AMÉDÉE DARGA (DIRECTEUR DE STRACONSULT) : « L'élection partielle au No 18 permettra de rebattre les cartes politiques »

Amédée Darga, actuellement directeur de Straconsult et actuellement en retrait de la politique – sans toutefois s'en désintéresser –, considère que l'élection partielle de Belle-Rose/Quatre-Bornes permettra de « rebattre les cartes » politiques. Et « certains vont se faire très mal », prévoit-il. Dans une interview accordée au Mauricien, il évoque les souvenirs de son ami Prem Nababsing. « C’est la perte d’un homme de grande valeur pour le pays au moment où la classe politique mauricienne est grandement dépourvue d’hommes et de femmes de qualité », estime-t-il. Il évoque aussi la cassure du MMM en 1993. « Nous ne voulions pas d’une autre cassure après celle de 1983. Nous ne voulions pas que le MMM soit ce parti qui ne dure jamais au gouvernement. » Amédée Darga parle également de la stratégie du gouvernement concernant l'Afrique, laquelle stratégie, selon lui, « manque de punch ».

Le président de la République des Seychelles, Danny Faure, effectue actuellement une visite d'État à Maurice. C'est l'occasion d'avoir votre avis sur la coopération régionale ?
La coopération régionale au niveau des îles de l'océan Indien est une condition naturelle. Nos îles ne pouvaient s'ignorer les unes les autres. De toute façon, durant l'histoire coloniale, les îles de la région étaient en rapport les unes avec les autres par l'intermédiaire des pouvoirs coloniaux. Durant la période post-indépendance, tous les facteurs – y compris le caractère de petites îles insulaires, la vulnérabilité face aux éléments et l'éloignement des principaux marchés – poussaient vers une coopération étroite. Il ne faut pas oublier qu'il existe des relations étroites, voire familiales, entre les populations des îles de la région. Tout cela fait que la coopération régionale est un développement naturel. Cela a été formalisé dans les années 70’ par la rencontre des hommes politiques de divers pays et régions, notamment avec Albert René aux Seychelles, Didier Ratsiraka à Madagascar, le Parti communiste réunionnais avec Paul Vergès et le MMM à Maurice. Ces derniers s'étaient penchés sur la possibilité d'organiser une association progressiste dans la région. Ce dialogue entre les politiques a probablement été le précurseur des démarches formelles qui ont amené à la création de la Commission de l'océan Indien qui, tant bien que mal, a apporté une bonne contribution, quoique pas suffisamment. Au-delà de ce cadre collectif de la COI s'est développé un rapport bilatéral entre les différents pays de l'indianocéanie. La visite du président Danny Faure, qui a souvent séjourné à Maurice, s'inscrit dans la continuation de la consolidation de nos relations. Une vingtaine d'accords ont d'ailleurs déjà été conclus entre nos deux pays, notamment dans le cadre de l'économie océanique, la pêche, la sécurité dans la région, etc.

Dans le cadre du Mauritius Africa Business Club, prenez-vous en compte les îles de la région ?
Dans le cadre de ce club, les membres sont beaucoup plus focalisés sur le continent africain que sur les îles de l'océan Indien, même s'il est vrai qu'il y a des entreprises mauriciennes notamment dans l'hôtellerie ayant des investissements aux Seychelles. D'autres ont des intérêt à Madagascar, notamment dans le textile, mais aussi dans d'autres domaines. Psychologiquement, les Mauriciens considèrent que les relations interîles vont de soi. Ce qui fait que le club est beaucoup plus focalisé sur le continent. Nous avons d'ailleurs été approchés par des hommes d'affaires et organisations du secteur privés de La Réunion, qui veulent utiliser Maurice comme plateforme et trouver ici des partenaires pour se développer sur le continent africain. Les Réunionnais acceptent que Maurice ait une avance sur le continent et n'ont aucun état d'âme pour rechercher un partenaire mauricien pour opérer sur le continent.

Les hommes d'affaires mauriciens acceptent-ils facilement d'étendre les activités de leurs entreprises en Afrique ?
Oui. Il y a une réelle marche des entreprises mauriciennes pour les besoins de leurs propres expansions de faire des affaires et d'investir sur le continent dans divers domaines. Les investisseurs mauriciens sont dans le secteur sucrier en Tanzanie, au Kenya, en Côte d'Ivoire... Et ils regardent aujourd'hui en direction de l'Ouganda, de l'Éthiopie et la Zambie, entre autres. Des sociétés financières sont parties au Mozambique, au Kenya. Des sociétés  pourvoyeuses de service dans la logistique ou dans le secteur des services informatiques sont présentes dans différents pays, de la Namibie jusqu'en Éthiopie. Une des choses que nous comptons faire l'année prochaine est de compiler un annuaire de toutes les entreprises qui sont en Afrique. Beaucoup ignorent que des entreprises mauriciennes sont en Namibie, au Botswana ou au Congo Brazzaville, et que c'est une entreprise mauricienne qui a fait toute l'informatisation d'Ethiopean Telecom. Les Mauriciens sont bien partis, se développent bien. Nos exportations vers le Kenya tournent autour du milliard de roupies. Elles s'élèvent à Rs 5,2 milliards vers l'Afrique du Sud alors que nous exportons Rs 100 M vers la Tanzanie. Mais on peut faire bien mieux. Il y a beaucoup plus d'opportunités que nous n'avons prises jusqu'à ce jour. Ce n'est pas une question de moyens financiers, mais nous souffrons d'un handicap, à savoir le manque de ressources humaines. Nous n'avons pas suffisamment de cadres voulant s'installer en Afrique. D'ailleurs, beaucoup se complaisent dans la situation de salariés avec les facilités qui y sont associées. D’autre part , la stratégie de développement de Maurice, qui a focalisé énormément sur le développement immobilier et la consommation, a aussi ramolli l'esprit d'entrepreneur chez les jeunes. Nous avons un problème de jeunes entrepreneurs à Maurice.

L'Africa Business club fait partie de ceux qui positionnent Maurice comme plateforme pour l'Afrique. Est-ce que cette opportunité est réelle ?
Il y a une réalité dans le positionnement de Maurice en tant que plateforme mais il ne faut pas croire que nous sommes la plaque incontournable. Beaucoup d'entreprises européennes ou asiatiques vont directement en Afrique. Certains pays africains ont développé une bonne image et un bon marketing, qui  attirent directement des investissements asiatiques ou européens chez eux. C'est le cas de l'Éthiopie, qui est en passe de devenir le No 1 du textile et de l'habillement en Afrique.
Il est vrai aussi que beaucoup de fonds d'investissement se sont installés à Maurice pour agir en Afrique. Il faut savoir qu'au Mozambique, Maurice est la deuxième plus importante source d'investissement. Cependant, il nous manque « cinq sous » pour être une plateforme complète et efficiente pour jouer le rôle de plateforme. Il nous manque la connectivité. Pour aller de Maurice à Addis-Abeba, il faut pratiquement 17 heures de vol en passant soit par Johannesburg, soit par Dubaï. Air Mauritius n'a jamais montré un intérêt réel pour développer des connectivités en Afrique et bloque certaines lignes africaines qui souhaiteraient avoir cette connectivité. Je suis personnellement frustré du fait qu'Ethiopean Airline desserve les Seychelles quatre fois par semaine mais que sa demande pour desservir Maurice a été rejetée. Nous manquons aussi de capacités pour offrir aux Africains ce qu'ils recherchent en termes de montage financier pour leurs investissements.
Au niveau de l'Africa Business Club, nous sommes convaincus que la stratégie gouvernementale devrait se focaliser sur l'Afrique de l'est et l'Afrique australe, qui sont les régions les plus proches et avec lesquelles nous avons des accords régionaux et qui sont des régions de croissance importante. Le fameux Mauritius Africa Fund, qui existe depuis huit ans, avec un fond de Rs 500 M pour soutenir le développement des entreprises en Afrique, est un fantôme, mais un fantôme qui paye des cadres. Il n'investit rien.
Je suis dubitatif devant les zones économiques spéciales. Je ne suis pas choqué mais je souris devant la mauvaise décision de Maurice d'accepter de faire un EEZ dans la région de Tuléar à Madagascar. Cela ne va jamais démarrer. D'autre part, le port franc mauricien, qui aurait pu devenir une base de production pour un certain nombre d'entreprises étrangères, notamment d'Asie, qui auraient pu utiliser Maurice comme base d'exportation, n'arrive pas à démarrer. Par conséquent, nous ne tirons pas suffisamment profit des facilités douanières dont nous bénéficions à travers nos accords avec les organisations régionales.

Le week-end dernier, vous avez perdu un grand ami en la personne de Prem Nababsing. Son décès a dû vous rappeler de grands moments dans votre carrière politique…
La perte de Prem Nababsing est douloureuse. J’ai ressenti une grande émotion. Je me souviens encore des réunions hebdomadaires organisées dans les années 1970 du comité de planification que nous tenions chez lui avec Vidula et lui-même pour discuter de tous les grands dossiers touchant entre autres la santé, l’éducation, le développement économique, l’agriculture, dans une perspective du développement futur du pays. Le décès de Prem Nababsing est non seulement la perte d’un ami, d’un collègue de parti, mais c’est également la perte d’un homme de grande valeur pour le pays au moment où la classe politique mauricienne est grandement dépourvue d’hommes (et de femmes) de qualité. Pour le moment, la population et notre jeunesse est exposée à beaucoup des voyous portant le titre d’honorable. Si on pouvait passer à la télévision mauricienne les discours que faisaient un Prem Nababsing, un Swaley Kasenally, un Satcam Boolell, un sir Harold Walter, un Gaëtan Duval, un Jean-Claude de l’Estrac, un Jayen Cuttaree et j’en passe, beaucoup de nos députés actuels devraient se noyer dans la honte, si la honte fait partie de leur intellect, de leurs principes et de leur sentiment.

Paul Bérenger disait mardi dernier que Prem Nababsing n’a jamais fait honte au Parlement…
C’est tout à fait vrai. C’était un homme posé, un homme qui ouvrait la bouche non pas pour vociférer mais pour apporter une contribution à la réflexion à la hauteur du rôle qu’il avait comme un homme dans l’État.

Vous avez pris des décisions difficiles avec lui, dont le départ du MMM…
Oui. Ce fut une décision extrêmement difficile parce qu’on ne quitte pas la famille qu’on a fondée de gaieté de cœur. J’ai été un des fondateurs du MMM en 1969 et je me suis retrouvé avec Prem et d’autres sur les bancs du City of London College à Quatre-Bornes depuis 1970 avec Bérenger et autres. Je crois qu’aujourd’hui beaucoup, moi y compris, regrettent la décision que nous avons prise en 1983 de pousser à la rupture au sein d’un gouvernement qui a été le nôtre. Une rupture qui a provoqué la réémergence de l’hydre communal dans son expression la plus violente. En 1993, nous ne voulions pas d’une autre cassure, nous ne voulions pas que le MMM soit ce parti qui ne dure jamais au gouvernement. Malheureusement cette cassure a apporté des blessures profondes de part et d’autre, personne n’en est sorti indemne. Prem a souvent souhaité la reconstruction de la grande famille du MMM. Dommage que les ego et les égoïsmes ne l’ont pas permis.

Quel regard jetez-vous sur le MMM aujourd’hui ?
Un regard nostalgique, un regard malheureux parce que c’est un parti qui aurait dû avoir une présence et une contribution plus importante au sein de l’État. Le MMM demeure un parti qui a un bon branding, qui n’a pas trempé dans les dérives de la gouvernance lorsqu’il a été au gouvernement mais qui a un déficit de confiance au sein du peuple par rapport à son CEO, son équipe et ses zigzags.

Le MMM a annoncé qu’il irait seul aux prochaines élections générales. Est-ce que c’est réaliste ?
Le MMM n’a pas vraiment de choix d’alliance pour 2019. Pas évident pour lui de pouvoir émerger seul comme un parti dominant aux prochaines élections. La partielle au N° 18 risque de lui faire mal. Si le MMM s’engage dans une grande restructuration et présente une équipe vraiment très forte, il pourrait retrouver son âme, se refaire une force pour, peut-être, être en position de négocier une alliance post-électorale intéressante mais c’est une pente difficile à remonter.

Vous êtes en retrait de la politique et vous pouvez jeter un coup d’œil sur le paysage politique…
Il y a un constat évident que je suis en train de mesurer en ce moment puisque ma société fait un sondage important, qu’on réalise tous les deux ans, sur beaucoup d’aspects de la perception des Mauriciens. Ce sondage n’est pas complété et le sera dans une semaine ou deux. Déjà toutefois je vois la confirmation de ce que nous ressentons de façon empirique du fait que presque la moitié des Mauriciens ont aujourd’hui pris leur distance et ne se sentent pas proches d’un des grands partis politiques. De plus, il y a un désarroi réel dans le leadership politique et que s’il est vrai que les prochaines élections verront probablement la victoire d’un des grands partis, ce sera plus par défaut que par adhésion. Évidemment, certains diront qu’importe pourvu qu’on gagne. Ce qui est dramatique et qui amène ce désarroi, ce n’est pas simplement un ou l’autre leader d’un parti. La perception publique par rapport aux partis ou à un parti auquel on ferait confiance pour diriger la destinée du pays repose autant sur la personnalité du leader que sur la perception de l’équipe qui entoure le leader et qui demain sera appelée aux plus hautes responsabilités. Si le leader est moins accepté et que son équipe est forte, le peuple le soutiendra. Je ne suis pas un fan de football mais c’est comme une équipe de football. Si on ne fait pas trop confiance au manager mais qu’il y a une excellente équipe, cette dernière sera soutenue. Si l’entraîneur et l’équipe sont douteux dans leurs compétences, dans leurs motivations et leurs conduites, une telle équipe n’emmène pas l’adhésion.

Est-ce que vous suivez la campagne électorale à Belle-Rose/Quatre-Bornes ?
Certainement. À ce jour, la volonté d’abstention reste très forte, de même que l’indécision quant au parti pour qui voter. Ce sera une élection qui sera révélatrice de beaucoup de choses et qui va certainement aider à rebattre les cartes. Certains vont se faire très mal.

Vous avez été maire de la ville de Curepipe, que ressentez-vous lorsque vous voyez l’hôtel de ville s’écrouler ?
Je ressens cela très mal. J’ai été maire et je suis citoyen d’honneur à Curepipe. Je suis citoyen de la ville et j’y vis toujours. Cette ville mérite beaucoup mieux. Je suis extrêmement malheureux de voir le niveau d’incompétence tant de l’administration que du conseil municipal. Incapables de maintenir l’infrastructure essentielle qui leur a été léguée, incapables de maintenir les atouts de la ville tels le jardin botanique, incapables de prendre des décisions et des mesures pour amener un développement de la ville au-delà du basique. Qu’on ne vienne pas me parler de handicap financier. J’ai été maire et j’étais dans l’opposition, j’ai quand même réussi à rénover l’hôtel de ville, à construire le Forum, à construire Yan Palach sud sans que le gouvernement d’alors ne nous fasse de cadeaux. Le drame des administrations locales découle d’un travail de sape qui a été fait pendant de longues années par les partis politiques. Ils ont considéré les municipalités et les conseils de district comme des institutions de second ordre, ils ont considéré que c’étaient des institutions uniquement bonnes pour placer les agents ou des partisans pour faire la bouche doux. Ce faisant, ils y ont placé des personnes de peu de compétences, pour dire le moins.

Vous suivez l’actualité. Est-ce que la suspension de Xavier-Luc Duval vous choque ?
Il m’est difficile de me prononcer sur les procédures et sur les détails de ce qui s’est passé. Ce qui me choque est qu’on est en train de réduire le Parlement à un niveau rapetissé de ce qu’il a été. Que ce soit dans le temps accordé aux questions parlementaires aujourd’hui trop limité, que ce soit par l’absence de ces instances qui étaient utilisées comme instance de consultation connues comme les Select Committees qui permettaient des consensus « cross party ». De toute façon je n’ai qu’une référence en matière de présidence du Parlement, c’est sir Harilal Vaghjee. À ce benchmark, on est loin d’avoir une présidence à la hauteur de l’impartialité exigée et de la maîtrise nécessaire pour amener le Parlement à être ce pouvoir qu’il devrait être, sans compter d’autre part la manipulation de l’exécutif et le niveau de nombreux “vociférants” au sein de l’hémicycle.

Est-ce que la célébration du 50e anniversaire de l’indépendance vous inspire ?
J’ai un double sentiment. Je suis heureux que notre pays ait fait de grands progrès, qu’il y a un plus grand nombre de Mauriciens qui ont progressé dans leur vie personnelle et qui vivent mieux, que nous ayons réussi à maintenir l’unité et l’harmonie malgré nos différences qui s’amenuisent de plus en plus. Cependant, je suis frustré du fait que nous aurions pu faire beaucoup mieux sur le plan économique, sur le plan du développement sociétal, sur la qualité de l’élite que nous produisons, sur le niveau de compétence. Maurice aurait pu être dix fois mieux. Nous sommes dans une période triste de dégradation de la qualité des hommes qui nous gouvernent. Le pays est en train de faire du sur place, les jeunes ne voient pas de perspectives enthousiasmantes sur un avenir immédiat.