Depuis vendredi, son emploi du temps est surchargé. Entre les coups de téléphone et les visites de gens qui souhaitent la féliciter pour sa nomination prochaine, Ameenah Gurib-Fakim a tout de même trouvé le temps, hier à 17h, pour répondre aux questions de Week-End. Malgré la fatigue qui se lit sur son visage, elle reste dynamique et souriante. Elle ne cache pas son ambition de donner une autre vision du bureau de la présidence. D’ailleurs, “la nomination d’une femme en tant que chef de l’État a déjà fait sauter quelques verrous”, dit-elle, fière d’occuper un poste qui, selon elle, a tout le potentiel de pouvoir changer les choses à Maurice et qu’elle assumera pour permettre au pays d’accéder à son deuxième miracle économique.
— Dans quelques jours vous deviedrez la première femme présidente de la République de Maurice. Que ressentez-vous ?
– J’ai un sentiment de très grande fierté pour avoir eu l’opportunité de servir mon pays à un très haut niveau. Mon état d’esprit : je prends cette nomination vraiment au jour le jour. Mais au fond de moi, il y a un conditionnement psychologique qu’il faut faire parce que je sais que ma vie va vraiment changer.
—    Les six mois d’attente ont dû vous permettre de mieux cogiter que pendant la courte période électorale de décembre dernier. Comment voyez-vous l’exercice de votre nouveau pouvoir ? Quel  type de présidente comptez-vous être ?
– Pendant ces six mois qui se sont écoulés, j’ai créé une société qui fonctionne très bien. Elle est en plein essor. C’est une première aussi, car on a créé le premier Biopark de Maurice, à Socota, l’équivalent de Technopole qui se trouve à La Réunion. Mon temps était vraiment pris avec l’émergence de ce Biopark qui reste dans ce que je savais faire, car cela reste dans la science. Et maintenant avec ce nouveau poste, cela demande une réflexion: comment s’y prendre? Parce que là, vous n’êtes plus vous-même, vous devenez vraiment l’institution.
   Vous allez changer de personnalité ?
– Non, pas du tout ! Quand je dis qu’on devient l’institution, c’est-à-dire qu’on représente le pays. C’est une très, très grande responsabilité. Mais je vais rester une personne qui va demeurer à l’écoute et aussi donner un peu une autre vision de ce que le bureau de la présidence représente. Ce que je vais encourager et faire, c’est travailler pour augmenter le gâteau national, pour que ce gâteau national aide les jeunes. Nous avons beaucoup de jeunes qui sont sous-employés et sans emploi à Maurice. Le capital humain est notre ressource et c’est cela que nous devons valoriser. Valoriser ce capital humain passera forcément par l’émergence de piliers économiques, et là où j’ai l’avantage, c’est que je sais faire la science. On a montré qu’il y a ce potentiel et je vais essayer de travailler, de faire des réflexions, des propositions avec l’exécutif pour que Maurice sorte gagnante et les jeunes puissent continuer de rêver.
  Quels seront votre  philosophie et l’axe majeur de votre mandat à la tête de l’État et comment concevez-vous vos relations avec l’exécutif, vu les limitations de votre pouvoir ?
– Les limitations ou plutôt les délimitations de la présidence sont inclues dans les fonctions au niveau de la Constitution. Mais encore une fois, il y a la loi et l’esprit de la loi. Si on fait des réflexions, qu’on trouve des pistes qui toucheraient, par exemple, au patrimoine, à la culture, à la science, il faut tirer vers le haut ces réflexions. Très pris dans le quotidien, l’exécutif a la tête dans le guidon, il n’a pas le temps de vraiment réfléchir. Si on a cet endroit où ces réflexions peuvent être faites, ce sera un partenariat gagnant-gagnant.
   Quel regard portez-vous sur le travail de vos prédécesseurs à la tête de l’État ? Que ne ferez-vous pas et qu’est-ce que vous referez ?
– Par principe je ne passerai pas de jugement sur les travaux de mes prédécesseurs. J’ai mon style et c’est ce style que je vais appliquer au travers de cette nouvelle fonction. Chacun vient avec son style, chacun vient avec ses visions. Je ne vais pas me permettre de faire un procès ou de porter un jugement sur ce que les autres ont fait. Chacun a fait selon ses capacités et compétences. Moi, ce que je veux faire, c’est être à l’écoute, travailler avec l’exécutif, proposer des solutions, dans les thématiques dont Maurice a besoin pour que le pays puisse faire son deuxième miracle économique évoqué assez souvent.
     La symbolique d’être la première femme chef de l’État va-t-elle permettre de faire avancer la cause des femmes dans le pays ?
– Je pense qu’avec la nomination d’une femme en tant que chef de l’ État a déjà fait sauter quelques verrous. On a cassé ce fameux glass ceiling. Et c’est déjà un message. Je pense que le poste de la femme présidente transmet le message que, oui, c’est possible que la femme peut s’épanouir, que la femme a des compétences et que la femme peut faire des choses autres que ce qu’on lui a permis de faire jusqu’à maintenant.
    Cela incitera-t-elle plus de femmes à se lancer dans la politique, vu la difficulté qu’ont les partis à trouver des candidates ?
– C’est une question qui a été posée plusieurs fois et peut-être qu’on a eu des réponses assez prosaïques pour l’instant. Oui et non. Il y a certaines femmes qui veulent se lancer en politique, certaines femmes qui ne veulent pas toucher à la politique pour plusieurs raisons parce que c’est perçu comme n’étant pas très propre, une perception qu’il y aura peut-être beaucoup de sacrifices à faire au niveau de sa famille. Mais il y a des femmes qui veulent se lancer. Ces femmes se retrouvent devant un mur car il n’y a pas suffisamment peut-être d’incitation ou d’encouragement pour permettre à ces femmes de faire leur entrée. Alors comment s’y prend-on ? Je n’aime pas le système de quotas, mais il faut passer par là. Les lois passées récemment m’ont donné raison. Il a fallu passer par un système de quotas pour s’assurer qu’il y ait une présence féminine. Peut-être que plus tard quand on aura suffisamment de femmes en politique et que le système de quotas va mourir de mort naturelle, parce que nous aurons des femmes qui seront compétentes qui se présenteront et du coup on n’aura pas besoin de ce filet de quotas.
   Il n’empêche qu’il faut attendre les élections pour que les femmes entrent en politique…
– Les femmes vont être candidates quand il y a l’échéance des élections. Le système permet que ce soit ainsi. La loi a permis cela. Mais il y a aussi, et il ne faut pas se leurrer, un certain machisme de ceux qui ne veulent pas que les femmes s’y mettent. Mais la loi est là et à ce stade, et il faut qu’il y ait cette loi, cet encadrement permet quelque part que la femme arrive à faire le pas.
  Votre nomination a été conclue dans le cadre d’un accord entre les partis du gouvernement tout en ayant été proposée par le Muvman Liberater. Dans quelle mesure pourrez-vous travailler en toute indépendance ?
– Quand on est à ce niveau, la chose politique devient secondaire, parce qu’on doit se consacrer aux causes. Si on se consacre aux causes, disons scientifiques, au patrimoine, aux causes culturelles, on transcende tout le volet politique. On devient neutre, on devient apolitique de par les prises de position qu’on a vis-à-vis des causes importantes.
   Nommée en pleine campagne électorale pour les municipales, cela ne vous gêne-t-il pas dans la mesure où l’opposition affirme qu’on utilise votre appartenance ethnique — musulmane — pour rassurer une frange de la population ?
– Mon nom a été cité pendant la campagne des élections générales. C’était déjà acquis. Mais pour des raisons qu’on connaît, il y avait un président qui était toujours là. Alors, on n’a pas voulu bousculer le système, mais c’était plus ou moins acquis que je serai présidente un jour. Maintenant, l’île Maurice étant ce qu’elle est, il y aura toujours un événement, toujours une fête, et il y aura toujours une interprétation. Comment s’y prendre ?
    Il y a tout de même l’affaire BAI qui secoue le pays et que l’opposition utilise auprès de la communauté musulmane…
 La BAI est une compagnie nationale. Quand on regarde les gens qui travaillent au sein de la BAI, il n’y a pas que la communauté musulmane. Il y a beaucoup d’autres communautés qui sont là et qui sont la rainbow nation de Maurice. L’opposition peut instrumentaliser cette affaire, mais quand on regarde toutes les données et qu’on connaît les tenants et les aboutissants, l’instrumentalisation de ce volet communal ne s’y prête pas. Mais moi, je n’ai pas toutes ces données pour pouvoir porter un jugement sur cela. Ce que je sais, c’est que la BAI est une société nationale. Tout le monde a travaillé, tout le monde a investi. Alors du coup, qu’est-ce qui s’est passé ? Comment y a-t-il eu cette chute ? Cela reste à voir. On regarde tout ce qui se passe chaque semaine.
  Votre prédécesseur a déclaré, contrairement à d’autres, qu’il partait suite à un accord avec le PM. Le saviez-vous ? Pensez-vous qu’il y a eu pression ?
– Je ne sais absolument rien de l’accord qu’il y a eu avec le Premier ministre. Mais je sais que c’est depuis hier que j’ai entendu qu’il partait. C’est tout.
   Aucun ancien président, pour quelque raison que ce soit, n’est arrivé au bout de son mandat. Pensez-vous y arriver ?
– Je n’ai pas de boule de cristal. Mais si le besoin se fait sentir pour l’intérêt suprême du pays, s’il faut que je me retire pour l’intérêt du pays, je vais me retirer.
    Est-ce uniquement l’intérêt suprême du pays qui pourra motiver votre départ, pas les pressions ?
 Le poste présidentiel est bien gardé par la Constitution. Il doit y avoir des raisons valables pour faire partir un président de la République. S’il faut partir pour le bien du pays, je partirai. Pour moi, c’est le pays qui prime.
   Quelles sont vos anticipations par rapport à ce que votre nouvelle carrière impliquera dans votre vie personnelle ?
– J’ai eu jusqu’à aujourd’hui beaucoup de chance car j’ai eu effectivement des parents qui m’ont soutenue quand j’étais jeune. Et quand je me suis mariée, j’ai eu une famille qui m’a vraiment soutenue. Pour faire très cliché, derrière le succès d’un homme il y a une femme, et derrière le succès d’une femme il y a une famille. J’ai eu beaucoup de chance que la famille a toujours été derrière moi. C’est une des raisons qui m’ont permis de réaliser ce que j’a pu faire jusqu’à maintenant. Je vais encore compter sur le soutien de ma famille pour avancer.
—  Votre famille vous soutient dans votre nouvelle nomination. Elle vous y a poussée aussi ?
– Non. J’ai été souveraine dans mon choix. Il y a très peu de personnes qui arrivent à mettre de la pression sur moi. Je décide. Et à la fin quand j’ai fait le choix, on m’a soutenue.
    Que se passera-t-il avec vos activités professionnelles et scientifiques ?
– Je vais continuer à oeuvrer dans les sciences mais différemment. Être plus au niveau de l’encadrement, de la politique de recherche, de la politique scientifique du pays. Je vais rester dans les sciences. Évidemment, je ne serai pas au Biopark, mais je vais m’impliquer beaucoup pour faire avancer la science autrement. La différence entre le Nord et le Sud, ce n’est pas l’argent, c’est la technologie et les sciences. Les pays du Nord ont su maîtriser les outils technologiques qui font que leur gâteau national est beaucoup plus gros que le nôtre. Les gouvernements successifs et nous n’avons pas compris jusqu’à maintenant que la science et la technologie sont les outils pour la création de la richesse.
    Il y a quelques années, alors que vous brilliez sur le plan régional et international, vos compétences à Maurice n’étaient toujours pas reconnues, avez-vous dit. Il y a eu l’affaire de votre non-nomination à la tête de l’UoM, par exemple. Pensez-vous qu’aujourd’hui vos capacités sont enfin reconnues ?
– Au final, peut-être qu’ils m’ont rendu un service. Parce que si j’avais été à la tête de l’université de Maurice, je ne serais pas là où je suis aujourd’hui.
     Vous êtes vous-même une maman de deux enfants. Quel message voudriez vous envoyer aux mamans et aux femmes en général à l’occasion de la fête des mères ?
– Je demanderai aux mamans d’encourager leurs enfants à devenir orgueilleux. Orgueilleux d’être Mauriciens. Orgueilleux de nos institutions. Parce que si nos institutions vont mal, c’est notre orgueil qui sera blessé. Alors devenons orgueilleux de Maurice. C’est cela mon message. Si on est orgueilleux de ce qu’on a reçu, de ce qu’on a, quand ça va mal, cela nous touchera. Cela touchera notre orgueil. Devons orgueilleux de notre pays.