Ambicadutt Bheecarry, responsable de la lutte antivectorielle au ministère de la Santé, s’interroge : « Les moustiques vecteurs de maladies vectorielles, telles la malaria, le chikungunya et la dengue, sont-ils en train de développer une certaine résistance aux insecticides ? » Un projet est en cours sous l’égide de la Commission de l’océan Indien (COI), dans ses cinq pays membres — Maurice, Madagascar, La Réunion, Seychelles et Comores — en vue de déterminer si tel est le cas. « D’un côté, nous avons utilisé pas mal d’insecticides contre les moustiques ces dernières années dans tous les cinq pays et, de l’autre, ces insectes luttent pour leur survie. Le nombre d’insecticides utilisables contre ces vecteurs est limité et ils coûtent de plus en plus chers », fait-il ressortir dans cet entretien accordé au Mauricien dans le cadre de la signature, la semaine dernière, de la 3e convention de financement de veille épidémiologique, à hauteur de 8 millions d’euros, entre l’Agence française de Développement (AFD) et la COI.

Quelle est la situation des maladies vectorielles dans les îles de l’océan Indien ?

À Maurice, nous surveillons principalement la malaria, la dengue et le chikungunya, soit des maladies transmises par des moustiques. Mais il y en a d’autres, telles West Nile et Rift Valley, qui peuvent être transmises par des moustiques qui sont les mêmes vecteurs que les autres maladies et qui existent à Maurice. Fort heureusement, nous n’avons pas encore connu ces maladies à Maurice. Il faut faire ressortir que le chikungunya, la dengue et la malaria ne sont pas endémiques ici. Tous les cas que nous enregistrons viennent des visiteurs, ou alors par des Mauriciens revenant d’Afrique, d’Asie ou même d’Amérique latine, où ces maladies sont endémiques.

Comment surveillez-vous ces maladies à Maurice ?

Nous avons un système de surveillance hérité de l’époque coloniale et qui est plus ou moins bon. Ce système avait été mis en place pour la surveillance de la malaria et nous l’avons adapté à toutes les maladies transmises par les moustiques. Notre surveillance commence avant le départ des avions et des bateaux vers Maurice d’un pays où ces maladies sont endémiques. D’où le spraying obligatoire d’un désinfectant à l’intérieur des cabines. C’est la première mesure de précaution. Par la suite, le passager est suivi après son arrivée dans notre pays et, s’il y a lieu, il est admis à l’hôpital. Il peut être soumis à une prise de sang pour un dépistage de maladies vectorielles à notre laboratoire à Candos. Si le résultat est positif, tout un mécanisme, qui comprend plusieurs départements de la Santé, est déclenché en vue de prévenir la prolifération des maladies concernées dans la région où réside le patient. Nous devons nous assurer s’il y a un vecteur infecté dans la région concernée et en ce faisant, nous réduisons les risques de propagation de ces maladies parmi la population locale. Nous sollicitons la coopération du public.

Quid de la surveillance dans les autres îles de l’océan Indien ?

C’est en 2007, après le passage du chikungunya à Maurice en 2005/2006, que la Commission de l’océan Indien (COI), en collaboration avec les gouvernements concernés, a mis en place une unité de veille sanitaire qui est devenue, par la suite, le réseau Surveillance épidémiologique et Gestion des Alertes (SEGA). Nous avons constaté que nos cinq pays membres de la COI ne sont pas tous au même niveau et ne disposent pas des mêmes facilités. À Maurice, nous avons, comme je l’ai dit, un système de surveillance qui commence à l’aéroport. Ce n’est pas pareil à La Réunion, par exemple, mais lorsque les autorités là-bas détectent un cas, elles enquêtent comme nous. Le réseau SEGA essaye d’harmoniser les différents systèmes mis en place dans chacun des cinq pays membres. Il y a aussi les focal points de ces différents pays qui se rencontrent, à travers la vidéoconférence, sur une base hebdomadaire, pour parler de la situation dans leurs pays respectifs. Ainsi, nous augmentons notre vigilance dans chacun de ces pays. La COI publie aussi une newsletter par laquelle toutes les informations concernant la situation dans ces différents pays sont communiquées.

N’y a-t-il pas d’échanges physiques entre les différentes autorités sanitaires dans la région ?

Si, il y en a, plus entre Maurice et La Réunion. Nous sommes allés à La Réunion, et les Réunionnais viennent chez nous. Ils sont même venus pendant l’outbreak de la dengue à Port-Louis pour voir comment nous opérons face à une telle situation.

Quelle évaluation faites-vous de la plateforme SEGA, dix ans après sa création ?

Cette plateforme marche mais il reste beaucoup à faire. Comme je l’ai dit plus tôt, nos cinq pays ne sont pas au même niveau. Madagascar a ses propres contraintes, les Comores et les Seychelles également. La dengue est endémique même à La Réunion, malgré tous les moyens dont elle dispose. Notre système de surveillance à Maurice a permis au pays de sortir de l’endémicité. Lorsque nous avons un outbreak, nous faisons tout pour que la maladie soit éradiquée en l’espace de deux à trois mois. Nous avons réussi à l’éradiquer à chaque fois que nous avons eu un outbreak d’une de ces maladies vectorielles. Par contre, à La Réunion et aux Seychelles, la maladie continue à sévir pendant plus longtemps. L’outbreak de la dengue en 2015 sévit encore dans ces pays. La COI est en train de les aider à sortir de cette situation. Pour les Comores, par contre, nous travaillons pour mettre en place un système hybride de surveillance, basé sur les modèles mauricien et réunionnais. Nous n’imposons rien, nous ne faisons que suggérer ce modèle de surveillance. Il faut mettre en place un système de vigilance à l’aéroport et un comptoir de surveillance, éduquer la population et rechercher la participation communautaire. Aux dernières nouvelles, les Comores n’ont pas de laboratoire pour faire des tests ; et nous apprenons que le gouvernement comorien s’en équipera incessamment.

Qu’en est-il de la participation communautaire dans la lutte contre les maladies vectorielles à Maurice ?

Quand les Mauriciens se trouvent dans un problème, ils coopèrent bien. Du moment que le problème est résolu, ils en ont assez. C’est ainsi dans tous les pays. Nous sommes conscients de l’aspect écologique lors du spraying des insecticides mais nous sommes plus guidés par la santé des populations. Nous faisons, quand même, un équilibre entre la santé et l’écologie. Je dois aussi dire que nous avons absolument besoin de la participation communautaire pour pouvoir opérer dans cette lutte contre les maladies vectorielles.

Nos cinq pays travaillent sur la résistance qu’auraient développée les vecteurs de ces maladies face aux insecticides existants. Qu’en est-il exactement ?

Effectivement, nous travaillons sur un tel projet car nous avons utilisé pas mal d’insecticides contre ces moustiques pendant les dix dernières années dans tous les cinq pays. Le nombre d’insecticides contre ces vecteurs est limité et ils coûtent de plus en plus cher. Aussi, Maurice, étant un signataire de la convention de Stockholm, ne peut utiliser certains de ces insecticides. De l’autre côté, les insectes luttent pour leur survie. De ce fait, sont-ils en train de développer une certaine résistance contre ces produits chimiques ? Nous ne le savons pas encore. Nous n’avons aucun contrôle sur l’utilisation de ces insecticides par le public, mais, nous, nous les utilisons d’après un protocole bien établi.

Le changement climatique joue-t-il un rôle important dans la prolifération des moustiques ?

Les insectes ont une façon de vivre en été et une autre en hiver. S’il fait plus chaud ou plus froid, ils s’y adapteront. Nous constatons qu’à Maurice, il fait plus chaud qu’auparavant. Nous sommes à 2 degrés, selon la météo, au-dessus de la normale. Il est prouvé qu’un degré au-dessus de la température normale peut avoir de graves conséquences sur la santé de la population et dans la propagation de divers vecteurs. Cela s’aggrave avec les grosses averses et autres inondations qui aident les vecteurs à agrandir leur territoire. Nous essayons de nous préparer à nous adapter au changement climatique. Je dois préciser qu’il y a beaucoup à faire dans le domaine car nous n’avons pas encore vraiment commencé ce travail. J’ajoute que les effets du changement climatique ont aussi un impact sur notre environnement, qui, à son tour, a un impact sur l’incidence des moustiques. Tout cela est lié. Il faut donc être sur le qui-vive tout le long de l’année.

Propos recueillis par Nasseem Ackbarally