fort que François Hollande ose dire qu’il quitte la France en meilleur état qu’il l’avait trouvée ! Pour revenir à la question, je ne sais pas qui est Emmanuel Macron et quelle est la politique qu’il va mettre en place demain. Alors, avant de m’engager éventuellement derrière lui, il faut que je sache ce qu’il veut faire.

En fin de compte, l’élection présidentielle qui était censée clarifier les choses en France n’a rien clarifié du tout.
C’est le moins qu’on puisse dire. Sa seule clarification aura été la fin du hollandisme et ses excès dans l’hésitation. Mais je ne sais pas dans quelle direction part le pays. Par exemple, en matière de politique étrangère M. Macron ne parle pas de l’Afrique, du Moyen-Orient et du reste du monde. En matière de politique fiscale, est-ce qu’il va réagir à la décision de Donald Trump de faire baisser l’impôt sur les entreprises de 39 % à 15 %, mesure qui va encourager toutes les grandes entreprises du monde à aller s’implanter aux États-Unis, dont nos entreprises françaises qui sont imposées à 33 % en France ? Que va faire M. Macron à cette mesure qui relève du dumping fiscal des Américains ? Personne ne le sait.

Que pensez-vous de la composition du premier gouvernement nommé par Emmanuel Macron avec Edouard Philippe, un homme de droite à sa tête ?
Ce n’est pas une énorme surprise dans la mesure où son nom avait déjà été cité. Edouard Philippe est un garçon d’une grande qualité, qui a été mon collègue à l’Assemblée nationale et à qui je souhaite beaucoup de réussite dans ses nouvelles fonctions.

Quelle est votre réaction au fait que ce gouvernement comprend en tout trois hommes venant de la droite, donc de votre famille politique ?
Ce qu’on nous annonçait comme devant être une grande révolution au gouvernement n’aura été que du pâté d’alouettes. C’est-à-dire qu’il y a au gouvernement le cheval socialiste et l’alouette de la droite. J’ai l’impression que la montagne a accouché d’une souris. En ce qui concerne les « ténors » de la droite qui y sont, je vous rappelle que je vous ai parlé de l’appétit insatiable de maroquins ou de portefeuilles ministériels de certains. Je pense que dans cette affaire M. Macron a fait en sorte de piéger la droite en confiant des responsabilités à trois anciens membres de ma famille politique. Il fait ça pour brouiller les cartes politiques et c’est réussi.

Que pensez-vous de ceux de droite qui disent qu’il faut donner sa chance à ce gouvernement et lui tendre la main. Vous en faites partie ?
Non. Je ne joue pas, moi, à ces jeux politiques. Ceci étant, je comprends qu’on veuille donner sa chance à ce gouvernement, parce que s’il réussit, c’est la France qui réussira. Je vous le répète, si ce gouvernement prend de bonnes mesures pour la France, je les voterai tout en gardant ma réserve et en n’adhérant pas à la nouvelle majorité au motif qu’elle est à la mode ou tendance. Aujourd’hui, il est tendance d’être En marche, mais en ce qui me concerne, je modère mon pas ! Si M. Macron doit réussir, et je le lui souhaite, tant mieux pour la France. Mais pour le moment, je suis dubitatif en attendant de connaître la politique qu’il va mener, notamment en matière de politique étrangère. Et je vous rappelle qu’il n’a pas nommé dans son gouvernement un ministre compétent pour les Français de l’étranger, qui sont quand même plus de 2 millions à travers le monde.

Je vous soupçonne de faire campagne pour votre réélection avec cette sortie…
Pas du tout ! Je note seulement que les Français de l’étranger ne sont pas concernés par la composition du nouveau gouvernement, et je le regrette. J’aurai prochainement l’occasion de le faire savoir au Premier ministre dans un courrier.

Ce gouvernement va-t-il accroître ou diminuer les chances du président Macron d’avoir une majorité aux législatives ?
Ce gouvernement ne peut pas lui nuire, en tout cas. Le fait d’inclure trois députés républicains dans son gouvernement va forcément déstabiliser, au moins à la marge, sinon plus, le parti républicain. Cette nomination facilitera la campagne d’En marche pour les législatives, alors que celle de la droite sera un peu plus difficile à gérer. Mais comme rien n’est plus pareil en France après cette présidentielle, tout peut arriver.