AMEENAH GURIB-FAKIM (PRÉSIDENTE DE LA RÉPUBLIQUE) : « Profiter de ma position pour promouvoir Maurice à l’étranger »

La présidente de la République a inscrit, dans son agenda, une participation à une conférence internationale à Dubaï avant de prononcer le « keynote address » à l’occasion de la cérémonie officielle du World Food Programme à Rome. À la veille de son départ de l’île, Ameenah Gurib-Fakim a accordé un entretien au Mauricien samedi matin, où elle évoque notamment ses activités locales et internationales. Son but, en restant active à l’étranger, dit-elle, est de projeter l’image de Maurice en profitant de sa position en tant que présidente, scientifique et femme de l’Afrique.

Commençons par une question d’actualité. Suivez-vous les débats autour de la transition à la tête du gouvernement ?
Il n’y a pas de transition pour l’instant. Le Premier ministre est toujours en poste. As and when, on verra. Pour le moment, la question ne se pose pas.

Vous participez à beaucoup de conférences internationales. Comment les choisissez-vous ?
Je les choisis en fonction de la visibilité de Maurice et aussi d’après ce que notre île considère comme prioritaires. Maurice a une stratégie africaine et entretient d’excellentes relations avec les pays de peuplement africain, européen et asiatique, de même qu’avec les pays de l’océan Indien. Mes choix tiennent principalement en considération les intérêts de Maurice. Dans la mesure où on voit en moi une voix pour l’Afrique en ce qui concerne les femmes, la science et l’entreprenariat, on m’invite souvent à intervenir dans des forums.

Ce mois-ci, quelles conférences internationales sont à votre agenda ?
Je serai à Dubaï cette semaine, où j’ai été invitée par le Cheikh El-Maktoum pour intervenir dans une conférence mardi. Je me rendrai ensuite à Rome pour le World Food Programme, où j’ai été invitée à donner un « keynote address » lors de la cérémonie de remise de prix. Récemment, j’ai participé à la conférence consacrée à l’océan, organisée par le secrétaire d’État américain. J’ai eu l’occasion d’intervenir pour parler de Maurice qui, je le reconnais, n’est pas aussi connue que l’on pense aux États-Unis.

Vous avez organisé une série de conférences depuis le début de l’année. Qu’est ce qui vous a motivé particulièrement ?
Je suis satisfaite de ce que j’ai accompli depuis que je suis ici, à la State House. Au-delà de l’aspect cérémonial et des attributions constitutionnelles de présidente, je me suis dit qu’il y a suffisamment d’espace pour réfléchir à autre chose. Je me suis dit que j’organiserai des « think-tanks » sur des thèmes comme le développement durable dans le sens le plus large du terme parce que cela comprend le changement climatique, l’agriculture, l’éducation et aussi tout ce qui se rapporte aux sciences et aux technologies. Il y a un fil conducteur dans tout cela. Pour avoir un peuple doué pour la science et la technologie, il faut se donner les moyens d’affronter le changement climatique pour développer l’agriculture.
L’année prochaine, la Banque mondiale a prévu une croissance de 1,6 % pour l’Afrique, ce qui représente le niveau le plus bas de ces dix dernières années. L’Afrique a axé son développement sur l’exportation de matières premières et avec les chocs qu’on a vus, il est grand temps de voir comment arriver à la transformer. D’ici 2050, 60 % du continent sera urbain. Il s’agit donc d’étudier comment nourrir 2 milliards de personnes d’ici là. C’est un défi pour les gouvernements. Il faut qu’il y ait une forte croissance dans l’agriculture, ce qui sera également un défi puisqu’il y aura l’impact du changement climatique. Heureusement que l’Accord de Paris a été ratifié. Ce qui veut dire que les moyens seront donnés pour confronter ce problème.

Et Maurice dans tout cela ?
Maurice n’est pas épargnée par ces défis. En tant que scientifique, je me suis demandé comment contribuer à enrichir la réflexion et susciter des débats sur les grands défis qui nous attendent. C’est ainsi qu’au-delà de mes responsabilités présidentielles, j’ai commencé à organiser une série de « Presidential lectures ». Cela consiste à inviter une sommité internationale pour parler des questions qui concernent Maurice. Le premier invité a été le professeur CNR Rao, une sommité scientifique indienne qui a beaucoup travaillé au niveau des nanotechnologies. On l’avait invité pour adresser un « memorial lecture » sur l’ancien président indien, Abdul Kalam, qui était lui-même un scientifique connu mondialement. Le Prof CNR Rao a profité de l’occasion pour parler de la recherche scientifique. Par la suite, il a rencontré les dirigeants du Mauritius Research Council et a organisé un atelier de travail sur l’innovation et les nanotechnologies, entre autres.
Le deuxième invité a été Tahar Ben Jelloun, membre de l’académie Goncourt, qui s’est appesanti sur la culture, le ciment du peuple, et l’interculturalité. Ses conférences publiques ont d’ailleurs eu beaucoup de succès. Cette année, on a invité le professeur Kaushik Basu, principal économiste à la Banque mondiale, qui a donné une conférence extraordinaire à la State House pour démystifier le secteur financier et expliquer comment les technologies aideront au développement dans un monde globalisé. Il a aussi visité le centre universitaire de Médine et a fait un vibrant plaidoyer en vue d’inviter les jeunes à s’intéresser à la science. De son côté, le professeur Berhanu Abegaz, de l’académie africaine de la science, qui était accompagné du professeur Atta-Ur-Rahman, est arrivé à Maurice dans le cadre des activités du Planet Earth Institute. Il a évoqué la contribution de l’Afrique à la science, alors que le professeur Rahman, lui, avait évoqué des découvertes scientifiques.

Avez-vous été partie prenante dans l’organisation de conférences internationales ?
Oui. La State House a été partie prenante dans l’organisation de la première édition du Women Forum, à Maurice. Cette conférence était axée sur le changement climatique avec la participation de conférenciers aussi réputés que Nicolas Hulot, Segenet Kelemu et Laurence Tubiana. Il a été question de la COP 21 et du réchauffement climatique. Je remercie tous ceux qui ont fait de cette conférence un succès, notamment le ministère de l’Égalité des genres, les autres ministères concernés et le secteur privé. Cette conférence a donné beaucoup de visibilité internationale à Maurice.
Il y a eu également, en avril dernier, l’organisation de la conférence AYUSH (Ayurveda and Naturopathy, Yoga, Unani, Siddha and Homeopathy) conjointement avec le ministère de la Santé et le haut-commissariat de l’Inde à Maurice. Le ministre indien responsable de l’AYUSH avait, à cette occasion, fait le déplacement à Maurice. Cette conférence avait réuni quelque 150 participants locaux et internationaux, montrant aux Mauriciens le potentiel de la médecine traditionnelle indienne. On sait que l’Inde a fait d’énormes progrès en réussissant à codifier la médecine traditionnelle.

Parlez-vous beaucoup de formation et de renforcement des capacités dans vos discours à Maurice et à l’étranger ?
Tout à fait. Ce sont des questions qui me préoccupent beaucoup. La question est de savoir comment s’y prendre d’autant que la recherche et le renforcement des capacités ne constituent pas une priorité en Afrique. J’ai eu la chance, l’année dernière, de participer à une conférence du Planet Earth Institute au House of Lords, à Londres. J’avais participé à cette conférence parce que je crois en l’éducation tertiaire, mais qui n’apparaissait pas tellement dans les « millenium development goals », alors qu’elle joue un rôle extrêmement important dans le développement de la recherche. Lors de cette conférence, j’ai rencontré Alvaro Sobrinho, qui est un philantrophe derrière le Planet Earth Institute. Je l’ai invité à s’intéresser à l’Afrique et il a accepté d’ouvrir un bureau à Maurice. C’est ainsi qu’on s’est engagé à faire avancer l’enseignement supérieur en Afrique. On a également lancé une série de bourses en partenariat avec l’African Academy of Science, qui travaille déjà avec la Bill and Melinda Gates Foundation et le Nepad, entre autres. J’ai convaincu le directeur de cette académie des sciences d’aller au-delà de la santé et de s’intéresser également à l’agriculture, au changement climatique, à l’eau et à la « blue sky research ».
À la suite des discussions, nous avons lancé dix bourses mauriciennes, qui ont été allouées sur la base du mérite. Les boursiers travailleront avec les meilleures universités africaines et européennes. Un deuxième programme, que nous avons baptisé STEP (Science and Technology Enrolment Programme), a été lancé par le Planet Earth Institute dans le but de promouvoir l’étude de la science dans les collèges, en particulier auprès des élèves âgés de 11 à 13 ans. Nous avons touché à ce jour quelque 500 étudiants. En novembre, nous prévoyons l’organisation d’une activité sur la science spatiale.

Votre fonction vous sert-elle également à promouvoir Maurice sur le plan international ?
Je profite de ma position pour faire connaître Maurice et projeter le pays à l’étranger. Récemment, je suis intervenue devant des hommes d’affaires français et j’ai utilisé la Vision 2030 du Premier ministre pour présenter la vision de Maurice s’agissant du développement du port, de l’aéroport, etc.

Nous avons constaté que vous avez effectué plusieurs visites d’États à l’étranger. Qu’en est-il?
J’ai fait une visite officielle en Inde. À la demande du Premier ministre, j’ai participé aux travaux de FOCA, en Afrique du Sud. J’ai participé aux travaux de l’Union africaine. J’ai été aussi en visite officielle au Sénégal et au Kenya, et tout récemment au Pakistan. Pour ma part, j’essaie de construire des ponts avec des pays amis. Je me rendrai en Inde le mois prochain à l’invitation de deux universités.