ALAN GANOO: « Le GM doit rendre des comptes sur les fonds massifs obtenus des levy sur le carburant »

Alan Ganoo, président du Mouvement Patriotique a déposé cette semaine à l’Assemblée une “Motion of Disallowance” contre une majoration de 10% du prix du carburant. Dans l’entretien qui suit, il revient sur le bien-fondé d’une telle action et appelle à l’unité des partis de l’opposition. Il invite les leaders à mettre leur ego de côté pour unir leurs forces. Il s’exprime également sur une éventuelle réunification de la grande famille militante ainsi que sur la position du Mouvement Patriotique (MP) dans une prochaine élection. Il se dit en faveur de la limitation du mandat du Premier ministre et constate une situation politique confuse.

Pourquoi avoir choisi de présenter une Motion of Disallowance maintenant alors que le prix du carburant a augmenté en plusieurs occasions ces dernières années ?
Si je ne me trompe pas, la dernière Motion of Disallowance qui a été présentée et débattue à l’Assemblée était la mienne, alors que j’étais au MMM. C’était en 2007, suite à la décision du gouvernement de libéraliser le prix du fer de construction. Si ce n’est pas la dernière, c’en est une des dernières en tout cas. C’est vrai que cela fait un bout de temps qu’il n’y a eu une Motion of Disallowance mais cela ne diminue en aucun cas notre action. Je m’explique : il est clair qu’à travers le pays, cette décision d’augmenter le prix de l’essence et du diesel la semaine dernière a été reçue comme un choc. Cela a été une douche froide pour la population. Il y a une levée de boucliers contre cette décision du gouvernement parce que 10% sur chaque produit représente un fardeau additionnel pour la population, en particulier les « ti dimoun ». Le gouvernement avait d’autres possibilités.
Je constate également que les partis de l’opposition de même que l’ACIM se sont prononcés contre cette augmentation. Ce qui fait que notre proposition est valide et justifiée. Cette motion est aussi une occasion pour le gouvernement de venir expliquer le pourquoi de cette augmentation. Comme nous le savons, il y a plusieurs « levy » qui entrent aussi en jeu. À l’arrivée, le prix de l’essence par litre coûte Rs 16. Ensuite on ajoute plusieurs « levy », comme le Maurice Île Durable, la Contribution to RDA, le Build Mauritius Fund, plus l’Excise Duty et la VAT. Le prix par litre arrive à Rs 42. Similairement pour le diesel, le prix à l’arrivée est à Rs 15,6. Lorsqu’on ajoute les différents « levy », l’Excise Duty et la VAT, cela nous revient à Rs 32.
Le gouvernement doit aujourd’hui venir expliquer combien de milliards de roupies l’État perçoit à travers tous les « levy » et quelle a été l’utilisation de cet argent massif. Donc, cette motion a aussi été motivée par un souci de transparence. Le gouvernement doit venir expliquer comment un seul « levy », le Build Mauritius Fund, est à Rs 4 sur chaque litre. Le subside est à Rs 2,70. Le Road Development est à Rs 1,85. Que fait-on de tout cet argent ? Il faut éclairer la population.

Vous avez le soutien des autres partis de l’opposition pour cette motion... Pensez-vous que cette entente va durer ?
Ce que j’espère, c’est que cette présente motion réunisse toutes les forces de l’opposition au Parlement. Car l’opposition est un élément important dans notre démocratie. Nous avons aujourd’hui une opposition plurielle due à plusieurs facteurs. Nous nous retrouvons à cinq partis : le Ptr, le MMM, le PMSD, nous-même, le MP, ainsi que le nouveau parti de Bhadain. Comme je l’ai dit, c’est une opposition plurielle et non pas fragmentée. Je souhaite qu’on fasse la coordination qu’il faut à l’avenir et que l'on parle d’une seule voix. Je regrette qu’il y ait eu des propos tenus par des chefs de partis de l’opposition qui témoignent d’une certaine amertume entre eux. Personne ne souhaite une escalade d’animosité entre les partis de l’opposition. Personnellement, j’aurais souhaité un apaisement et que cessent les commentaires lapidaires et désagréables entre les partis de l’opposition. Il faut que tout le monde, au sein de l’opposition, mette un frein à cette démonstration d’ego et de surenchère.

C’est dans un souci d’apaisement aussi que vous avez cédé la rue Edward VII à Rose-Hill au MMM le 1er mai ?
Non, c’est plutôt par « fairness ». Nous sommes des démocrates, nous n’allions pas bloquer deux endroits. Nous avons donc préféré laisser Rose-Hill au MMM. De leur côté, ils avaient réservé La Louise, à Quatre Bornes. Nous avons donc procédé à un échange. C’est donnant-donnant.

Cela a quand même servi à alimenter des rumeurs de rapprochement entre le MMM et le MP…
Cela se comprend. Il en était de même quand les deux partis avaient décidé de ne pas participer à la manifestation sur la passation de pouvoir. Mais je dois dire que le MP a toujours prôné une relation civilisée avec les partis de l’opposition. Nous sommes d’accord pour une meilleure coordination pour frapper ensemble quand il le faut. Mais il n’y a aucun rapprochement avec le MMM. La question n’a jamais été soulevée ou débattue au sein du MP. Nous l’avons déjà dit : notre priorité est de consolider les structures de notre parti et de promouvoir une meilleure pénétration dans toutes les circonscriptions. En temps et lieu, quand la question se posera en termes de rapprochement avec un bloc politique, nous prendrons la décision éventuellement. Pour l’instant, nous nous concentrons sur les événements à court terme, comme la Journée internationale de la Femme, le 1er mai et notre présence dans les quatre coins de l’île.

Il y a eu un manque d’intérêt ces dernières années pour les meetings du 1er mai. Pourquoi avez-vous tenu quand même à faire un rassemblement ?
C’est vrai qu’il y a eu un désintéressement. Mais cette année, le MP a voulu faire différemment de l’année dernière, car il y a eu de nouveaux développements sur le plan politique. Avec la passation de pouvoir, la démission de Bhadain, celle du PMSD, donc l’éclatement du gouvernement Lepep, la situation politique a changé. Nous voulons faire entendre notre voix dans ce contexte-là. Nous voulons aborder la situation des travailleurs, la situation économique, la lutte des syndicats… Tout ceci sera au menu du 1er mai.

Le MP lui-même a connu des défections ces derniers temps. Est-il plus difficile d’avoir son propre parti que d’être membre d’un parti établi ?
Évidemment, la décision de quitter le MMM à l’époque était dans ce contexte spécifique. J’en ai déjà parlé longuement. Il y a d’autres dirigeants du MMM qui avaient démissionné à la même époque, pas nécessairement pour les mêmes raisons que moi. Après réflexion, nous avons décidé de créer un parti. Cela a été une décision difficile de quitter le MMM, mais je n’avais pas le choix. C’est vrai qu’il est plus difficile de créer un nouveau parti que d’être membre d’un parti bien établi depuis presque 50 ans. Mais je pense que le MP a fait son petit bout de chemin. Nous avons survécu pendant tout ce temps et pour moi, notre bilan est honorable dans l’opposition, vis-à-vis des deux autres partis, le MMM et le Ptr.
Aujourd’hui, tous les Mauriciens savent qu’il y a un parti qui s’appelle le Mouvement Patriotique. Nous sommes bien installés sur l’échiquier politique, nous allons participer aux grands débats, nous avons organisé des manifestations qui ont connu du succès. La dernière en ligne est la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Nous étions les premiers à proposer que le gouvernement baisse le prix de l’électricité pour les familles à revenus moyens, nous avons initié des actions pour que la situation de centaines de squatters soit régularisée. Nous avons exprimé notre solidarité avec les enseignants de la PSSA dans le cadre des amendements à la PSSA Act. Nous étions à l’avant-garde pour les débats sur le Minimum Wage et nous en sommes pleinement satisfaits. Nous serons sur tous les fronts à la fois à l’intérieur du Parlement et en dehors.

Le No 14 était le seul bastion mauve à résister à la vague de changement aux élections de 2014, avec un 3-0. Aujourd’hui, il se retrouve avec trois députés qui n’appartiennent pas au MMM. Comment les militants vivent-ils cela sur le terrain ?
C’était la seule circonscription en effet où l’alliance MMM/Ptr avait fait un 3-0. Il y avait deux élus MMM et un du Ptr. Il faut se poser la question pourquoi seulement au No 14. Mes deux colistiers sont arrivés trois semaines avant les élections. Pour ma part, depuis que j’ai commencé à travailler dans cette circonscription en 1982, sauf en 1983, à chaque fois il y a eu un élu MMM au moins. C’est le résultat d’un travail de fourmi que j’ai fait pendant 35 ans dans cette circonscription. Car le No 14 n’a pas toujours été un bastion du MMM. Dans trois mois, je fêterai mes 35 ans de députation. J’ai passé ma vie à consolider la présence du MMM dans cette circonscription. C’est pour cela qu’on a fait un 3-0 en 2014 alors que plusieurs bastions du MMM, notamment à Port-Louis, Beau Bassin et Rose-Hill, se sont effondrés. L’électorat est reconnaissable envers un député de proximité à l’écoute de ses mandants.

Comment voyez-vous les prochaines élections ?
Je pense que le peuple sera très sévère et méticuleux dans son choix. Il n’y aura plus de bastion ou de dépôt fixe. L’électorat choisira des hommes et des femmes en qui ils ont confiance et qui ont fait leurs preuves. Aujourd’hui, nous avons une population très éduquée, et avec la technologie, les radios libres, le politicien ne peut plus venir raconter n’importe quoi à l’électorat.

Et comment le MP se voit dans une éventuelle élection ?
Il est clair qu’au moment venu, le MP devra s’allier avec un bloc politique. Compte-tenu qu’il reste deux ans et demi avant les prochaines élections, nous voulons consolider le parti et nous avons l’ambition de pénétrer d’autres circonscriptions. Nous ne faisons pas d’illusion. L’option de s’allier avec un bloc politique est plus réaliste. Nous allons décider lequel compte tenu du programme des autres formations. Nous déciderons avec qui nous serons plus aptes à travailler en alliance.

Revenons à l’Assemblée, hormis le prix du carburant, quels sont les dossiers prioritaires du MP pour la prochaine session parlementaire ?
La situation économique, la dégradation sociale, les dégâts causés par les drogues, la démocratie, la corruption et les scandales. Nous allons également revenir sur la Declaration of Assets Act, la Freedom of Information Act, la réforme électorale et le financement des partis politiques. Pour la prochaine session parlementaire, nous allons veiller à ce que toutes les promesses faites pendant la campagne électorale deviennent réalité.

Allez-vous soutenir la motion de blâme de Shakeel Mohamed contre la Speaker, Maya Hanoomanjee ?
Pour l’instant, nous ne savons pas trop sur quoi repose la motion. Même si c’est vrai que, personnellement, je n’ai toujours pas apprécié les décisions prises par Mme la Speaker au sein de l’Assemblée, et en particulier vis-à-vis de moi-même, nous allons prendre le temps d’étudier la motion avant de prendre une décision. Il faut savoir quelle en est la motivation.

Cette semaine, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, a fait enlever son nom de la liste des orateurs aux célébrations de la fête de Maha Shivaratree à Grand Bassin. Mais en même temps, il était omniprésent sur le terrain. Comment interprétez-vous cela ?
Je suis totalement d’accord avec le fait que les politiciens doivent cesser d’exploiter les célébrations religieuses pour venir imposer des discours politiques sur le public présent. Mais c’est un premier pas. Il faut que cette pratique fasse son chemin et que pendant les élections générales, les politiciens cessent aussi de se servir de la religion ou du communalisme à leur propre avantage pour marquer des points politiques. La loi doit être revue pour permettre des sanctions envers les candidats qui sont responsables de tels propos.

Beaucoup de personnes rêvent encore d’une réunification de la grande famille militante. Pensez-vous que cela est encore possible ?
C’est souhaitable, mais je ne sais pas si c’est possible. Que veut dire la réunification de la famille militante ? Cela veut-il dire réunifier le MMM, Collendavelloo du ML, le MSM et nous, le MP ? Il y a des problèmes qui se posent sur ce postulat. Je vois difficilement Collendavelloo travailler de nouveau avec Bérenger et vice-versa. Le MMM et le MSM ? Le temps nous le dira. Pour les prochaines élections générales, que fera le MSM seul vis-à-vis de cinq partis de l’opposition ? Il est trop tôt pour se prononcer.
Quant à moi, je pense qu’une réunification peut non seulement permettre à des milliers de militants de retrouver leur unité, mais constituerait la création d’un pôle idéologique qui serait salutaire pour le pays.
Mais valeur du jour, l’île Maurice est dans une situation politique inédite. Personne ne peut prédire qui sera le prochain Premier ministre de Maurice. Jamais la situation politique n’a été aussi confuse. Il n’y a pas de visibilité. Il y a beaucoup de « unknown ». Tous les partis politiques « mainstream » font face à des situations imprévisibles. Que se passera-t-il par exemple dans le cas du Ptr, avec les problèmes de son leader ? Est-ce que MMM va pouvoir se réinventer ? Duval et le PMSD dans l’opposition pèsent-ils le même poids que lorsqu’ils étaient au pouvoir ? Quant au MSM, malgré le fait que la passation de pouvoir est derrière nous, il a toujours une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête avec deux procès, celui du Privy Council et la plainte de Rezistans ek Alternativ. De surcroît, les sondages ont confirmé qu’il existe bel et bien un vide politique. Qui va combler ce vide ? Seul le temps nous le dira.
La situation politique est confuse. Les alliances explosent. En 2010, c’était après 14 mois, et en 2014, après deux ans. Il y a un paradoxe : tous les partis doivent obligatoirement faire une alliance pour remporter les élections. Ensuite, la physionomie change et le gouvernement perd de sa légitimité. C’est une situation qui a contribué à provoquer un malaise vis-à-vis de la classe politique. Tous les partis ont failli dans la tâche de renouvellement alors que les jeunes représenteront 40% de l’électorat aux prochaines élections. Dans ce contexte, la limitation de mandat du Premier ministre devient impérative.
Compte tenu de cette situation, au MP, nous pensons que nous avons un rôle à jouer. C’est pourquoi la consolidation de notre parti est une priorité. Le MP a encore des chances d’être un « king maker ». On ne peut exclure la possibilité que les prochaines élections générales soient un « three-cornered fight ». Ce ne sera pas une confrontation bipolaire comme cela a été le cas dans toutes les élections générales depuis 1976. Nous sommes pleinement satisfaits de l’adhésion de beaucoup de jeunes à notre parti, de notre pratique de faire de la politique autrement. Nous nous considérons comme un parti social-politique. Avec la direction collégiale que nous avons, la démocratie qui s’exerce au sein de nos structures et la politique de proximité que nous exigeons de tous nos dirigeants, nous avons confiance en l’avenir.