INDERJEET MUNOHUR

 

La politique de faire de l’île Maurice une société de consommation ne s’inspire certainement pas d’une application simpliste de la théorie keynésienne des manuels universitaires. Elle se situe dans le vaste programme de modernisation progressive de notre société, de notre économie et de ses institutions pour la promotion sociale inspirée d’une social-démocratie nationale qui repose sur un développement tourné vers l’extérieur. Cette politique, mise en place graduellement a ouvert la voie à l’intégration progressive à l’économie globale par le biais des développements clés aboutissant au système financier.

Ce modèle de développement fondé sur la démocratie libérale a connu de nombreux succès, et a servi de modèle pour conforter le statut de Maurice sur la région. Il a grandement contribué à l’avancement de la modernisation de la société mauricienne, de la mobilité sociale accélérée grâce au système éducatif, d’un nouveau style de vie et d’autres modes de consommation – qui ont tous servi au soutien à la croissance économique dans le long terme.

Le budget de la colère

Le budget que vient de présenter le chef du gouvernement n’a de sens qu’à partir de ce contexte, pour le maintien de la base de consommation du middle class en vue des prochaines consultations. Il cherche à le faire par un renforcement de l’intégration du pays au global qui permet de poursuivre ce lifestyle. Mais ce modèle arrive à un moment de grande incertitude et les grands évènements politiques – allant des mouvements nationalistes aux mouvements écologiques – démontrent que le monde change.
Dans l’immédiat, considérons le pourquoi des nombreux questionnements dans les médias autour des multiples déficits qui démontrent un pessimisme grandissant. L’Ile Maurice semblait s’apprêter, malgré tout, à un effort fiscal dans un esprit patriotique pour remonter la pente des finances publiques causée en tout premier par l’approfondissement du consumérisme. Mais le budget n’a pas œuvré dans cette direction, en dépit des risques de dérapages financiers auxquels ce déséquilibre nous expose : le supply side reste timide, pas de programme pour une relance robuste à la productivité. Encore une fois, le budget a cédé la place aux impératifs consuméristes. Le thème dominant du Budget 2019-20 demeure toujours Commerce, Connectivité et Consommation rien que pour projeter une image positive autour des acquis déjà fragilisés de la classe moyenne.

Le budget et la problématique de la balance des paiements

La performance de la balance de paiements et la politique budgétaire annuelle sont les deux piliers principaux qui soutiennent la structure et la performance de l’économie nationale. Ces deux piliers ne sont ni de la même nature, ni de la même ampleur. Le commerce est davantage régi par la politique monétaire sous la responsabilité de la Banque de Maurice. Le budget est un instrument politique qui permet de définir des objectifs de gouvernement. Bien construit et bien ciblé, il peut être une arme essentielle dans une lutte électorale.

Le ratio du total du commerce sur le PIB était de 94,9% en 2018 tandis que le budget du pays représentait 26,1% du PIB. En d’autres mots, presque 95% de notre PIB provient du, ou se réalise par, le commerce tandis que les 5% restants sont produits et sont consommés localement – qui restent donc enclavés dans le circuit local, secteur de plus en plus en retrait. Dans un système globalisé qui tourne au ralenti, cette ouverture de 94,9% avec une balance commerciale déficitaire nous expose aux diverses vulnérabilités, d’autant plus que la croissance reste timide, et l’offshore et le cross border continuent leurs progressions graduelles ; ce qui amènera dans le meilleur des mondes à une intégration jusqu’ici inconnue du pays aux flux et reflux de la finance mondiale.

Le fantôme de la dette publique et du déficit commercial

Le déséquilibre du compte courant et la dette nationale ne sont pas les résultats des mêmes dynamiques. Le premier vient du simple fait que les revenus des importations (biens et services) dépassent ceux des exportations tandis que la dette nationale découle des déficits des budgets du gouvernement.

Le déficit jumeau

Les autres facteurs restant les mêmes, un déficit extérieur fait descendre la croissance, qui appelle à une politique de relance. Malgré l’exercice de réforme des finances publiques par rapport à la dette, le budget est encore une fois déficitaire, un déficit devenu une constante du paysage financier, tout comme le déficit du compte commercial. Il passe de Rs 12,8 milliards en 2014, à Rs 15,882 milliards en 2019 suite à une procédure strictement comptable. Ce qui fait que la dette en réalité augmente toujours, et sa dynamique s’amplifie encore puisque le service de cette dernière, à son tour, augmente la pression vers encore plus de déficit budgétaire pour payer les intérêts. En fin de compte, la dette devient indicatrice du vrai montant de déficit annuel – quand les intérêts y sont incorporés, une réduction aux revenus du gouvernement s’ensuit, situation qui s’aggrave en période de faible croissance et qui risque de déboucher sur des taux d’intérêt encore plus élevés. Le business de la dette est connu pour être de loin le plus rentable. L’assise de notre modèle social sera ainsi de plus en plus structurée autour de la dette.

La soutenabilité de la dette

Que signifie le ratio Dette/PIB ? La dette est un stock tandis que le PIB est un flux de revenus se rapportant aux biens et services produits au cours d’une année. Mais on ne peut comparer que les semblables : un stock à un stock et un flux à un flux. Le ratio dette/PIB est-il une erreur ? Certainement non ; il est construit par le Fonds monétaire international avec un objectif précis : chiffrer les intérêts qu’un pays peut payer sur ses dettes. D’autres structures comptables sont également mises en place à cette fin.
À partir de 2016, un nouvel élément est incorporé au bilan annuel du Gouvernement de Maurice sous Plant, Property and Equipment, comme démontré au tableau Assets and Liabilities of Government du rapport de l’Accountant General de 2018. Quelle serait la raison de cette nouvelle comptabilité ? Elle met en relief la valeur comptable de l’administration publique du pays, indicateur principal de l’efficacité de son système fiscal, de son potentiel pour maintenir le niveau de croissance du PIB, et surtout d’assurer la pérennité de l’assiette sur laquelle l’impôt est relevé. Par ailleurs, la seule entité publique du pays qui impressionne par son efficacité est la Mauritius Revenue Authority ; l’appareil qui assure la permanence de l’efficacité institutionnelle de l’exercice de l’appropriation fiscale de l’Etat. Mais c’est la croissance du PIB qui paie la dette. C’est pour cela que la dette n’a de justification que quand elle est canalisée vers des investissements productifs – seule raison pour se mettre à l’ouvrage et présenter un meilleur profil auprès de l’investisseur étranger ou auprès des créanciers éventuels.
La fonction économique et politique de la dette n’est pas de payer les déficits commerciaux pour la consommation.

La globalisation et l’île Maurice

L’île Maurice se prépare donc pour encore plus d’intégration au global ; de par ses innovations administratives, sa politique de développement, son modèle social, sa connectivité, et son affirmation sur l’économie globale. Cette dynamique conduira vers une financiarisation grandissante et on glissera de plus en plus vers un mode de vie structuré autour des finances et des dettes. Rajoutons en passant que le présent exercice ne prend pas en compte la dette des ménages et la dette des entreprises. À défaut d’une politique réfléchie, d’un réalignement de nos priorités, et d’une action nationale participative tournée vers l’avenir, on risque de s’enfermer dans la trappe de la dette. Dans un monde globalisé, les grands piliers sur lesquels notre prospérité devrait être construite sont notre géographie, notre diplomatie et notre statut en tant que nation state, pas sur la consommation de masse – consommation se fondant sur le surendettement des ménages.

Alors que nous aurions dû devenir un État-océan, modelé sur le modèle libéral vénitien – ce qui aurait vraiment fait de la République de Maurice l’étoile et la clé de l’océan Indien – notre pays se réduit à l’indolence du consommateur souverain. Mais on veut être champion sur des océans tempétueux du business international sans vouloir aligner les meilleurs de nous-mêmes pour la bataille stratégique. L’incompétence de l’appareil politique et décisionnel est aujourd’hui la plus grande vulnérabilité à laquelle le pays est confronté. Et celle-là pourrait bien être la mère de toutes nos vulnérabilités.