ALAIN WONG, ex-ministre de l’Environnement : « J’ai quitté le PMSD parce que je suis en total désaccord avec son leader »

Notre invité de ce dimanche est Alain Wong, ancien ministre de l’Environnement, ancien membre de la direction du Parti Mauricien Social Démocrate et — jusqu’à samedi après-midi —, député siégeant en indépendant au Parlement. Sa démission des instances du PMSD suit d’un mois celle de son ex-parti du gouvernement. Dans cette interview réalisée à son domicile, jeudi après-midi, Alain Wong explique les raisons qui l’ont poussé à démissionner de toutes les instances du PMSD il y a dix jours. Il réagit aussi à la campagne de dénigrement sur internet qui a suivi sa démission de la basse-cour bleue.
Nous sommes jeudi après-midi et vous venez d’aller faire des offrandes dans les différentes pagodes de la capitale. Est-ce pour remercier les dieux de vous avoir fait quitter le gouvernement avec le PMSD ou d’avoir démissionné du PMSD ?
 Ni l’un ni l’autre. Tous les ans pour respecter une tradition familiale, mon épouse et moi allons faire des offrandes traditionnelles à la veille de la nouvelle année chinoise. Nous allons faire des offrandes pour demander que la nouvelle année nous soit favorable à tous points de vue. Comme tous les Sino-Mauriciens, je suis catholique mais je vais dans les trois pagodes célébrer le culte des ancêtres et demander leur protection pour la nouvelle année.
Pour l’anecdote, je signale que cette nouvelle année est celle du coq, par conséquent celle du PMSD...
 Il faut faire attention, parce que ce n’est pas automatique. Ceux qui connaissent l’astrologie chinoise savent très bien que, par exemple, l’année du cheval n’est pas forcément bonne pour un natif de ce même signe. Il peut arriver que l’année du cheval soit absolument catastrophique pour des natifs de ce signe. Cela peut être aussi le cas pour les natifs du signe du coq pour l’année qui vient.
Fermons cette parenthèse astrologique chinoise pour entrer dans la politique mauricienne. De votre point de vue, pour quelle raison, pour quelle vraie raison, le PMSD a-t-il démissionné du gouvernement en décembre dernier ?
On nous a dit que c’était contre le désormais fameux Prosecution Bill qui était quelque chose de dangereux pour le pays. Le réflexe normal d’un membre d’un parti politique c’est de croire ce que dit son leader, qui mène la troupe. C’était un réflexe normal de suivre le leader et de quitter le gouvernement à sa demande. Même s’il y avait et s’il y a encore beaucoup de points d’interrogations sur cette décision très rapide du leader.
Mais ce leader avait présidé le comité chargé de rédiger le texte du  Prosecution Bill et de le présenter au Conseil des ministres. Non seulement a-t-il présenté le texte mais il l’a approuvé avec tous les ministres du PMSD vendredi avant de le dénoncer trois jours après. Qu’est-ce qui s’est passé pendant le week-end pour pousser le PMSD à quitter le gouvernement ?
 En fait, moi, je n’ai pas eu de contact avec le leader à partir de vendredi après le Conseil des ministres. Je n’ai revu le leader que dimanche après-midi à l’occasion d’une fête. Mais, entre-temps, un de ses proches m’avait appelé pour me dire que le leader était très en colère contre le Premier ministre par rapport à ce qui s’était passé au Conseil des ministres, vendredi...
On devait apprendre subséquemment  que le Premier ministre avait “brossé la tête” de son Premier ministre-adjoint au Conseil des ministres à propos du Prosecution Bill...
 Sans trahir de secret, je dirais que le terme “brosse la tête” n’est pas correct. Je dirais qu’il y a eu une explication. C’est tout ce que je dirai sur ce sujet. Quand, dimanche, j’arrive à la fête du PMSD, un des très proches amis du leader me demande d’aller lui parler parce qu’il veut quitter le gouvernement. La nouvelle s’était déjà répandue dans la fête et les gens ne savaient pas trop quoi penser. À un moment Xavier-Luc est venu me parler pour affirmer que quitter le gouvernement était la solution pour le PMSD et m’a demandé si j’allais le suivre. Je lui ai répondu que je fais partie de ceux qui soutiennent les décisions du leader du parti et que s’il me demandait de soumettre ma démission j’allais le faire sans hésiter.
Vous êtes en train de dire que le leader du PMSD a décidé de quitter le gouvernement sans une discussion avec les membres du parti ?
 On a abordé le sujet superficiellement. Il n’y a pas eu de discussion profonde dans les instances du PMSD avant de démissionner du gouvernement. Dimanche, lorsque Xavier-Luc m’a parlé, je lui ai dit: “je vais te suivre mais j’espère que tu sais ce que tu es en train de faire”. Ce n’est que lundi qu’il a eu une réunion dans son bureau à l’hôtel du gouvernement avec les ministres et les députés du PMSD. Le leader a annoncé qu’il avait pris sa décision de quitter le gouvernement à cause du Prosecussion Bill. Il a alors donné quelques explications sur le danger que représentait le bill pour la démocratie. J’ai l’impression que certains présents à la réunion étaient au courant puisqu’ils avaient déjà écrit leur lettre de démission. Certains ont posé des questions, ont demandé, par exemple, si c’était une bonne chose de quitter le gouvernement sans discuter avec nos partenaires, sans poser un ultimatum pour que le bill soit retiré de l’ordre du jour du Parlement le lendemain. D’après ce que j’ai compris, le PM n’était pas disposé à discuter de cette question avec le leader et nous avons donc démissionné.
On n’a toujours pas compris pour quelle raison précise le PMSD a quitté le gouvernement. On comprend encore moins pourquoi vous avez, à votre tour, démissionné du PMSD un mois après...
 Je vais donner ma version mais ce sera la dernière interview que j’ai vais accorder sur ce sujet, parce que je voudrais avoir du temps pour réfléchir au lieu de réagir aux attaques et aux bassesses. Après la démission, des informations ont été échangées, des discussions ont eu lieu entre les membres du PMSD.J’ai commencé à réfléchir et à faire des propositions sur comment le parti devrait maintenant fonctionner. Est-ce que du fait que le gouvernement a renvoyé le bill à la rentrée on ne pourrait pas commencer une discussion sur un retour au gouvernement ? Comment le parti va faire dans l’opposition ? Quelle est notre stratégie sur le terrain où les gens disent qu’ils ne comprennent pas pourquoi on a démissionné ? À chaque fois que je lance une proposition, on me cloue le bec, on me répond que ce n’est pas à moi de décider et on change de sujet. Ou alors, on me dit que le PMSD est constamment humilié depuis 2014...
Par les autres partis du gouvernement Lepep ?
 Oui. Quand on me dit ça, je fais un parallèle avec le traitement que le PMSD avait subi de 2010 à 2014. Quand notre allié de l’époque avait débauché un de nos membres pour le garder comme ministre contre la volonté clairement exprimée du leader du PMSD. Ça c’était de l’humiliation que nous n’avons pas subie ces deux dernières années. Est-ce que, dans le contexte de décembre 2016, démissionner était une bonne décision ?
À qui avez-vous posé ces questions ?
 Au leader du parti lui-même. Parce je le connais depuis des années et que je le considère comme un ami à qui on peut tout dire.
Mais qu’est-ce qui a changé subitement ?
 Vendredi de la semaine dernière, lors d’une réunion du PMSD, avant la conférence de presse, je discutais en aparté avec un ami sur mes idées. Le leader, qui semblait un peu agacé par notre aparté, nous demande de quoi on parle. Je lui dis qu’on discute de l’avenir du parti. Le leader pique alors une crise énorme, comme d’habitude...
Vous voulez dire qu’il arrive souvent au leader du PMSD de piquer des crises, comme les autres leaders politiques ?
 Comme d’habitude, les personnes présentes à la réunion croisent les bras comme des élèves apeurés et se taisent. Je demande alors au leader de se calmer. Il répond qu’il n’a pas besoin de se calmer, que si on veut discuter entre nous on n’à qu’à prendre sa place de leader. Je lui ai demandé de se calmer à nouveau et je lui ai dit qu’on discuterait après. Il m’a dit qu’il était calme et que surtout qu(-’l n’avait aucune intention de discuter de sa décision de quitter le gouvernement et de mes idées. Il l’a dit en haussant la voix. Tout le monde a entendu notre conversation. J’étais blessé mais je suis allé quand même à la conférence de presse et je suis parti juste après pour des raisons familiales. Je pense que ce départ a été mal interprété.
Pourquoi ?
 Mon échange avec le leader, qui avait élevé le ton, avait été entendu et on a pensé que j’étais parti en colère. Et là, tout ce que j’ai subi au PMSD au cours des dernières années est remonté à la surface. Au premier congrès du PMSD en 2015, tous les ministres avaient droit à la parole sauf moi, qui n’avais même pas place dans la première rangée du public alors que j’étais ministre. Pendant la campagne électorale pour les municipales, on m’a demandé de ne pas aller dans ma circonscription pour laisser le champ libre à d’autres. Je n’ai pas eu le droit de choisir un seul candidat pour les municipales. Je n’ai pas été bien traité par le leadership qui fait des choses et après s’excuse, pour recommencer de plus belle après. Tout ça est remonté à la surface après l’altercation de vendredi et j’ai commencé à me sentir de plus en plus mal au PMSD et j’ai demandé à des amis de venir discuter avec moi.
Mais est-ce que la solution n’aurait pas été d’aller voir le leader et d’avoir une conversation franche avec lui sur vos points de désaccord ?
 Une rencontre avait été prévue à cet effet. Mais avant, il y a eu la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Un ami est venu me voir et nous avons discuté de la situation et quand il est parti il a reçu un SMS du leader lui demandait ce qu’il faisait chez moi. Je me suis senti surveillé, espionné par mon propre parti. Quelques minutes après, le secrétaire général du parti m’a appelé pour me dire qu’il savait quel était mon problème : j’avais besoin d’une voiture que le parti allait me faire avoir. Il a ajouté que si j’avais des dettes et que j’avais besoin d’argent, le parti allait également m’aider pour compenser la perte de mon salaire de ministre. Moi, je voulais discuter de l’orientation du parti, faire remonter ce qu’on dit sur le terrain, attaquer les vrais problèmes et pour le parti c’était une question de voiture et d’argent. On ne veut pas discuter du vrai problème du PMSD : le manque de dialogue entre le leader et les membres. Le fait que les membres n’ont pas droit à la parole, que l’arrogance du pouvoir s’est installée. Dimanche, j’ai reçu des visites, j’ai discuté et j’ai dit que j’étais tellement dégoûté par la situation que je voulais quitter la politique.
Pourquoi vous ne l’avez pas fait ?
Parce qu’on m’a fait comprendre que si je démissionnais comme député, c’est Michael Sik Kuen qui allait me remplacer et je ne pouvais pas laisser faire ça. J’ai démissionné du PMSD en restant député et j’ai fait mes adieux au parti sur son site internet lundi. Lundi, le leader s’est précipité chez moi, m’a demandé de revoir ma décision, de nous donner une chance. Je lui ai répondu que c’était trop tard, que cette situation dure depuis des années. Comme d’habitude il m’a coupé, a pris la parole pour expliquer ce qu’il fallait faire, ce qu’on devait faire et dire. Je lui ai dit que j’en avais assez, que je voulais être libre, que je voulais respirer. Il m’a répondu que j’étais un vendeur, un transfuge, ce qui m’a irrité au plus haut point, puis avant de partir il m’a lancé : tout bann Chinois vendeur ! Cette phrase m’a confirmé que j’avais bien fait de démissionner du PMSD.
 Vous avez parlé de bassesses qui vous ont poussé à quitter le PMSD. C’était la phrase de votre ex-leader ?
 Non. Je parlais des commentaires qui ont été postés dès lundi sur internet. Sur ma vie privée, sur ma femme et mes enfants. Sur ma supposée exigence d’être nommé chief whip de l’opposition. De ce type de bassesses que l’on écrit sur quelqu’un pour l’insulter et essayer de le détruire.
 On vous repose la question : pourquoi avez-vous démissionné du PMSD ?
 Parce que je suis en total désaccord avec le leader.
 Cette démission n’a rien à faire avec les pressions que vous auriez subies de la communauté chinoise pour vous inciter à rester au gouvernement ?
 C’est faux.
 Vous n’avez pas démissionné parce que le MSM vous a promis de vous redonner une place de ministre — supposément celui de l’Environnement — avec tous les avantages qui vont avec sans compter quelques dizaines de millions en prime ?
 C’est totalement faux. Mais comme vous le savez, on ne peut pas empêcher les rumeurs de circuler. Surtout à Maurice, où il y a des professionnels qui savent le faire.
 On vous traite de tous les noms, de vendeur à transfuge, en passant par d’autres surnoms qu’on ne peut reproduire ici...
 Je vous rappelle que j’ai été formé à la politique par Gaëtan Duval et je sais qu’il faut se faire une carapace pour se protéger des insultes et des crachats. On est tellement attaqué que pour se défendre, on a parfois envie de réagir et d’attaquer à son tour. Cela ne m’est pas encore arrivé. Mais si on continue à me calomnier, à attaquer ma femme et mes enfants, je serai peut-être capable de réagir méchamment, moi aussi.
 Question directe : est-ce que le MSM vous a fait des propositions ?
 Non, aucune proposition ne m’a été faite par le MSM.
 Et si jamais une proposition vous était faite dans les jours qui viennent ?
 A ce jour je ne suis pas encore prêt à franchir ce pas. Je suis resté trop longtemps au PMSD pour le faire à ce stade. Je vais voir comment les choses vont évoluer dans la basse-cour comme on dit dans les journaux. Ce sont les palabres, les attaques, les commentaires qui poussent les gens à sauter le pas. C’est ce qui a poussé Marie-Claire Monty à le faire. Au départ elle avait des doutes, mais quand on a commencé à répandre des bassesses sur elle, cela l’a aidée à prendre sa décision.
Est-ce qu’il y aurait d’autres députés bleus qui pourraient suivre son exemple et passer de l’autre côté ?
 En marchandant directement le “transfert” ? Oui, je le crois. Je crois qu’il y a plusieurs députés bleus qui seraient susceptibles de le faire.
Et vous-même, qu’allez-vous faire au niveau politique ?
 Je suis député indépendant, ce qui fait qu’on ne peut pas me traiter de transfuge, comme on le fait un peu facilement, surtout au niveau de la direction du PMSD. J’observe la situation. Je n’ai pas encore pris de décision.
 Vous attendez les offres ?
 Ce n’est pas sympa de dire ça. Je n’attends rien, j’écoute les conseils qui me sont donnés et je suis l’évolution de la situation. Et surtout je regrette. Car si chacun y avait mis du sien, on aurait pu faire ce que les Mauriciens demandent et attendent de leurs élus : faire avancer le pays.
 Il y a une question qui doit être posée : à quoi attribuez vous ce mauvais traitement du leader à votre égard ? Vous étiez au PMSD avant lui, vous le connaissez depuis l’enfance, vous faisiez partie de la famille, vous étiez un proche de son père…
 J’en suis à me demander si ceci n’explique pas cela. S’il n’y a pas quelque part, consciemment ou inconsciemment, une tentative d’effacer toutes les traces du PMSD d’avant celui de Gaëtan Duval, dont je suis un des derniers. C’est en tout cas une question que je me pose de temps à autre.
 Un retour au PMSD est-il envisageable pour vous ?
 Vous savez que si le leadership me fait insulter, ce n’est pas la même chose de la base. Je reçois plein d’appels de partisans qui disent qu’ils comprennent ma décision, qu’ils sont avec moi. Je reçois même des messages de soutien de personnes qui sont membres du BP du PMSD ! Pour ces gens-là, j’ai envie de retourner au PMSD, pas pour ceux qui sont en train d’inventer des prétextes pour ne pas aborder le vrai problème du parti : le manque de dialogue et de communication du leadership avec les autres membres. Pour conclure, je dirais tout simplement que j’ai passé de très belles années au sein du PMSD. J’espère que les membres vont finir par comprendre que mon problème ce n’était pas une grosse cylindrée, des gardes du corps ou un salaire de ministre, mais le manque de dialogue du leadership. Cette stratégie de manque de dialogue, soutenue par quelques péquenots, va finir le PMSD. Moi, je ne pouvais plus respirer au PMSD, j’ai été obligé de sortir pour remplir mes poumons.
 Eu égard aux rumeurs qui circulent depuis vendredi, sur un éventuel remaniement, je vous appelle au téléphone pour vous demander si à l’heure où nous parlons, c’est-à-dire samedi à 13h, vous êtes encore un député indépendant, Alain Wong ?
 Je vous le confirme : à l’heure où nous parlons, je suis toujours un député indépendant. Je me permets même d’ajouter que je suis un peu vexé. Personne ne m’a contacté pour que je fasse le saut politique. C’est un peu vexant, vous ne trouvez pas ?