AMEENAH GURIB-FAKIM (présidente de la République) : “Mes voyages rapportent au pays”

Pour respecter la tradition, notre première interviewée de la nouvelle année est la présidente de la République. Au cours de cette interview, réalisée vendredi matin au château du Réduit, Mme Ameenah Gurib-Fakim fait le bilan de son action en 2016 et donne sa version sur certaines controverses qui l’auront marquée.

Est-ce que 2016 a été une bonne année pour vous, madame la présidente ?
Pour moi, l’année qui s’achève aura été remarquable à plusieurs titres. Quand je suis arrivée à la présidence en 2015, je m’étais donné quelques objectifs au-delà de l’aspect constitutionnel de la fonction. Je voulais faire des choses dans le domaine du développement durable, celui de l’éducation, secteur que je connais assez bien, et dans le domaine du social pour consolider l’unité nationale. Je pense pouvoir dire que j’ai obtenu quelques résultats au cours de l’année 2016.

Quel est le résultat obtenu en 2016 dont vous êtes la plus fière ?
Je suis particulièrement fière d’avoir pu contribuer à redorer l’image de Maurice au niveau local et international.

Quel est votre regret de cette année ?
Je n’ai pas de regret pour l’instant, puisqu’il me reste encore du temps pour terminer le travail commencé depuis l’année dernière. 2016 aura été une année assez intense au cours de laquelle j’ai surtout mis l’accent sur le travail en cours et la réalisation des initiatives prises.

Certaines de vos initiatives auront suscité la controverse au cours de l’année écoulée. Commençons par vos voyages à l’étranger qui ont fait dire à un confrère que beaucoup de votre temps présidentiel s’est écoulé, cette année, dans les salons VIP des aéroports internationaux. Que vous inspire ce commentaire ?
Certains semblent penser que quand je voyage c’est uniquement pour faire du tourisme. Il faut que je rappelle que j’ai fait partie du monde académique et que j’ai été entrepreneur et qu’enfin les voyages font partie de ces activités. Il faut participer à des conférences, il faut aller chercher des investisseurs, des clients. Avant la présidence je voyageais beaucoup plus qu’aujourd’hui.

Cette année, un ministre a déclaré que du point de vue de l’indépendance du pays, il n’était pas normal que les voyages et frais de déplacement de la présidente soient payés par des pays amis ou des institutions internationales. Ce raisonnement n’est-il pas logique ?
Je n’ai jamais accepté qu’un de mes voyages soit payé par un pays ami. Je crois que ce ministre a fait cette déclaration un peu à la va-vite, sans avoir toutes les données de la question. Remettons les choses dans leur contexte. Je suis allée en Inde à l’invitation d’une institution, la City Montessorri School de Lucknow, qui organise deux conférences internationales par an. La première est le Chief Justice Conference et une autre sur l’éducation. J’ai été invitée comme chief guest pour la conférence sur l’éducation cette année qui coïncidait avec le cinquantième anniversaire de cette institution. Dans le passé, le Premier ministre et l’ancien président Uteem ont été invités à la Chief Justice Conference. Autant que je sache, les déplacements du Premier ministre et de l’ancien président Uteem ont été payés par l’institution concernée pour les conférences en question. C’est une pratique qui dure depuis plus de dix ans. Par ailleurs, il n’y a que 15 femmes à occuper la fonction de chef d’Etat dans un monde où l’on ne cesse de dire qu’il faut une plus grande représentation féminine à la tête des institutions. Je suis invitée en tant que présidente, en tant que scientifique et en tant qu’entrepreneur dans des conférences par des organisations qui pensent que j’ai quelque chose à partager, pas juste pour mes beaux yeux.

Mais est-ce que ces critiques vous irritent, vous blessent ?
J’ai déjà dit que je n’allais pas être une présidente vase à fleurs. Mais évidemment quand on prend des initiatives, cela suscite des commentaires, des critiques pas toujours justifiées. Il n’y a rien dans la Constitution qui m’empêche de travailler pour l’épanouissement du pays et de son image de marque.

Autre controverse : la semaine pakistanaise à laquelle vous avez assistée et qui aurait fait grincer des dents à New Delhi.
Je ne suis au courant d’aucun grincement de dents ici ou ailleurs. Ce que je sais, c’est que Maurice a des relations diplomatiques avec le Pakistan depuis l’indépendance et avec qui nous avons signé depuis plusieurs accords commerciaux. Nos pays entretiennent de bonnes relations diplomatiques et j’ai effectué une visite d’Etat au Pakistan, accompagnée de représentants du BOI, de la Chambre de Commerce et du ministère des Affaires étrangères. Pendant cette visite, j’ai découvert le potentiel scientifique, économique et commercial du Pakistan et de possibles opportunités pour Maurice. Il ne faut pas essayer de voir dans ce déplacement autre chose qu’une tentative de mieux développer les relations entre le Pakistan et Maurice.

Controverse suivante : les bourses universitaires de l’Ameenah Gurib-Fakim PhD scholarship, programme du Planet Earth Institute qui, à l’arrivée, ne correspondent pas à ce qui avait été offert au départ.
Avant de répondre à cette question, qu’il me soit permis de dire que lors de mon dernier déplacement en Inde, j’ai ramené 10 bourses de PhD pour les Mauriciens.

Autrement dit, les voyages de la présidente rapportent ?
Mes voyages à l’étranger rapportent tout le temps. D’abord au niveau de la visibilité pour le pays, avec les interviews qu’on me demande. Je parle dans ces interviews et dans des conférences que je donne lors de ces voyages, du potentiel de développement de Maurice, qui n’est pas qu’une destination touristique. Au-delà de l’aspect rayonnement du pays, je ramène pas mal de choses de mes voyages, comme ces bourses indiennes.

Vous pensez que vos résultats font des jaloux au gouvernement ?
J’ai accepté le poste de présidente dans le but de travailler pour le pays d’après ce que je sais et peux faire. Si ça fait des jaloux, je n’y peux rien. Revenons aux bourses du Planet Earth Institute destinées aux problématiques africaines : l’eau, l’énergie, l’agriculture, les changements climatiques et la nécessité de créer des savoirs parce que l’Afrique, avec 12% de la population mondiale, produit moins d’un pour cent de la connaissance du monde. On avait choisi pour ces bourses, les meilleures universités du continent qui se trouvent en Afrique du Sud et en partenariat avec certaines universités britanniques. Mais avec le Brexit, la situation a changé en ce qui concerne les universités britanniques qui réorientent et recentrent leurs projets de cofinancement. En Afrique du Sud, il y a, depuis quelque temps, des problèmes de violence dans les universités et plusieurs campus sont fermés pour le moment. Nous avons donc modifié le contenu académique de ces bourses en fonction de ces événements qui échappent totalement à notre contrôle. Mais les bourses sont toujours là, et nous sommes en train de travailler sur une formule qui donnera satisfaction à tous.

Vous avez refusé d’être fait doctor honoris causa de l’université de Maurice. Vous n’avez donc pas oublié l’épisode de votre candidature rejetée ?
Pour accorder ce titre honorifique aux chefs d’Etat et de gouvernement, il y a une procédure établie à respecter. Dans ce cas précis, les procédures n’ont pas été suivies.

Si ces procédures étaient suivies à la lettre, à l’avenir accepteriez-vous ce titre honorifique de l’Université de Maurice ?
L’Université de Maurice est une institution importante du pays et je pourrais éventuellement accepter ce titre à l’avenir.

Des ONG vous demandent d’intervenir auprès du gouvernement pour qu’elles ne soient pas obligées de fermer en raison des nouveaux règlements concernant le CSR qui les privent du financement de leurs activités.
Je ne fais pas les lois et les règlements du gouvernement et je ne peux pas intervenir dans leur mise en pratique. Je pense que l’initiative de revoir le fonctionnement du secteur des ONG et du CSR est une bonne initiative. Comme tous les Mauriciens, je reconnais l’énorme travail fait par les ONG dans le pays, mais je crois qu’il faut mettre en place les conditions adéquates pour que les ONG puissent continuer à faire leur travail et que les ressources soient utilisées à bon escient. Sans généraliser, il faut reconnaître qu’il y a certaines ONG dont on ne comprend pas bien le fonctionnement et peut-être même leur raison d’être.

Des jeunes aimeraient savoir si en tant que scientifique vous seriez pour une dépénalisation du cannabis à Maurice ?
Ce n’est pas la première fois qu’on me pose cette question. Comme vous le savez, sans doute, le cannabis est utilisé à des fins médicales dans plusieurs pays, comme aux Etats-Unis, un peu en Grande-Bretagne et en Europe. Ce sont des pays qui ont les institutions, les données et les instruments scientifiques pour travailler sur l’utilisation du cannabis à des fins médicales. Nous ne disposons pas à Maurice de ces données, de cette connaissance scientifique du cannabis local. On ne peut pas dépénaliser ou légaliser un produit sur lequel on n’a pas de données scientifiques et dont on ignore les possibles séquelles médicales après son utilisation. Il serait dangereux et totalement irresponsable de le faire sans des études scientifiques sérieuses au préalable.

Que pensez-vous de l’ampleur que prennent les drogues synthétiques à Maurice ?
Beaucoup l’ont dit avant moi : il y a eu une dégradation dans nos valeurs à Maurice. C’est vrai que nous sommes passés rapidement de l’agriculture à l’industrialisation et que cela a provoqué des changements sociétaux. Je viens de recevoir des parents dont un enfant est mort dans des circonstances dramatiques après avoir pris de la drogue synthétique. Ils disent qu’ils n’avaient aucun contrôle sur leur enfant, ne savaient pas où il allait, avec qui il passait son temps, qu’il passait des week-ends dehors. Un parent ne peut pas ne pas savoir où son enfant passe ses week-ends, qui sont les gens qu’il fréquente, ce qu’il fait. Si on laisse s’installer le laisser-aller, quand on essaye de reprendre le contrôle, il est trop tard.

Qu’est-ce qui explique la démission de certains parents ?
A Maurice et ailleurs, la pression sociale est telle que nous sommes entrés dans une course effrénée pour satisfaire des besoins matériels. On est dans une rat race qui fait qu’on n’a pas, qu’on n’a plus le temps de communiquer avec notre entourage. Laissés à eux-mêmes, les enfants se laissent tenter par de nouvelles expériences pour remplir leur manque affectif. Autrefois, quand un enfant rentrait chez lui et se plaignait d’avoir eu un coup de règle d’un enseignant à l’école, les parents donnaient raison à l’enseignant. Parfois, sans même demander pourquoi. Aujourd’hui, si un incident de ce genre se produit les parents vont à l’école et agressent l’enseignant qui a osé corriger l’enfant sur lequel ils n’ont plus aucun contrôle. Comment voulez-vous que les enseignants puissent avoir de l’autorité sur leurs élèves si les parents eux-mêmes ne les respectent pas ? Cette manière de faire a sapé l’autorité des enseignants et, par conséquent, les résultats scolaires des élèves. Il y a eu un effritement manifeste au niveau de l’autorité, des institutions et de nos valeurs à Maurice. Tout cela nous mène à la situation d’aujourd’hui.

Dans votre message de Noël, vous avez déclaré que “Maurice passe par une nouvelle phase de transition”.  C’était un clin d’œil à la transition politique que l’on annonce au sommet du gouvernement ?
La transition politique se fera selon les provisions de la Constitution, qui sont très claires à ce sujet. Je n’ai pas d’opinion sur cette transition, je suis au-dessus de la mêlée et me contente de faire ce que prévoit la Constitution. Je parlais de transition économique uniquement. Nous avons pas mal de secteurs traditionnels comme le sucre, l’agriculture, le textile, mais nous devons aller vers une économie avec de la valeur ajoutée, avec des pôles importants, comme l’économie de la mer, l’économie de la connaissance, entre autres. Mais pour franchir cette étape, il y a un gros chantier à mettre en place dans un pays sans matières premières. Nous n’avons que de la matière grise qu’il faut canaliser, mais comment le faire ? Il nous faut les institutions nécessaires pour cela.

Toujours dans votre message de Noël vous avez déclaré : “Il faudrait veiller à ce qu’on améliore le fonctionnement des institutions, encourage une culture du mérite basée sur la transparence, la compétence, la capacité et la bonne gouvernance”. Avez-vous le sentiment que nous n’encourageons pas cette culture à Maurice ?
Ce sont les valeurs qui ont aidé des pays comme Singapour, la Corée du Sud et la Nouvelle-Zélande, entre autres, à se développer. Ces pays se sont développés par la capacité de la personne, l’encouragement au développement humain, la mise en place et le bon fonctionnement des institutions. Il ne suffit pas de dire que nous avons créé les institutions nécessaires. Il faut se demander si nous, chacun à notre niveau, nous les aidons à bien fonctionner, à remplir leur mission. Au niveau de la lutte contre la corruption, il y a l’ICAC et pour la bonne gouvernance un ministère. Mais au-delà de l’aspect institutionnel, qu’est-ce que chaque Mauricien fait pour la bonne gouvernance, pour ne pas corrompre les gens, pour défendre la méritocratie ?

Quelle est votre réponse à cette question ?
Je l’ai faite dans les différents postes que j’ai occupés, mais je ne tiens pas à me poser en exemple. Je pense qu’à son niveau, chaque Mauricien doit apporter sa pierre à l’édifice et aider les institutions au lieu de se contenter de dire qu’elles ne font pas leur travail. C’est en collaborant effectivement qu’on va changer les mentalités, car n’oubliez pas que pour chaque corrupteur il y a au moins un corrompu. J’ai voulu dans mon message de Noël sortir des sentiers battus et rappeler aux Mauriciens que nous devons faire quelque chose pour avancer, choisir vers qui nous devons nous tourner à travers les blocs commerciaux qui nous entourent et dont les intérêts ne sont pas forcements les nôtres. Il y a un énorme travail à faire. C’est un effort continu, commencé depuis des années, et qui doit se poursuivre vers d’autres voies, en utilisant d’autres techniques, d’autres outils, des concepts nouveaux.

Sommes-nous prêts pour cette transition ?
C’est la question que j’ai posée dans le message de Noël. C’est une ambition contenue dans le programme économique présenté par le Premier ministre l’an dernier pour sa vision 2030. Il nous reste quatorze ans pour réaliser cette ambition. Est-ce que nous sommes prêts ? Quels sont les moyens que nous devons nous donner pour atteindre les objectifs fixés ? En cette période de bilan, il faut nous questionner sur ce que nous voulons que demain soit. Tout passe par l’économie, que ce soit l’allègement avant la disparition de la pauvreté ou donner du travail aux jeunes. Pour y arriver, il faut la croissance, mais comment l’obtenir, avec quels moyens existants ou d’autres ? Chez les Mauriciens expatriés à l’étranger et qui pourraient revenir et nous faire profiter de leur expérience ? Mais comment les inciter à revenir, dans quelles conditions, qu’est-ce qu’on leur propose ?

Vous êtes confiante dans l’avenir de Maurice en 2017 ?
J’ai déjà eu l’occasion de vous le dire : je suis une optimiste prudente. On commence une année avec de bonnes résolutions et à la fin on se rend compte qu’on aurait pu, qu’on aurait dû avoir fait autrement.

Quelles seront vos priorités pour 2017 ?
J’ai déjà pas mal de choses en chantier. Je vais continuer ce qui a déjà été entamé.

Quels sont vos souhaits pour 2017 ?
Je souhaite qu’en 2017 on se préoccupe du problème des jeunes. Je l’ai déjà dit : on ne peut pas laisser un jeune entre 20 et 25 inactif. Il faut lui donner quelque chose à faire, sinon il peut — et on l’a malheureusement vu ailleurs — faire n’importe quoi. Il faut donner aux jeunes Mauriciens les moyens de créer leur avenir, devenir entrepreneurs. L’avenir du pays passe automatiquement par notre jeunesse et il faut lui donner les outils et surtout un emploi. A Maurice, nous avons beaucoup de jeunes gradués au chômage et il faut s’en occuper. Très vite, le plus vite possible. Nous devrions développer le secteur vocationnel, redonner leurs valeurs aux métiers manuels : électriciens, plombiers, maçons, menuisiers, charpentiers, ce sont des métiers qui doivent être revalorisés.

Je suppose que vous allez voyager encore ?
Mais évidemment! Et comme je vous l’ai dit, pas pour faire du tourisme, mais pour continuer à améliorer l’image du pays, à la rendre visible sur la scène internationale. Le mois prochain, je vais recevoir une récompense d’une agence des Nations unies pour mes travaux sur le développement de la science. Cette récompense sert aussi à l’image de Maurice dont le chef de l’État est une femme, scientifique et entrepreneur. Ce que je fais est tout à fait cohérent: j’ai capitalisé sur ce que j’ai pu faire, ce que je sais faire et ce que je pourrais faire au service du pays.

Quel sera le mot de la fin de cette première interview de 2017 ?
Puisque vous avez réussi à revenir sur mes voyages, j’aimerais paraphraser Malcom de Chazal qui disait qu’à Maurice on cultive la canne à sucre et les préjugés. Aujourd’hui on cultive beaucoup moins de canne à sucre, mais toujours autant, si ce n’est pas plus plus, de préjugés !