ALINE WONG (DIRECTRICE DE L’INATTENDU LTÉE) : « Les entreprises qui réussissent le mieux ont plus de femmes sur leur conseil d’administration »

À la tête d’une entreprise (l’Inattendu Ltée) qu’elle a montée seule il y a 25 ans de cela et qui brasse aujourd’hui un chiffre d’affaires de 1.5 M de dollars, Aline Wong, qui est aussi depuis plusieurs années commissaire régionale de l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises mondiales, nous partage son point de vue sur le statut de la femme dans notre société. Celle qui a fait de son dada l’empowerment des femmes observe que « le manque de femmes dans les instances de décision au sein de la politique est flagrant ». Elle souligne par ailleurs que « les rapports qui sortent montrent que les entreprises qui réussissent le mieux ont plus de femmes dans leur conseil d’administration ».

Vous êtes une des rares femmes à avoir percé au niveau des affaires. Vous êtes depuis 25 ans à la tête d’une usine qui réalise aujourd’hui un important chiffre d’affaires. Vous employez une centaine de personnes. Qu’est-ce qui a été la clé de votre succès ?
C’est ma passion d’entreprendre, ma persévérance. J’aime la mode, j’ai choisi un univers que j’adore. Initialement, j’avais un bagage d’ingénieur en production. J’avais les compétences nécessaires avant de monter ma boîte. Je crois qu’un des éléments clés, c’est d’avoir les compétences. J’ai pris toutes les informations nécessaires pour vraiment arriver à réaliser mon projet et j’ai atterri dans ce village de Saint Julien d’Hotman parce que j’aime travailler avec les gens du village. Après, tout découle de ma passion, de mes années d’expérience.

Comment avez-vous commencé ? Du jour au lendemain, vous avez décidé de devenir entrepreneure?
J’avais toujours soif de liberté depuis le collège. J’étais class captain, head girl… qu’est-ce que je n’ai pas fait… Et, par la suite, pour pouvoir vraiment vivre sa passion et maîtriser son propre temps, il fallait faire un choix. Et, c’est la libre entreprise qui pouvait répondre à mon besoin. J’aurais pu être médecin ou pratiquer un autre métier où je travaillerais pour moi-même, ce serait encore la libre entreprise. La libre entreprise nous permet de vivre cette liberté.

Cette recherche de liberté vient-elle de la manière dont vous avez été élevée comme fille, de l’éducation reçue à l’école, au collège, ou découle-t-elle simplement de votre personnalité?
Je crois que cela fait partie de notre personnalité et cela se développe de jour en jour à travers les rencontres mais aussi par l’éducation de la famille. Issue d’une fratrie de dix enfants, j’ai toujours vu ma mère gérer sa grande famille comme une entreprise. Chacun avait sa tâche. C’était bien organisé comme une fourmilière. Dans mon enfance, les valeurs avaient une grande place ; le sens du devoir et du travail était bien mis en avant. Cette recherche de liberté nous donne notre autonomie. Et, je crois qu’en tant que femme, notre ‘drive’ vient de là, de pouvoir dire : ‘we can !’. C’est ce qui nous donne le pouvoir de faire ce que l’on a envie. J’ai commencé à entreprendre dans mon garage avec deux jeunes femmes. Je suis arrivé ici en 1996, dans une usine qui était en faillite et dont j’ai acheté les machines. J’avais déjà alors cinq ans d’entreprise, et il y avait déjà ici une centaine d’employés. J’étais vraiment bien installée. Je suis tombée amoureuse de ce village et j’y suis restée. Aujourd’hui, on compte 70 employés.
Est-ce que le fait d’être femme vous a constitué un obstacle dans le monde des affaires ?
Non, jamais. Au contraire, j’ai toujours été très bien accueillie. Je crois que c’était le fait que j’avais travaillé à Floréal Knitwear auparavant. J’étais donc connue dans le milieu comme une professionnelle, pas comme une femme entrepreneure. Je crois que cela a été très utile. Quand j’arrivais dans des réunions, j’étais une personne avec des compétences affirmées. Quelque part, cela donne le respect, ce qui est très important. Ce n’était pas comme on traite les femmes micro-entrepreneures telles les ‘femmes hachard’ ‘femmes pistache’ sur lesquelles souvent on ‘look down on’.

‘Femmes hachard’ et ‘Femmes pistaches’, celles-ci sont mal vues ?
Entre guillemets, quand on dit femmes entrepreneures, on pense que ces femmes qui font des hachards, des pistaches, n’ont pas les compétences. They look down on them. Moi, je parle des avantages que j’ai eus. Mais, il faut certes changer le regard vis-à-vis des capacités et du courage que ces personnes ont pour entreprendre. Que ce soit une femme âgée, une jeune femme, c’est le courage d’entreprendre. Je crois qu’il faut vraiment valoriser les métiers. On a les meilleures écoles de formation à Maurice. Il y a lieu de les former à être des entrepreneures avec les compétences nécessaires pour vraiment faire valoir leur entreprise parce que chaque petite entreprise contribue à l’économie.

Comment se porte votre entreprise aujourd’hui ? Quel est le pourcentage de vos ventes à l’étranger et vers quels pays ?
Très challenging. Nous sommes toujours à 70% d’exportation. 30% sont dédiées à la marque l’IN. Je crois beaucoup dans la marque l’IN parce que cela compense les marges de profit que nous perdons de jour en jour avec l’export, que ce soit au niveau des prix ou au niveau du taux de change. C’est une barrière qui est en dehors de notre contrôle. Le défi qui reste, c’est vraiment les finances. Il faut vraiment trouver des moyens plus innovants pour le secteur des finances. On voit avec grand plaisir le nouveau projet de micro-finance qui vient d’être mis en place par le secteur bancaire privé. Je crois que c’est une très bonne chose. Mais, pour les PME, je crois qu’il faut avoir des fonds de garantie pour leur croissance.

Vous avez qualifié de ‘très challenging’ votre entreprise en ce moment…
J’ai toujours privilégié le marché européen, un marché traditionnel que Maurice connaît très bien. Mais, face à toutes ces récessions, j’ai été dans l’obligation de trouver un autre marché, le marché américain qui représente 10% de nos ventes. Mais, c’est un marché très demanding. Il faut vraiment comprendre le client. Il faut vraiment être capable de respecter toutes les normes internationales.
 

Êtes-vous satisfaite du marché américain ?
Je trouve que c’est un marché prometteur mais il faut s’accrocher !

Quel est votre chiffre d’affaires ?
On est aujourd’hui à 1 million de dollars. Si on ajoute la boutique l’Inattendu, cela fait $ 1.5 million. On a connu une baisse énorme en 2008 (-30%) avec la crise financière et là, on remonte. Avec les nouvelles stratégies, je crois qu’on sera en progression pour les trois prochaines années.

Vous êtes commissaire régionale de l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises mondiales. Diriez-vous qu’il y a une qualité commune à toutes ces femmes qui a contribué à leur succès ?
Oui. Beaucoup d’énergie. Il faut vraiment être optimiste et résilient pour être entrepreneur parce que dans l’entreprise, il y a des hauts et des bas. Il faut savoir surmonter les épreuves. Il y a des moments de joie mais aussi des moments difficiles.
 

Quel est votre rôle au sein de cette association ?
J’ai redynamisé l’Association en 1998. Pour entreprendre, il faut un bon réseau. Les femmes qui réussissent ont un strong network. Et, ce réseau ne se fait pas en restant chez soi mais se construit au fil du temps, avec les rencontres, avec ce qu’on investit nous-mêmes. Être parmi les chefs d’entreprises mondiales m’a donné une grande perspective du monde des affaires. On va dans des congrès dans chaque pays chaque année. À Maurice, nous avons reçu des congrès mondiaux en 2003 et en 2011. On a pu mettre Maurice sur le plan international. C’est 50 pays, 100 000 membres… Et, qu’est-ce qu’est un réseau important ? Aujourd’hui, on parle beaucoup de ‘Trade Liberalisation’. Si on n’est pas dans le monde des affaires, on ne peut pas exporter, importer. Pour pouvoir exporter, il faut aussi savoir importer. J’étais fascinée quand je suis allée à Hong-Kong, en Malaisie et à Taïwan. Cela a été une ouverture extraordinaire. À Taïwan, il y a vraiment un mix de business et de social (CSR).

Pourquoi la dimension sociale est-elle si importante dans une entreprise ?
L’objectif de l’entreprise, c’est de créer de la richesse. Quand on a une dimension sociale et communautaire, on distribue cette richesse. C’est formidable quand on peut le faire. Aujourd’hui, une de nos plus grandes joies, c’est de voir les femmes, par exemple une femme chez nous, dont la fille avait six ans quand elle a démarré son emploi et aujourd’hui, cette jeune est la première femme médecin de Saint-Julien d’Hotman !
 

Votre entreprise a joué un rôle dans ce succès ?
C’est l’empowerment des femmes …Pour moi, une des plus grandes joies, c’est d’avoir réussi l’empowerment des femmes de ce village. L’éducation a fait que leurs enfants soient ingénieurs, comptables… Il y a une jeune qui a décroché son PhD en Biodiversity… Il y a aussi cette machiniste qui était devenue veuve alors que sa fille avait trois ans. Elle a élevé trois filles. Le message, c’est qu’on peut tout réussir quand on est ‘empowered’. L’empowerment des femmes est mon dada.
Vous travaillez beaucoup sur l’empowerment des femmes au sein de votre entreprise ?
Quand je suis arrivée dans ce village, les femmes ne travaillaient pas. Je les ai formées pour venir partager cette aventure avec moi. Les maris n’étaient pas très contents parce qu’on faisait des heures supplémentaires. Je les ai invités pour leur expliquer. Je leur ai fait visiter l’entreprise. Un jour, avec le NPCC, nous avons fait un cours sur le ‘Quality Circle at Home’. J’ai fait un cours avec les hommes du village. Je pense qu’ils doivent être fiers aujourd’hui.

Qu’est-ce qui empêche les femmes à Maurice d’être à parité avec les hommes selon vous ?
Il nous manque la masse critique et la politique est un gros défaut. Le manque des femmes dans les instances de décision au sein de la politique même est flagrant. En dépit du fait que Maurice a signé des protocoles, on a l’impression que dans la réalité cela ne se reflète pas.
Pensez-vous que c’est de l’hypocrisie de la part des leaders politiques qui parlent d’aligner plus de femmes candidates ? Actuellement au Parlement, côté gouvernement, il n’y a que 4 parlementaires femmes sur 42 députés (9.5%) et dans l’Opposition, 3 parlementaires femmes sur 28 députés (10.7%). On est loin du seuil minimal d’un tiers…
On est loin. Et, si on va à ce rythme, 1-2% par an, pour atteindre la parité, il faudra combien d’années ? Ce n’est pas possible ! Je crois que la sanction n’est pas assez sévère. Ayant eu une petite expérience en politique, je pense que le parti politique, quand il va aux élections, son intention est de remporter. Si son objectif est de gagner à tout prix, l’homme qui est là ne cédera pas sa place. Et, comme nous sommes dans une société pluriculturelle, il faut prendre aussi en considération toutes ces données… C’est assez complexe et le choix des candidats de même.

Selon une étude du Mauritius Institute of Directors (MIoD), seulement 7% des femmes siègent sur des conseils d’administration. Votre commentaire…
C’est pareil ici aussi. Quand j’ai analysé ces cas, ma conclusion a été que dans une famille, quand il faut avoir un représentant au board, on va choisir un garçon, malheureusement. Il reste beaucoup à faire.

À quel niveau changer cette mentalité ? Les parents ? L’école ?
Je crois que l’éducation joue un grand rôle. La pression de la société est encore très présente à Maurice. Il y a des barrières externes (société, éducation de la famille) et des barrières internes. Mais, 50% viennent de nous, je dirais. Cela dépend à 50% de l’individu d’exister : Who I am? Cette question est à poser à toutes les filles et femmes. Beaucoup de femmes ont des freins. Si elles veulent se développer, je crois qu’il n’y a pas vraiment d’obstacle pour vraiment être ce qu’elles veulent être.
 

Et au travail, cela ne dépend que d’elles d’avancer ?
Non, le glass ceiling existe. On ne peut pas le nier. Mais, de jour en jour, on voit que la femme apporte de la compétence et de la richesse dans un conseil d’administration. Avec tous les rapports qui sortent, on voit que les entreprises qui réussissent le mieux ont plus de femmes dans leur conseil d’administration. Avant, il n’y avait pas de femmes dans les conseils d’administration. Aujourd’hui, il y en a plus. Je crois que les instances comme WIN et autres qui militent pour le statut de la femme méritent de conjuguer leurs efforts.
Vous avez été candidate battue aux élections générales en 2010. Pensez-vous que le fait d’être femme a joué contre vous ? Pensez-vous que les Mauriciens au N° 2 n’étaient pas prêts à faire confiance à une femme ?
Je crois qu’ayant été dans la circonscription n° 2, posait déjà, avant mon arrivée, des problématiques. Il y avait des hommes qui ne me serraient pas la main. Donc, je crois que oui, c’est fondé. J’ai perdu par quelques voix. Si j’étais un homme, peut-être…Mais, je crois qu’étant femme, c’était une très bonne expérience. Cette parenthèse de 17 jours m’a permis de voir la profondeur de mon pays. On a eu la chance d’aller vraiment sur le terrain, côtoyer la population dans toute sa diversité. Être à Vallée des Prêtres, Tranquebar etc. me sortait de mes habitudes. J’ai rencontré des gens qui avaient des besoins, qui voulaient être servis par leur gouvernement.
 

Si vous obteniez un ticket aux prochaines élections, accepteriez-vous de vous porter candidate ?
Non ! C’était une très bonne expérience mais ce n’est pas fait pour moi.
Les qualités que vous avez en tant que femme d’affaires ne sont pas les mêmes requises en politique ?
Exactement. Je crois que je n’ai pas les critères requis.
 

Quels sont les critères requis d’après ce que vous avez vécu ?
Il faut avoir cette peau, être un peu arriviste et pouvoir marcher sur toutes les peaux de banane, jeter tout, et sourire à tout le monde. Je n’oublierai jamais cela.
On dit aussi qu’il faut avoir beaucoup d’argent pour faire de la politique. Avez-vous dépensé de l’argent pour être candidate de l’Alliance de l’Avenir en 2010 ?
Non, on est venu me chercher parce que j’avais le profil. On n’est pas venu chercher mon argent. J’étais une femme. On avait besoin d’une femme. J’étais une sino-mauricienne et il y avait plus de place pour cette communauté. Je crois que c’est cela tout simplement.
Mais, quel changement auriez-vous apporté si vous étiez élue députée ?
J’aurais servi la population dans son ensemble. J’ai une passion pour l’entreprise. Alors, je pense que j’aurais vraiment travaillé pour avoir cet accès à la productivité de notre pays, aux ressources productives : terres, finances, formations…

Qu’est-ce qui pose obstacles aujourd’hui aux femmes entrepreneures ?
L’encadrement. La femme joue trois rôles : s’occuper de son foyer, s’occuper de son enfant et gérer son entreprise. S’il faut avoir un cadre pour pouvoir l’aider à être autonome comme une crèche à côté, et surtout l’accès aux finances car souvent, il faut que le mari signe et le mari ne veut pas signer… Et, les aider à trouver un marché et à avoir des produits innovants.